The RIDER

un homme nommé cheval

« Je ne me sens pas vivant si je ne suis pas sur un cheval. »

Brady Jandreau invité sur le plateau de l’émission Quotidien le 13 mars 2018.

Certains pilotent des bolides, d’autres se jettent dans le vide, et puis il y a ceux qui tentent de chevaucher la mort. On connaît mal le monde du rodéo de ce côté de l’Atlantique alors qu’aux Etats-Unis, c’est une institution. Il y a les stars de la Ligue professionnelle et puis il y a toutes les vedettes locales qui gagnent leur titre de gloire dans des championnats de seconde zone. C’est plutôt là, qu’on trouvera « The Rider », un cavalier devant les éternels, qui ne vit que pour l’adrénaline des saddle bronc competitions, pour entendre les acclamations des spectateurs et quelques fragments d’extase que capture au lasso la nomade Chloé Zhao.

Brady n’est pas qu’un trompe-la-mort à qui on demande un autographe dans les rayons du supermarché du coin, il se présente d’abord comme un dresseur de chevaux. Comme aucun autre, il les apprivoise, il murmure à leur oreille, il sait leur langage, il a les gestes qu’il faut. Il préfère la manière douce, celle qui convient aux plus récalcitrants. Et quand il se frotte à eux c’est avec des caresses, avec charme et tendresse, avant de leur grimper dessus et ne plus faire qu’un avec la monture. « L’homme et l’animal, tous deux d’une présence extraordinaire, dans une danse vieille comme le monde. » se souvient Joshua James Richard, le chef opérateur fidèle de Chloé Zhao qui put saisir comme un miracle ce dialogue ancestral entre les deux espèces. Qu’il soit Gus au crin blanc ou Apollo à la robe sombre, ces chevaux semblent nés pour emporter leur cavalier au firmament, au triple galop vers les étoiles.

Brady est un jeune cow-boy qui vient de franchir l’obstacle de la vingtaine, un vrai de vrai. La réalisatrice l’a déniché dans une réserve du Dakota du Sud, lorsqu’elle tournait son film précédent. Il a la peau blanche certes, mais par le sang c’est un indien pour sûr, il a une plume sur son chapeau. A travers lui, Chloé Zhao met en scène cette part d’Amérique rurale à la manière d’un documentaire « auquel la fiction adhère comme un alliage » écrit Mathis Badin dans les Cahiers du Cinéma. « The Rider » est coiffé d’un ciel de plomb, un voile sombre recouvre les Badlands. Chloé Zhao a sorti de l’argent de sa poche, elle a réuni une équipe restreinte pour pénétrer cet enclos farouche, et pour toute lumière, « nous n’avions que le soleil » rappelle-t-elle dans les colonnes de Cinéma Teaser. Elle filme en scope la réserve sioux comme Bruno Dumont filme ses Flandres, à l’état brut, à même le cuir, au plus près de la sueur qui imprègne les foulards usés et du vague à l’âme des panoplies à franges. Son Far-West est à la dérive, le mythe semble avoir du plomb dans l’aile.

Rien n’est vraiment easy pour le « Rider », tout n’est pas si OK dans le corral : les selles abandonnées, les charriots délabrés (sans doute laissés là depuis la colonisation), les caravanes précaires, les barbelés sur la prairie et les feux de camps sous la lune. Elle filme aussi les ravages de cette addiction au rodéo : les corps endoloris, les plaies à la tête, la main crispée et les bleus intérieurs qui ne guérissent jamais. Du rodéo à la trachéo, plus dure sera la chute. Et si on achève bien le cheval, le cavalier, lui, finira à pied. Quand il le peut. Chloé Zhao montre aussi le revers de la médaille, affronte le mythe à éperon renversé. Brady, blessé, rend visite à Lane Scott, son frère de selle. Pour lui, les étriers sont rangés, il a pris la chaise à perpétuité. Le bullrider se souviendra longtemps de sa dernière chevauchée à dos de taureau. Tout comme Brady qui a suivi son exemple, Lane avait ce sport dans la peau, tatoué en lettres capitales : « Say I won’t and I will » est l’arrogant défi lancé à la fatalité. Celle-ci lui fera payer cher, comme à l’idole qui porte le même prénom : Lane Frost, mort à vingt-cinq ans, sur lequel John G. Avildsen avait aussi fait un film, sorte de « Rocky » du rodéo. Brady lui tend les rennes dans un geste compassionnel, se met à la place de l’animal, tente de le rééduquer comme on débourre un cheval. Tous deux voudraient en rire mais le constat est à pleurer.

Ce qui frappe dans « The Rider », c’est qu’ici tout le monde joue son propre rôle, tous des professionnels de leur profession. Brady porte le nom de son père, Jandreau, mais pour le film, Zhao le rebaptise Blackburn. Sa selle est sa vraie maison mais dans la caravane familiale, il y a aussi une sœur autiste, une indomptable teenager dont il adore l’esprit rebelle (elle refuse de se laisser corseter). Son père préfère les casinos, il a l’allure d’un « Désaxé », blasé comme Clark Gable. Sa mère, Brady lui rend visite au cimetière, un jardin de croix qui ont poussé dans une prairie comme on en voit dans les westerns. « J’ai dû en voir quatre dans ma vie » affirme la réalisatrice. Pourtant, la vie de Brady emboîte le pas de Steve McQueen quand il était « Junior Bonner », celui qui trimballait sa selle sous le bras en quête d’une poignée de dollars à attraper au lasso. « The Rider » est peut-être moins séduisant et moins bagarreur, mais il est porté par la même raison de vivre. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, sous le soleil des grandes plaines, les cow-boys disparaissent un à un sur l’horizon.

« A cowboy ain’t easy to love and he’s harder to hold
He’d rather give you a song than silver or gold
Budwiser buckles and soft faded Wrangler’s
And each night begins a new day
If you can’t understand him and he don’t die young
He’ll probably just ride away »

Ed Bruce, Mammas Don’t Let Your Babies Grow Up to Be Cowboys, 1975.

34 réflexions sur “The RIDER

  1. Bonjour Prince,
    < Du rodéo à la trachéo, plus dure sera la chute …

    Sait-on jamais, si c'est une dernière ??

    Très rude univers, que celui des rodéos … même si, à ce que l'on dit, il soit suivi d'une armée de vétos et de soigneurs …

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    • Je n’ai pas assez insisté sur la prestation de Brady Jandreau, non acteur tout à fait convaincant, étonnant de justesse et de spontanéité. Si ses échanges avec ses copains de rodéos m’ont paru un peu clichés, j’ai beaucoup aimé en revanche sa relation avec sa sœur Lilly qui entonne des chansons que, sans doute, son frère lui a apprises. 😉

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  2. aaaaahhhh… Voilà un (non) film qui m’a ému, passionné même. J’adore cet univers. (quoi, j’aime bien la country et la danse en ligne ?!). C’est tout un univers qui y est décrit, et si le constat n’est pas forcément reluisant, comme la sueur qui coule sous le stetson, c’est quand même vachement un beau programme que ces rodéos orchestrés.

    Sous le soleil des grandes plaines, ils ont déjà eu la peau des bisons… bientôt celle des cow-boys…

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    • Ah ça fait bien plaisir d’avoir le retour d’un Bison spécialiste des grandes étendues sioux !
      Je ne peux qu’aller dans le sens de ton vent favorable concernant ce (vrai) film, aux faux airs de documentaire et à la vraie dimension dramatique et universelle. Car oui il choisit le monde du rodéo, l’amour des chevaux, l’Amérique rurale et ancestrale, quasiment folklorique (tu évoques la country, et j’ajoute les fameuses séances d’enchères avec le fameux speaker à la diction chantante), mais pour dépeindre une réalité sociale, une situation familiale complexe.
      Une vraie belle réussite.

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  3. Evidemment encore un film que tu commentes que je n’ai pas vu 😉

    En revanche, je suis allé voir Nomadland qui est sorti chez nous, j’y suis allé à reculons comme de bien entendu (moi aller voir un film récompensé aux Oscars ??? Vous m’avez bien regardé!) et j’en suis ressorti… en me jurant d’aller voir tous les films de Zhao qui me tomberont sous la main.

    Autant dire que ça + ton post : mon billet est déjà pris lorsque l’occasion se présentera

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    • Tu vas évidemment retrouver des ambiances, des paysages (les Badlands du Dakota du Sud) et des thématiques communes entre ces deux films, avec peut-être un aspect documentaire plus appuyé dans « The Rider » me semble-t-il. Peut-être parce qu’il n’y a cette fois aucun acteur professionnel.

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  4. Très belle chronique. Ce film est vraiment magnifique, hyper touchant et il a fait beaucoup écho en moi car il est sorti 3 ans après que j’ai eu un accident de cheval lors duquel je me suis cassée une vertèbre (je m’en suis remise et il n’a jamais été question que je finisse comme l’ami de Brady, rien d’aussi grave) mais ça a vraiment été taper là où ça fait un peu mal. Bon je crois que même sans ça, j’aurais gardé un ressenti très fort pour ce film.

    Chloé Zhao est vraiment une réalisatrice à suivre, j’ai hâte de voir Nomadland (d’ailleurs il sort demain, non ? J’irai jeudi).

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    • Merci beaucoup.
      Je comprends en effet que cette proximité avec l’histoire du film ait pu te toucher ainsi. Je ne sais pas si, comme Brady, tu as dû renoncer à remonter à cheval mais cette dimension du deuil est sans doute un des aspects les plus émouvants du film. Je n’ai pas vu « les chansons que mes frères m’ont appris » mais, sortant de « Nomadland », se dessinent des perspectives convergentes sur l’Amérique : la solitude, le deuil, une vie âpre et difficile qui connecte ses habitants à leurs origines. Pas mal de points communs donc entre ces deux films, y compris dans le traitement de l’image (magnifique travail à nouveau de Joshua James Richards).
      Bonne séance, et on en reparle ensuite. 😉

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      • Le problème de l’équitation c’est qu’il y a le facteur peur qui joue aussi. Physiquement je ne suis empêchée de rien. Actuellement, je suis un peu dans le deuil de Schrodinger. J’ai remonté à cheval plusieurs fois, mais de façon très occasionnelle. Je ne décide pas d’arrêter définitivement ni de recommencer sérieusement. C’est très particulier comme état et assez désagréable.
        Oui elle a l’air d’avoir des thématiques récurrentes. Je me souviens très peu de Chansons … mais il me semble que ce sont aussi des thématiques dans ce genre.

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          • Vu ! Magnifique ! J’ai vraiment été marquée par l’immense solitude que dégage le film et la capacité de résilience de ces gens qui font leur un mode de vie qu’ils ont souvent été obligé de choisir. Très spécial du côté des émotions, contradictoires qu’il fait ressentir, entre tristesse, une pointe de colère et acceptation sincère de la « route ».
            Je digère encore un peu et j’irai lire ta chronique.

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    • And it’s very special treatment mixing real life elements and a fictional part inspired by true stories. Zhao’s touch is impressive, how she’s directing non-professional actors as if they have been during a lifetime.

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    • Voilà qui devrait te ravir ! Il est passé il y a quelques temps sur Arte, c’est là que je l’ai découvert après l’avoir laissé échapper lors de sa sortie en salle. Rien que sur le petit écran j’étais séduit, alors j’imagine en grand format…

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