Les deux ALFRED

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« Je considère que nous nous emprisonnons nous-mêmes avec les objets, nous nous en servons mal. Avant, on fumait une clope pour se donner de la contenance, maintenant on sort son portable. Ce sont des trucs purement humains. Des petits doudous. »

Bruno Podalydès, propos recueillis par Victorien Daoût le 14/06/21 à Paris, interview disponible sur cultureauxtrousses.com

Des drones en panne qui jonchent les trottoirs de Paris, des voitures autonomes qui font des caprices, des montres qui bavardent, des téléphones qui se bécotent pour s’échanger des données : c’est le lendemain dystopique, farfelu mais pas si insensé imaginé et interprété par les frangins Podalydès dans leur nouveau film. Ils nous offrent un aperçu un peu plus vrai que nature de la société qui attend la next generation encore confite dans les langes d’une vie déconnectée. Tandis que Denis part au turbin, Bruno garde un œil bienveillant sur « Les 2 Alfred » qui nous passent le bonjour depuis leur berceau d’insouciance.

« Ce sont deux petits singes mais c’est un seul doudou » nous rappelle bien Alexandre, le dernier des Duveteux, père qui élève seul ses deux jeunes enfants depuis que la mère a pris la mer, cap sur des mondes engloutis. Pas question de les priver de berceau sous peine de voir les babillements du poupon Ernestine devenir des stridentes sirènes de détresse. A lui la charge mentale et tout ce qui va avec : travail, famille, pâtes, riz… Pour ne pas se laisser submerger par la créativité, les Podalydès se répartissent les tâches. Denis se charge donc d’être Alexandre le cinquantenaire, pas vraiment le plus bienheureux malgré un optimisme de rigueur lorsqu’il faut afficher ses points forts en entretien d’embauche ou négocier avec la banque une rallonge sur le découvert. L’indispensable Vuillermoz est une de ces marottes récurrentes des films de Bruno Podalydès, ici dans une brève mais savoureuse apparition de conseiller financier charognard enveloppé dans son costume trop large, cheveux plaqués en arrière façon Julien Guiomar.

A peine entré dans le film, il faut déjà défendre le bout de gras, s’inventer un futur radieux, surtout rentable pour ramener le sourire sur le relevé de comptes. A plus de cinquante balais, il faut savoir réinventer sa vie, « faire reset » et postuler dans une « start-up » qui vend du vent et brasse de l’air comme ces étranges soucoupes volantes que l’on croise partout, ces « Colibird » qui quadrillent la ville. Voilà qui tombe à pic, puisqu’à « The Box » l’espace est open, on ne sait même plus où sont installés les postes de travail. Entre transats, trampoline, potager et fontaine à bombecs, Podalydès caricature à peine ce cadre régressif, lui qui avait déjà imaginé des obsèques 2.0 et brocardé avec bonheur le business de la mort à l’occasion de « L’enterrement de mémé ».

Après s’être envolé sur les rivières de France et acoquiné avec la plus célèbre des « Bécassine », il retrouve le chemin des « jeunes pousses » aux dents longues, celles où l’on signe des contrats sur une table de ping-pong, où l’on fixe soi-même ses horaires et son salaire à condition d’être disponible « H24 » et ne surtout pas avoir d’enfant à charge. Sous ses atours décontractés et séduisants, c’est bien au monde de « 1984 » que ressemble cette nouvelle tendance managériale, un monde qui impose sa novlangue, ses acronymes abscons et ses hashtags racoleurs, un univers de télécrans qui a banni le modèle papier et stylos et sur lesquels s’affiche la tête du Big Brother en chef (étonnant Yann Frisch, plus connu pour ses tours de passe-passe) lors de conf’calls qui mènent jusqu’à des heures indues.

Pas facile d’y creuser son trou comme doit le faire Alexandre, embauché à l’essai (ou plutôt en « OT » comme ils disent, Operating Test) pour faire du reacting process, à moins que ce ne soit pour son carnet d’adresses. Pas facile non plus pour Séverine, la manageuse qui tente de garder sa place, qui frime dans sa voiture autonome jusqu’à ce qu’elle aussi débloque. Sandrine Kiberlain est parfaitement taillée pour le tailleur de la CPO 1 à cran, rouge à lèvre agressif et cheveux noués comme pour dissimuler quelque honteux secret. Bruno Podalydès se devait alors d’imaginer un personnage un peu lunaire capable de libérer un peu de cette pression. Plus Chabat que jamais, il se fait entrepreneur de lui-même dans le rôle d’un Arcimboldo à la cool et à l’identité étrange. Homme à tout faire, ubérisé jusqu’au bout du maillot, il se gausse gentiment de ces nouveaux modèles d’emploi corvéables à merci, employés à tout et n’importe quoi pourvu que cela fasse chauffer la marmite.

« Lorsqu’on ne bouge pas, on ne sent pas… les chaînes que l’on a aux pieds » dit le slogan qu’Arcimboldo a fait imprimer sur son sweat. Les Podalydès ont toujours eu le sens de la formule et « les 2 Alfred » ne sera pas le film qui sonne la fin des bons mots, bien au contraire. Les « Boomers » ne se laissent pas faire, ils entendent bien jouer les trouble-fêtes sur la musique des Daft-Punk, être « freak out » à la soirée de la Galette des kings, et on peut dire que, grâce à eux, dans ce monde de ouf hyperconnecté, Tati fait de la résistance. « Les 2 Alfred » c’est un peu « Playtime » à l’heure du Zoom, même si les Podalydès préfèrent revenir l’heure des contes, des Playmobils sous l’oreiller, des tartines au petit-déjeuner. Ils se serrent les coudes pour revenir aux plaisirs de l’enfance, comme deux gamins qui montent encore sur les manèges, comme deux garnements qui aiment faire des singeries pour nous émouvoir et nous faire rire.

Denis et Bruno Podalydès seraient-ils les inséparables doudous indispensables à notre bien-être collectif ? « On se l’est forcément dit. Mais ce pourrait être « Les Deux Affreux », ou « Les Malheurs d’Alfred », ce film avec Pierre Richard qui a marqué notre enfance. Mais il m’évoque aussi un bâton de relais qu’on se passe comme on se passe une responsabilité. Ou encore une chose plus familiale, plus intime. Un doudou, ça se trimballe, ça se ballote, c’est imprégné de tant d’odeurs, celles de l’enfant qui le possède, c’est comme un jardin secret. » répond le réalisateur dont on espère qu’il a encore autant de plaisirs si fins, si drôles, si poétiques à offrir dans ses prochains films.

40 réflexions sur “Les deux ALFRED

  1. J’avais adoré Comme un Avion. Je me laisserai très probablement tenter par celui-ci.
    Ton début d’article m’a furieusement fait penser à Maximum Overdrive. Je me suis vraiment demandé où tu voulais nous emmener. Mais bizarrement, il m’a donné envie de revoir ce « film » sous cocaïne.
    Pour revenir à nos moutons le cast de Les 2 Alfred me séduit également beaucoup.

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    • Si tu as aimé « Comme un avion » et sa virée en kayak, tu devrais beaucoup apprécier celui-ci : même humour décalé et raffiné, même regard satirique sur les travers de notre société. Podalydès est un élève de Resnais, il a gardé beaucoup de son esprit ludique, joyeux, jamais méchant.
      Le film de King est à revoir sous psychotropes en effet. Je me souviens l’avoir loué en VHS étant gamin car j’étais fasciné par ce camion arborant la tête du Bouffon Vert.

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    • Une galère mémorable que ce problème de glaviole sur le navire ! Merveilleux souvenir, tout comme le Versaillais « Dieu seul me voit », hilarant ! Je suis depuis un régulier de Podalydès et celui-ci m’a particulièrement plu.
      Merci de ton passage, have a nice Sunday, Ronnie.

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  2. Critique intéressante d’un film qu’il me tarde de découvrir, même si je n’ai jamais été très réceptif à l’humour des frères Podalydes. Becassine par exemple m’a tellement ennuyer. Ils m’ont davantage surpris avec le mystère de la chambre jaune dont la scène de résolution final, m’avais terrifié étant enfant. J’irais quand même jeter un œil à ces 2 Alfred, qui d’un point de vu thématique n’est pas sans rappeler Effacer L’historique.

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    • J’y ai pensé aussi (même si je n’ai pas vu le vu de Kervern/Delepine). La vision de Podalydès est peut-être moins rageuse et militante, plus dans la gausserie ironique et décalée.
      Ces deux Alfred me rappellent aussi un tableau de Brueghel l’ancien…

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      • Oui, de toute façon c’est deux univers différents, Bruno Podalydes est moins dans l’emphase, l’expérimentation, quoi que sur certain films ça se discute peut être. En tout les cas c’est marrant de voir que ce sont des soixantenaire, des gens de la même génération donc, qui pose un regard critique et lucide sur le fonctionnement de la société. Des films de « boomer » pourrais t’on dire aujourd’hui. Même si je n’aime pas beaucoup ce qualificatif.

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        • C’est le recul des années sans doute qui leur permet d’avoir ce regard distancié sur ces phénomènes sociaux. Chacun l’aborde avec sa sensibilité propre. A sa manière, Quentin Dupieux fait la même chose avec l’humour distordu par son univers.

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    • Décidément, ce film emporte une certaine adhésion.
      Combien de doudous addicts aujourd’hui ? De plus en plus, mais là n’est pas le plus effrayant à mes yeux. Cette mentalité d’entreprise (qui gagne les services publics, j’en sais quelque chose) à la fois infantilisante et stérilisante me semble plus dangereuse encore que la multiplication des outils connectés.

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      • Tout à fait et j’ai compris le film dans ce sens-là. Les objets connectés qui déconnent sont plus touchants que flippants et mènent à une réflexion sur l’usage qu’on en fait et leur utilité plus que de la pure et simple condamnation.

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  3. travail, famille, pâtes, riz… ah ah ah, tu me fais plus rire que les Poda.
    Merci de ne pas avoir prononcé le mot qui fait fureur dès qu’il s’agit des frangins : poésie.
    Moi je trouve ça mou et gnangnan.
    Les t.shirts de Bruno m’ont bien plu et l’idée de payer pour envoyer quelqu’un manifester à sa place.
    Le reste… bof. Ni drôle ni vraiment satirique… mais ça peut pas faire de mal.

    les Podalydès préfèrent revenir l’heure des contes

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    • Je n’y suis pas pour grand chose, la phrase était dans le film. Comme quoi, tu as dû t’endormir un moment.
      Le film est TRES drôle au contraire, en tout cas il m’a fait beaucoup rire. L’idée des t-shirts est très bonne, tout comme les collecteurs de drones qui se mettent sur la tronches comme certains se battent pour des trottinettes électriques. Quand à cette start-up « créatrice d’essentiel », elle m’effraie.
      Bref, tu n’as pas aimé, mais moi beaucoup. Je trouve le film très poétique d’ailleurs. 😁

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  4. Another good dystopian film was the original Blade Runner, not the derivative Blade Runner 2049. In the original, Deckard (Harrison Ford) explores the decadent ruins of post-modern Los Angeles, on the lookout for replicants who threaten law and civil order. I especially enjoyed the voiceover version by the director.

    — Catxman

    http://www.catxman.wordpress.com

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  5. Ahh, un nouveau Podalydès.. J’espère qu’il sortira en salles chez nous avant 2027…

    Ton post donne envie mais je serais allé voir le film de toute façon. Je dois admettre que Comme un avion m’avais laissé assez froid, mais les autres que j’ai vus (les deux Versailles et Oléron), c’est vraiment de la balle

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    • Les Versailles et Oléron ça remonte.
      Il y a aussi ce qu’il a fait avec Resnais qui vaut le détour (et vous n’avez encore rien vu 😉).
      J’espère que ces drones passeront la Manche assez vite, tu me diras si tu les préfères à une virée en canoë.

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    • Bonjour Dasola,
      Merci beaucoup 😀
      Le talent est surtout dû à toute l’équipe des « 2 Alfred » qui nous ont servi une si agréable comédie, à la fois pertinente, décalée et amusante.
      Bonne fin d’après-midi.

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    • Ah bon ? J’ai un ressenti inverse. J’avais bien aimé « Comme un avion » mais je trouve « les 2 Alfred » plus drôle et surtout plus fin dans l’écriture des dialogues et dans l’analyse. Tu n’as pas aimé du tout ?

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      • Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé, il y a de bons passages, de bonnes idées, des choses bien vues, mais je trouve que le personnage d’Arcimboldo n’est pas très bien écrit par exemple. Comme un avion n’avait pas ces problèmes d’écriture, c’était un film plus égal.

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  6. Pingback: Deux comédies françaises – Alfred, Nicolas et François | Coquecigrues et ima-nu-ages

    • It’s most of a humoristic satire of our modern habits and the deviances of business management. It’s really clever and very well written. Podalydès worked with Resnais and learned a lot by him. You can find his childhood spirit, his poetic sense of humor and a bit of insolence in the tone of this movie.

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