A BOUT PORTANT

Déjà mort

« A bout portant. Ça, je vous assure, ça caille le sang des amateurs de grand frisson. »

Lee Marvin, propos repris dans Marvin, the story of Lee Marvin, Donald Zec, 1978.

Au crépuscule de la vie, le temps est compté. Pour certains, résignés, il est vite épuisé et c’est toujours la mort à l’arrivée. Presque vingt ans après Siodmak, Don Siegel renvoie les « Killers » d’Hemingway au turbin pour une exécution « A bout portant ». Le réalisateur balaie les ténèbres germaniques de la première version, il chausse ses lunettes noires pour une adaptation au grand jour qui sent la poudre, la sueur et l’huile de moteur.

« A bout portant », c’est d’abord l’histoire d’une revanche, celle de Don Siegel. Cette adaptation de la très brève nouvelle d’Hemingway aurait dû être son premier long métrage. Pour des raisons diverses, le projet lui glissa entre les doigts comme une fortune de billets verts emportée par un courant d’air. Mais l’idée, elle, est bel et bien restée ancrée dans sa mémoire. Dix-sept ans après la sortie du film de Siodmak, il produit donc pour la télé une nouvelle adaptation qui en reprend la structure en flash-backs tout en modifiant le point de vue. Pas question de faire appel à je ne sais quel expert en assurance pour faire la lumière sur un crime, ici ce sont les tueurs eux-mêmes qui vont remonter à la source de l’assassinat qu’ils sont chargés de commettre.

Dès l’ouverture, le film nous saute à la gorge, et c’est encore Lee Marvin qui en parle le mieux : « Au début, on nous voit, mon pote et moi, nous glisser dans une institution pour aveugles où un mouchard est sans doute planqué. J’attaque la directrice – elle aussi est aveugle – par derrière. Je la prends à la gorge et je lui chuchote à l’oreille : « Où est Johnny North ? » Elle mange le morceau. Alors je me précipite en balançant les aveugles à droite et à gauche (notez qu’on tournait avec des vrais, faut pas tricher dans ces cas-là). Je trouve mon mec et je lui dis : « c’est toi Johnny North ? » Il dit : « Oui. » Alors je lui balance dix pruneaux dans la caisse. » Ce furieux résumé de la séquence d’ouverture donne effectivement le ton, laissant le soin à la mise en scène de Siegel d’ajouter ce qu’il faut d’effet miroir dans les lunettes, de cadrages obliques, de gros plans sur l’expression de la terreur chez ces brebis non-voyantes à la merci des deux loups affamés.

Beaucoup moins cools que Vincent et Jules dans « Pulp Fiction », les exécuteurs sont animés d’une même détermination, chacun à leur manière. Le plus âgé des deux interprété par Lee Marvin est un tueur glacial, impressionnant, plus laconique que le silencieux qu’il enfile au bout de son canon. Son partenaire léthal, lui, est plus jeune, plus espiègle, plus fougueux. Clu Gulager s’agite, s’amuse, en fait des tonnes, mais à l’arrivée il marque des points (Tarantino saura s’en souvenir en lui confiant un caméo de libraire dans « Once upon a time… in Hollywood »). L’appât du gain, la perspective de mettre la main sur un million de billets verts est le moteur principal qui guide les deux terminateurs, sanglés dans leur costume impeccable et protégés de toute forme de compassion derrière leurs lunettes de soleil (ils ouvrent des portes à la recherche de Johnny North comme le ferait un fameux cyborg à poursuite de Sarah Connor). Mais il y a dans cette quête, pour l’un des deux au moins, une motivation plus existentielle, une énigme à résoudre qui pourrait bien éclairer son avenir personnel : « Je veux savoir pourquoi un type ne se défend pas, pourquoi il se laisse tuer. »

Lee Marvin est ici véritablement impérial, à l’apogée de son art, à l’orée de la consécration (il remportera son Oscar l’année suivante pour son rôle dans « Cat Ballou »). Sa voix grave et intimidante de « super-mâle » (comme disait Jeanne Moreau) suffit à imposer le respect, à faire cracher le morceau en quelques mots chuchotés à l’oreille. Le costar du truand sanguinaire, il connaît, il en a enfilé plus d’un pour Ford, Boetticher, Fleischer et bien d’autres. Il est, aux yeux de beaucoup, le salopard « numéro Hun ». Mais dans la peau de Charlie Strom, il cherche à donner du sens à cette croisade funeste, il pénètre « du côté de la lumière du néant » (pour reprendre les termes de Serge Chauvin), il marche déjà, avec quelques années d’avance, vers « le point de non-retour ». Il le trouvera en buttant contre une bien pire fripouille que Don Siegel, plein d’ironie, confiera à Ronald Reagan pour son dernier rôle à l’écran. Le futur gouverneur (et président) n’aimait pas tellement ce rôle de truand méprisable et arriviste, pas très flatteur pour entamer une carrière politique. Siegel, pour toute compensation, lui attribue une partenaire de charme : Angie Dickinson dans le rôle de Sheila Farr, la perfide séductrice en pantalon, une mise au goût du jour de la Fatale Kitty incarnée autrefois par Ava Gardner. Cette dernière envoûtait le boxeur Lancaster, Angie préférera se laisser griser par le bolide Cassavetes (pourtant connu comme étant piètre conducteur), le fameux Johnny North qui va finir en tête-à-queue, la boussole en perdition. L’acteur propose une interprétation plus bouillante, plus impulsive et imprévisible du même personnage qui se dévoile, comme dans « les Tueurs », à travers les multiples retours en arrière, et dont la trajectoire chaotique vient caramboler sur le montage au gré des embardées de mise en scène.

Avec ses fonds peints, ses arrière-plans artificiels, sa lumière crue, la facture de « A bout portant » peut sembler télévisuelle (le film, jugé trop violent pour un public familial, finira par sortir en salle avec un certain succès), mais la mécanique est implacablement redoutable : l’ouverture est saisissante, les scènes de courses automobiles rugissantes (il y avait là de quoi ravir un Steve Mc Queen ou un Paul Newman), le braquage réglé comme une horloge, et le final titubant. Pas de temps à perdre, les scènes s’enchaînent sans temps mort, dans une logique à rebours qui mènera chaque personnage à sa perte. « J’aime « A bout portant », avoue Siegel à Peter Bogdanovitch. Je trouve qu’il contient une charge vraiment intéressante. J’aime beaucoup le style que j’y ai mis. Je trouve qu’il porte ma pâte, même s’il avait été fait pour la télévision, à l’origine. Je l’ai vraiment réalisé comme un film de cinéma, ce qui était la seule façon de le faire. » En se détournant de l’ombre intimidante de la version précédente, le nihilisme asséné « A bout portant » par Siegel est aussi la preuve que d’un chef d’œuvre du Film Noir on peut tirer un remake époustouflant.

10 réflexions sur “A BOUT PORTANT

  1. Un remake qui a su trouver sa propre identité, c’est suffisamment rare pour le relever. Une interprétation parfaite, une réalisation maîtrisée, des images qui restent en mémoire… J’adore !

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    • Tu as tout à fait raison. C’est un des plus exemplaires remake dans le sens où, sur la base d’une même intrigue, il parvient à nous proposer une autre vision de l’histoire.
      Marvin est impérial, et le jeune Gulager est tout aussi étonnant.
      Côté féminin, j’avoue tout de même une préférence pour Ava plutôt que Angie.

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      • Ava Gardner a une présence indéniable, du charisme à revendre. Elle donne l’impression de ne rien avoir à faire pour s’imposer. Dickinson est un cran en dessous, indéniablement. En terme de pouvoir, elles sont aussi aux antipodes l’une de l’autre. Ava Gardner, à l’image d’une Elizabeth Taylor sur l’accident de Clift, avait un vrai pouvoir de vie ou de mort (professionnel) à Hollywood. On ne gifle pas Ava Gardner dans un rôle de femme fatale, Angie Dickinson oui sans problème.

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        • Tu as raison, d’autant qu’Ava avait des appuis non négligeables.
          A l’époque de « The Killers », elle était déjà convoitée par le tout Hollywood (Hughes, Shaw) sans même avoir réellement percé à l’écran. Puis viendra Frank et sa voix d’or qui la brûlera à jamais.

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  2. Ben oui (j’ai vu le film il y a très longtemps, à la télé je crois), Don Siegel est tout simplement un bel artiste, tout dans l’action, c’est efficace, sans chichis et on reste scotché. Ce n’est pas Bergman, mais ce n’est de toute façon pas ce qu’on lui demande. Là encore (je dis cela à chaque fois), je me rafraîchirait bien la mémoire si il sort dans les salles à côté de chez moi.

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    • Ah, Siegel n’est pas Bergman, je confirme, c’est un killer né. Il possède un peu plus de plomb dans le barillet, et cela avant même que l’Inspecteur arrive. Question action, on peut dire qu’il rivalise avec les meilleurs, de Walsh à Fleischer.

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