L’argent de poche

Adieu monsieur l’instituteur

« La vie, c’est ni noir ni blanc, c’est gris, c’est lumineux. »

Jean-François Stévenin (1944-2021)

On connaissait sa tête mais il n’était pas le plus célèbre des acteurs français. Et peu savent sans doute qu’il avait réalisé trois films. Pourtant il connaissait la beauté du geste, la force des images, et tous ceux qui aiment Johnny savent qu’en revoyant « Mischka », il redescendra du ciel. Jean-François Stévenin, c’était une vie dédiée au cinéma, des leçons apprises chez Rozier, Rivette, Cavalier plutôt que dans les cours de HEC. Une vie à franchir les obstacles, une vie de Jurassien, de « Passe-Montagne », empreinte d’authenticité et de tendresse pour son prochain. Ce sont sans doute ces qualités qui ont conduit François Truffaut à lui offrir son premier vrai rôle au cinéma. Il crût en lui, comme aucun autre peut-être, au point de lui confier son « argent de poche ».

Parce qu’il a souffert d’en être un autrefois, François Truffaut a consacré une partie de sa vie de cinéaste à filmer des enfants. Des « Quatre-cents coups », il avait fait un très beau film poignant et intime, et de « l’Enfant Sauvage » (déjà avec Stévenin dans un petit rôle), un chef d’œuvre éclairé. « L’argent de poche » s’inscrit donc dans cette lignée, et il a tout pour séduire, avec ces minots filmés à bonne hauteur. C’est un petit film de rien, coincé entre « Adèle H » et « l’homme qui aimait les femmes », qui fut néanmoins un joli petit succès populaire. Peut-être parce qu’il parle des choses ordinaires, de cette vie d’antan quand Giscard était président, quand l’école pour garçons s’apprêtait à accueillir des filles sur les mêmes bancs. C’était le temps des visites médicales en slip, des places de ciné pour quelques francs, des premiers baisers dans le noir, des tirettes à la fête foraine : plaisir d’offrir, joie de recevoir.

Mais que retient-on de cette mosaïque de vignettes coloriées au diabolo menthe ? De la sincérité et des hésitations, des maladresses liées à un casting essentiellement composé de comédiens non professionnels. Mais il y a surtout cette  infinie candeur derrière laquelle Truffaut se cache à peine. On le devine derrière ses lunettes, au volant d’une voiture, et même hors-champ s’agitant à la caméra, s’agaçant même peut-être. « Travailler avec des enfants est une épreuve épouvantable » confiait-il. « C’est beaucoup plus dur qu’avec des adultes, mais beaucoup plus surprenant car, quand une scène est réussie (…), elle est six fois mieux que le scénario ». En disant cela, il se souvenait sans doute des paroles de son maître Hitchcock qui lâchait à qui voulait l’entendre qu’il n’y avait pas chose plus difficile à filmer que les enfants (et Charles Laughton…).

« Les enfants, j’en ai positivement horreur. Ils font toujours ce qui est interdit » répond une dame dans le film. Mais c’est précisément ce qui intéresse le réalisateur. Truffaut a toujours eu une préférence pour ceux que l’on prend généralement en grippe. C’est le cas de ce petit Julien Leclou avec son jean crado et son cartable en loques, qui fait les poches de ses camarades pour glaner quelques sous. On distingue forcément derrière ce « cas social » (puisque c’est ainsi qu’il est présenté à son institutrice) l’ombre de Victor de l’Aveyron, autant que celle d’Antoine Doinel. Truffaut déménage à la montagne pour constater qu’à Thiers, les bambins font autant de bêtises quand les parents ont le dos tourné. Certaines pourraient tourner au tragique, comme l’affaire du petit Grégory (celle-ci ne fait pas « plouf », elle fait « boum ! »), mais par une pirouette burlesque il retombe sur ses pattes pour évoquer le problème épineux d’une mère qui se retrouve seule pour élever son enfant. Cette histoire, Truffaut la connaît par cœur.

Jean-François Stévenin, jusqu’alors assistant de ses précédents films, prend le premier plan, il passe au tableau en enfilant la blouse grise d’un maître soucieux du devenir de ses élèves. Il est aussi un jeune père progressiste qui tranche avec cet antipathique parent d’élève qui ne veut plus filer un sou (ni à l’Etat, ni même à la lutte contre le cancer, « j’ai déjà donné ! » clame-t-il), ou encore avec ce commissaire de police qui démissionne face à sa fille capricieuse. S’il dénonce au point de frôler le film à thèse, Truffaut ne filme jamais de manière scolaire. Il refuse toute espèce de morale, de pédagogie, d’étude sociologique, il préfère demander au poète Trenet de lui chanter ce que font les enfants qui s’ennuient le dimanche.

« Il ne s’agit pas de tourner avec des enfants pour mieux les comprendre, il s’agit de filmer des enfants parce qu’on les aime » disait aussi le metteur en scène. Le buvard gorgé des films de Bresson, il s’autorise quelques tâches, des écarts de conduite, des histoires improbables comme celle d’Oscar le siffleur. Il mêle le rire au drame, mélange toutes les couleurs de la jeunesse. Truffaut s’arrête sur les regards coquins des petits sur les grandes aux formes étonnantes, ces gamins qui reluquent sous les jupes des dames ou qui matent aux jumelles la voisine toute nue. Son plus beau personnage est incontestablement celui de Patrick Demousceaux, jeune garçon de douze ans vivant seul avec son père hémiplégique et que la sexualité travaille. Il fantasme sur la femme du coiffeur, la mère de son meilleur copain. Ses tâtonnements, ses hésitations au cinéma, ses maladresses envers les adultes sentent le vécu. Sa fascination pour une affiche sur le train de nuit finit de brosser le portrait d’un garçon attachant et sensible subissant « les affres de la puberté » (écrivait Claude Beylie dans la revue Ecran). De cet amour impossible en naîtra un autre qui rend plus belle la vie.

Si la fin semble un peu lourdement servie dans le réfectoire de la colo, elle brille d’une naïveté consubstantielle à son romantisme désuet. Une autre lueur de tendresse vient se refléter sur le doux regard brun et « rohmérien » de Virginie Thévenet qui joue l’épouse enceinte de l’instituteur. C’est à elle que Truffaut offre ses plus belles lignes, lorsqu’elle dit par exemple que « les enfants sont très solides, ils se cognent contre la vie mais ils ont la grâce. Et puis ils ont la peau dure. » Et Jean-François Stévenin d’ajouter un peu plus loin cette autre vérité : « On ne peut pas se passer d’aimer et d’être aimé. »

« Aujourd’hui, Julien Leclou doit avoir à peu près mon âge et je n’ai pas de nouvelles de lui. J’espère seulement qu’il n’en veut pas trop aux grands, qu’il aime les gosses – tous les gosses – comme les aimait Truffaut, et surtout qu’il n’en veut pas trop à la vie. Cela fera sans doute plaisir à François. »

Philippe Goldman, le roman de François Truffaut, numéro spécial des Cahiers du Cinéma, décembre 1984.

24 réflexions sur “L’argent de poche

  1. Bon jour,
    Bel hommage pour cet acteur (ainsi qu’à Truffaut) 🙂
    La dernière citation de votre article en référence à Jean-François Stévenin : « On ne peut pas se passer d’aimer et d’être aimé. » me fait penser à ce monologue dans le film « Martin Eden » dit par sa fiancée Eléna : « … alimenter le désir… »
    Bonne journée à vous.
    Max-Louis

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    • Bonjour Max-Louis,
      Les deux monologues se répondent sans doute. Celui de la fin de « L’argent de poche » dure près de 5 minutes, s’adresse directement à la génération venir, questionnant ce qui conditionne le devenir des enfants à travers leur éducation, l’amour familial. Il me rappelle celui de l’humaniste Chaplin (autre grand cinéaste de l’enfance) dans « le dictateur », une référence que Truffaut devait certainement avoir en tête.
      Très belle journée à vous également.

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  2. Mon petit doigt me disait que tu choisirais ce film pour rendre hommage au regretté Jean-François Stévenin. Le seul Truffaut qu’il me reste à voir avec Une Belle fille comme moi et que tu me donnes encore plus envie de découvrir au regard des liens que tu établis avec L’Enfant Sauvage et les 400 coups.

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    • Disons qu’ils forment une trilogie sur l’enfance, qui traite de l’éveil à l’autre, du lien avec l’adulte, avec le pédagogue. C’était une belle entrée en scène pour Stévenin (même s’il avait fait quelques apparitions avant chez Truffaut et d’autres).
      Je n’ai pas vu encore « une belle fille comme moi ».

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      • J’aimais beaucoup Jean Francois Stevenin avec son grand cœur et ses beaux yeux.
        Mais tu es bien indulgent avec ce film tellement mal joué que ça en devient pénible.
        Truffaut a dû essayer de faire jouer ces non professionnels du coup ils n’ont plus rien de naturel. La palme à la collègue instit…
        La plus belle tirade revient à Jean François Stevenin à la fin.
        J’aime beaucoup le personnage de Leclou. Et l’envolée du petit Gregory « il a fait boom ». Les seuls enfants naturels… ah oui la scène où les 2 frères se font des tartines. Apparemment on les a laissé faire. Ils lâchent un « putain », se foutent du lait plein les cheveux et j’ai bien cru quils allaient se taillader les mains !
        Et ah oui, j’aime bien la petite avec son porte voix qui crie j’ai faim.
        Les scènes de l’Avare et du bébé siffleur sont pénibles.
        J’ai bien vu Truffaut au volant. La reconstitution de l’époque est géniale.
        Mais cette facon de jouer… au scouououours.
        J’aimerais plutôt revoir les films de Jean François Stevenin.
        Et les autres de Trufaut…

        cette une infinie 
        face sa fille capricieuse

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        • Mince j’ai encore bugué. Je vais corriger cela tout de suite. Merci.
          J’aime tes avis tranchés, mais je constate tout de même que tu sauves certaines choses dans le film. Pour tout te dire, j’ai repris une ancienne chronique après avoir revu le film. Celle-ci était aussi assassine que ton commentaire. Je l’ai trouvée sévère, surtout après avoir revu le film et m’être laissé amadouer par sa naïveté, son aspect bricolé, son jeu approximatif en effet (presque rohmerien). Tout ce que j’accusais des pires maux est devenu touchant. Bien sûr, je préfère « les 400 coups » et « l’enfant sauvage », mais je ne jette plus la pierre sur « l’argent de poche », en souvenir peut-être de Jean-François Stévenin.

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          • Ah ça me rassure.
            J’en avais un souvenir mitigé. Le moment le plus fort qui m’était resté (oui, je l’ai vu à sa sortie…) était celui du petit Gregory.
            C’est quand même bien laborieux niveau acting. ça fait « bricolage » amateur; Sans doute le moins bon Truffaut.
            Mais j’ai adoré retrouvé l’ambiance seventies… OMG où passe le temps ?

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    • Et je peux t’assurer que ce film ne manque pas de spontanéité. Il tourne avec des (très) jeunes enfants ce qui ressemble parfois à des situations non mises en scène, prises sur le vif. Je pense que Truffaut était aussi à un âge où il se sentait de plus en plus éloigné de cette jeunesse, de plus en plus déconnecté aussi peut-être. Même les changements à l’école font partie integrabte du scénario. Il fait aussi tourner sa fille Eva (future photographe de renom) dans une scène de cinéma (forcément). Je ne sais pas s’il faut y voir une sorte de leg, mais cela y ressemble.

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  3. Bravo pour cet article pleine grâce, ce film merveilleux, photographie d’une époque révolu où il y avait ni portable, ni réseaux sociaux. Les enfants profitais de la vie, de leur insouciance. D’ailleurs j’avais moi même consacré un billet à ce film, l’une de mes toutes premières critique que je t’invite naturellement à découvrir.
    (https://lemaitreducinema.wordpress.com/2018/12/30/largent-de-poche-film/) Il s’agit clairement d’une version moderne des 400 coups, où l’on passe du gris à la couleur, de la morosité d’après guerre à l’exubérance des 70’s. Et bien entendu, il y a ce superbe acteur, Stévenin qui dit tout haut ce que Truffaut pense tout bas lors de son fameux discours de fin dans la salle de classe. Beaucoup trouve l’argent de poche anecdotique, pour moi c’est au contraire l’un des meilleurs films de son auteur et c’est un fan inconditionnel du cinéaste qui le revendique. RIP Jean-François Stévenin.

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    • Merci beaucoup.
      Je ne le placerais peut-être pas parmi les meilleurs Truffaut, mais en le revoyant j’avoue l’avoir très nettement réévalué (j’ai dû d’ailleurs réécrire une bonne partie de mon article à cette occasion). Le film est empli d’une forme de nostalgie et d’hommage qui fait écho également à « la nuit américaine » où tout le monde (ou presque) jouait déjà son propre rôle.
      Je m’en vais lire ton article.

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    • En farfouillant dans mes archives, je tombe sur un vieux hors-série des Cahiers publié en hommage à Truffaut après sa disparition, intitulé « le roman de François Truffaut ». En feuilletant, je trouve cet article signé Philippe Goldmann, l’acteur qui joue Julien dans « l’argent de poche ». Il se souvient du tournage, il se souvient de Truffaut qui lui avait même accordé un interview en 76. Je ne résiste pas à l’envie de t’en faire partager un extrait puisque tu aimes tant le film :
      « François Truffaut ressemblait à son film ; un film qui aime les enfants, qui les voit vivre, aimer, rire, souffrir, courir dans un monde d’adultes (de grands enfants ?) qui, bien souvent, ne les comprennent plus, qui ne leur font pas assez confiance. (…) A 43 ans, il était encore assez gamin pour que nous, enfants de 3 jours à 13 ans, le considérions comme l’un des nôtres. Et si nous pouvions jouer avec lui à être des enfants, c’est peut-être que quelque part il jouait aux billes avec nous. J’avais le rôle d’un enfant martyr, battu par sa mère et par le monde des grands. Un de ces enfants que l’on retrouve parfois dans un placard et dont l’histoire, racontée par les médias, devait faire cruellement souffrir François. »

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      • Merci pour cette touchante intention Princecranoir. C’est marrant que tu me reparle de Truffaut, en ce moment je me refait quelqu’un de ses films tel que Fahrenheit 451 et La nuit Américaine. Je confirme d’ailleurs que malgré les années, je n’arrive toujours pas à supporter le jeu de Jean Pierre Leaud. Si jamais tu trouve d’autres trucs concernant le cinéaste, les anecdotes de tournage, je suis preneur.

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        • Mais de rien.
          Malheureusement, je crois que ce sera ma seule incursion chez Truffaut pour cet été. J’ai tellement d’autres films en retard. Je ne désespère pas pourtant de m’y consacrer pleinement un de ces jours afin de chroniquer tous les films que je n’ai pas revus depuis bien longtemps, y compris avec Jean-Pierre Léaud. 😉
          Merci pour ton retour.

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  4. Je connaissais assez peu Stévenin (même si je connaissais sa tête comme tu le dis au début) et je n’ai pas vu L’argent de poche donc je ne peux que lire tom post et pas vraiment le commenter. Cela donne envie comme à chaque fois, tout comme les films tournés par Stévenin réalisateur dont j’ai entendu beaucoup de bien. Je m’y mettrai à l’occasion

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  5. A truly wonderful review of a film that is not perfect but that knows how to strike the viewer’s heart for its great sincerity and that has remained impressed on everyone. I saw the film for the first time on television, at a bad time, but I remember being really fascinated by it. I would love to see him again.
    Congratulations on this review, I really appreciated it.

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