Oxygène

Mortal recall

« Ses congénères l’ont refroidie
Ses congénères crient au génie
Dans le doute ils se vantent
Réinventent la valériane »

Alain Bashung, 2043 in « Fantaisie militaire », 1998.

Au cinéma comme en peinture, le cadre se prête aux grands panoramas autant qu’à l’art du gros plan. Certains metteurs en scène investissent l’immensité des paysages, d’autres préfèrent les univers étroits, propices à des intrigues plus confinées. C’est le cas d’Alexandre Aja qui, après que ses crocodiles ont nagé le « Crawl » dans une maison de Floride, décide pour le compte de Netflix de lâcher des rats dans un caisson de congélation en compagnie de Mélanie Laurent, puis observe le résultat. Phobiques des rongeurs et claustrophobes de tout poil sont avertis : avant de pénétrer dans cet espace SF bas de plafond, mieux vaut prendre une grande respiration sous peine de manquer d’« Oxygène ».

Chaque centimètre carré de surface, chaque molécule d’air respirable seront comptés durant les presque une heure trois-quarts où nous serons enfermés en compagnie d’une belle inconnue prisonnière de son sarcophage médico-cryogénique. Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quel état j’erre ? Elle apparaît d’abord désorientée, un simple corps branché, connecté, sous contrôle. Vierge de toute identité, elle est un être nouveau-né ayant éclos dans ce monde clos. Avec l’éveil à la réalité vient immédiatement la peur panique, l’incompréhension, à peine vivante elle sent que la mort est aux aguets. Comme tout être humain débarquant sur cette terre, il lui faudra domestiquer son environnement, le faire sien, s’en approprier les règles et les contraintes, en comprendre les motivations.

Dans un geste charitable, Aja lui offre une voix pour lui montrer la voie, celle de Mathieu Amalric, calme et tranquille, dépourvue de toute émotion. Comme elle, elle parle le français (l’anglais était initialement envisagé lorsque Noomi Rapace était encore candidate au huis-clos), et elle se nomme M.I.L.O. (Medical Interface Liaison Operator), une unité centrale aux petits soins pour la pensionnaire. Elle est l’œil de Caïn, le gardien de la boîte qui rappellera sans ironie que toute tentative de dégradation peut entraîner dix ans de prison (et un choc électrique). MILO, comme HAL, HER, GERTY on the « Moon » ou bien encore la MOTHER du Nostromo, est néanmoins l’I.A. providentielle de cet environnement artificiel. Parfois rétive à la requête, elle coopère a minima. D’autres en leur temps ont dû composer avec des contraintes similaires : on se souvient notamment de ces personnages en quête de sortie dans le « Cube » de Vincenzo Natali, ou bien du chauffeur routier incarné par Ryan Reynolds se retrouvant « Buried » avec un téléphone mobile à plat comme lui dans un film de Rodrigo Cortés. Mélanie Laurent se croit d’ailleurs elle-même six pieds sous terre, hypothèse examinée en profondeur par le réalisateur. « Etudier « Buried » a été une première étape pour nous. On sait comment ils ont fait, comment ils ont pu tenir dans cet espace. C’était un point de départ justement pour ne pas refaire la même chose. » se souvient le réalisateur.

Aja s’appuie d’abord sur une histoire imaginée par Christie LeBlanc, un scénario resté lettre morte dans les coffres-forts de Hollywood.  Et pour se pencher sur sa couche, il s’est adjoint les services de son fidèle acolyte Grégory Levasseur qui maîtrise à la perfection l’art du fil conducteur, celui qui fait monter la « Haute Tension » à mesure que baisse le niveau d’O2. Sur un concept digne des énigmes de la « Twilight Zone », les deux compères vont distiller quasi en temps réel leurs informations au compte-goutte à leur pensionnaire sous perfusion, déplier leur intrigue à mesure qu’ils investissent l’espace autour d’elle avec une pointe de perversion : ici les seringues se montrent agressives, des pièges et indices sont escamotés dans les recoins ajoutant aux souffrances physiques et psychologiques un méli-mélo d’informations à décrypter. O2 35 %, Omicron 267, X-375, Wolf 10-61-C, Leo Ferguson sont autant de clefs hermétiques, voire même les bribes d’une équation existentielle. A partir de ces particules élémentaires, il faut se représenter l’au-delà, construire l’ailleurs brique par brique, inventer (pour ne pas sombrer) un éden d’amour et d’eau fraîche, parfumé de senteurs boisées et bercé de chants d’oiseaux (ce que se chargent de faire les multiples flashs de conscience qui assailliront périodiquement la prisonnière du container).

Aja fait de ce voyage immobile un chemin éprouvant, autant pour son personnage que pour le spectateur qui en partage le calvaire. En un éclair de doute, l’hors-champ devient soudain une menace. Quelques instants plus tard, il apparaît comme une clef de la délivrance. Mais de quelle délivrance parle-t-on ici ? Si l’ignorance est une prison, la connaissance peut s’avérer être une sanction autrement plus traumatisante. Et le chemin pour y parvenir sera bien tortueux, un « labyrinthe mental » qui, selon les termes d’Alexandre Aja, emprisonne davantage l’esprit du personnage que le caisson lui-même. Le minimalisme du dispositif nous entraîne peu à peu sur un autre terrain, interroge la survie de l’espèce, se penche sur le destin de l’être humain peut-être voué à vivre entre chien et loup.

Cette bouffée d’« Oxygène » revient de loin, elle était en soi une gageure dont Aja et ses complices s’affranchissent avec adresse, en y mettant les formes (la mise en scène chirurgicale servie par un opérateur en apesanteur) et la manière (la splendide musique interstellaire signée non pas Jean-Michel Jarre mais de l’électronicien Robin Coudert). Une fois la machine lancée, le compte à rebours est enclenché, plus rien ne stoppera sa course. Aimeriez-vous un sédatif ?

42 réflexions sur “Oxygène

  1. Pas du tout aimé pour ma part. Certes, comme tu le dis techniquement c’est solide mais le reste… A mon sens le suspense du film ne tient qu’un à un fil… un twist, éventé au bout de quelques minutes. Après cela je me suis globalement ennuyé. Comme beaucoup de films d’Aja, je ne trouve pas ça mauvais, loin de là, mais il manque quelque chose.

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    • Tout le contraire pour moi comme tu l’as lu. Je n’en attendais rien et je me suis laissé prendre. Et la dernière fois que j’ai croisé Aja, ce devait être quand il sifflait sur la colline. 😉
      Moi aussi j’avais deviné (ou plutôt je me doutais, c’est toujours plus facile a posteriori de dire « je le savais ») depuis longtemps, mais l’évolution de la situation dans cette capsule m’a intrigué, et puis il y a toujours la question de l’issue, une chance sur deux. Donc pas d’ennui pour moi, bien au contraire.

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  2. Quel dommage que de devoir découvrir ce film en streaming (légal ou pas), plutôt qu’en salle. Alexandre Aja fait partie de nos solides réalisateurs français du cinéma de genre. Je trouve qu’il fait un cinéma solide, sans génie mais très efficace.

    Etrange hasard du calendrier, au moment de la réouverture des salles de cinéma sortaient la même semaine ‘Oxygène’ donc en streaming, et ‘Méandre’ sur les grands écrans. Un même concept, même personnage féminin coincée entre quatre murs, mais pour un résultat différent donnant largement l’avantage au film d’Aja.

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    • Je n’ai pas vu « Méandre » mais je n’en ai pas lu que du bien en effet. Quelle injustice, tu as raison que de se contenter du petit écran pour voir « Oxygène ». Car quitte à faire mentir Aja qui clame haut et fort que son film est parfait pour la télé, même les petit espaces redoublent d’ampleur dans les grandes salles.

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    • Ah, je l’ai vu aussi mais pas sur Netflix (si tu veux relire mon article, tu trouveras aisément un lien sur Titane).
      « Oxygène » propose une autre sorte d’asphyxie, et se montre d’un appétit moins carnivore (même si Aja s’y connaît en la matière).

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  3. All content, I read with great appetite. And once again I was in the cryogenic vault… I held my breath but MILO cooperated with me: I want a sedative, yes!
    I liked it very much, well done to your pen. Wizard of words*, it’s so hot and I wish MILO had asked how I was and took care of me… Thank you MW*

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  4. Autant je trouve la fin un peu sorti de nulle part (ah ouais et si en fait on faisait une résolution simple après avoir joué sur le pessimisme ?) et que le début a parfois du mal à décoller, autant une fois bien lancé dans ses thématiques, le film est vraiment pas mal. Pas de quoi s’extasier à fond (j’ai préféré Méandres dans le style huis clos épreuve pour l’héroïne), mais le délire sf est plutôt bien vu et le film se suit sans déplaisir. Après on aime ou pas Mélanie Laurent. 😉

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    • Salut Borat, content de lire sur le Tour d’Ecran,
      Je n’ai pas une passion pour Mélanie Laurent mais je trouve que, contrairement à ce que j’ai lu ici ou là, elle est vraiment investie dans le rôle (comment ne pas l’être quand on est enfermée pendant vingt jours dans une boîte). C’est toujours un peu compliqué de sortir de ce genre de concept et je trouve que Levasseur et Aja s’en sortent plutôt bien. « Oxygène » ne pretend pas révolutionner le genre, c’est d’ailleurs plutôt un petit film de série B d’atmosphère comme on en voyait il y a cinquante ans, mais ça se regarde sans deplaisir, bien au contraire.
      Je n’ai pas vu « Méandres » pas mal refroidi par plusieurs avis négatifs. Je le verrai peut-être un jour sur petit écran, comme cela je pourrai comparer à échelle équivalente. 😉

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  5. Ah mais voilà, je comprend mieux, on en a parlé quasiment en même temps sur nos sites respectifs ! Un avis néanmoins beaucoup plus positif que le mien, même si j’ai apprécié, notamment pour tout ce que tu cites en dernier paragraphe. Oui, la mise en scène d’Aja est affutée (il s’améliore techniquement de film en film j’ai l’impression), et la musique de Rob est excellente, il m’arrive d’en écouter quelques morceaux pendant que j’écris ou m’occupe de coder ^^

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  6. Je reste encore assez partagé sur le film. Réussite formelle. Mais Aja reste dans un cadre très resserré. Pas tout à fait libéré de ses références ici. Le film joue à la fois sur l’ambiance et sur les énigmes de son scénario. Mais tout cela paraît bien mécanique. On s’attend un peu à tout. Bon c’est quand même pas mal hein.

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    • Le film ne fonctionne en effet qu’autour de son système d’énigmes à résoudre. On débute dans le noir et peu à peu la lumière se fait. C’est assez classique, je le reconnais, mais très bien exécuté comme tu le soulignes toi-même.
      Je reste néanmoins assez bluffé par la capacité qu’ont ces films très dépouillés à compenser l’exiguité des lieux par une ouverture métaphorique large. Rien que le titre, qui renvoie évidemment à cet élément vital alimentant l’horloge du suspense, prend une dimension très actuelle (le confinement bien sûr), mais plus largement écologique, faisant de l’humanité une espèce de plus en plus menacée (thème qui dut aussi séduire la dame dans le caisson). Je n’en attendais pas tant de la part d’Aja ce qui en fait à mes yeux une belle surprise.

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      • C’est pour les raisons écologiques que tu donnes et pour sa solution (partir ailleurs) que je lie O2 à Interstellar (même si bien sûr il s’agit d’un tout autre genre, et même en quelque sorte d’un miroir inversé, désespérément coincé dans O2 / espace ouvert et déployé pour le Nolan).

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  7. J’espere d’enteindre le francais meilleur par lire tus blogs et enteindre tus blogs en future in version original en sans aide de google translate!! Je ne sais pas Oxygene est en francais aussi/originale. I was impressed with the visceral convincing experience and that it didn’t feel slow at any time (in such enclosed space!). Also nice philosophical notions to ponder on later.

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    • Google translate is a good help for me too 😉
      Yes but Oxygen wasn’t originally a French spoken project. Aja should have directed the film with Noomi Rapace. But pandemic came in and the project went to Netflix. Alex Aja came back in France to shoot it with Mélanie Laurent. And it’s not a bad result indeed.

      Aimé par 1 personne

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