OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire

L’espion qui s’aimait

« Un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-même. Le comique est inconscient. […] Il se rend invisible à lui-même en devenant visible à tout le monde. »

Henri Bergson, Le rire : essai sur la signification du comique, 1900.

On se demandait si on le reverrait un jour se beurrer la biscotte. Que tous les admirateurs de l’espion le plus idiot des services secrets français soient être rassurés, Jean Dujardin remet le costume pour « OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire », et il aime toujours autant se battre. Michel Hazanavicius, peu convaincu par le nouveau scénario a laissé les clefs de la Gordini à un Nicolas Bedos gonflé à bloc pour partir à la rescousse de l’homme de Bruce, attention aux secousses !

Bien des années ont passé, bien des présidents se sont succédés au palais de l’Elysée, et bien des têtes sont tombées au sommet du SDECE. Il a fallu dire adieu à l’impeccable Claude Brosset, à l’inénarrable Pierre Bellemare et désormais à Wladimir Yordanoff, le nouvel Armand à qui l’on confie la lourde tâche de distribuer les missions. La malédiction du fauteuil directorial n’atteint heureusement pas Hubert Bonisseur de la Bath, toujours fringant, arrogant et le rire tonitruant, prêt à défier cette fois les cocos planqués dans le sous-sol Afghan. Cette fois, on oublie les anciens Nazis dispersés aux quatre coins de la planète façon puzzle, une autre menace a rougi à l’Est, elle contamine le monde entier, s’apprêterait même à défiler sur les Champ-Elysées si François Mitterrand. Giscard n’ayant pas encore déposé les armes, OSS n’a donc pas encore passé l’arme à gauche, mais il se sent sérieusement dépassé par un matricule à quatre chiffres, nouvelle génération d’infiltré incarnée par un vigoureux gringalet confié à Pierre Niney. A lui les couvertures à l’anglaise (il sera Bob Nightingale, agent undercover) tandis que le vieux de la vieille se contentera d’une entrée à la régulière sous le nom d’emprunt à peine transparent d’Emile Cousin. Mais il reste le respect, l’aura des années d’expérience qui intimide et donne les mains moites au jeune fringué à la cool.

Après un bref passage au placard informatique pour apprendre le Cobol et des blagues en lignes de code, 117 se remet sur son 31 (costume colo… beige, lunettes fumées et cravates ringardes), reprend du service pour retrouver la trace de 1001 disparu des radars dans une de ces belles démocraties africaines si appréciées de la France pour leurs safaris, leurs gisements de pétrole et leur gaz naturel. Toute ressemblance avec une quelconque république bananière frayant avec la Françafrique n’est évidemment pas fortuite, Jean-François Halin (scénariste et dialoguiste toujours aussi affuté, précieux label de franchise) ayant dû piocher allègrement dans le giron des Bongo, Bokassa, Amin Dada et tous leurs clones pour composer son Sangawe Bamba, avec son intérieur Empire, son guépard domestique et ses portraits mégalo (L’Afrique, c’est Chic). La mosaïque rebelle se contentera d’une litanie de sigles impossibles à retenir (FNSEA ?) fédérés par un leader de charme offert à la superbe Fatou N’Diaye. Il n’en faudra pas davantage pour convertir le Bonisseur de la brousse à la cause, sans pour autant bien sûr comprendre grand-chose aux enjeux géopolitiques à la manœuvre sur ce territoire féroce et sauvage, peuplé de lions, de girafes et de gens sympathiques et rigolards qui aiment la danse.

Il n’y en revanche qu’un seul et unique OSS 117 pour se le dire, et Bedos de lui confier le matériel illimité pour empêcher cette mine d’énergie fossile de détourner les yeux vers la concurrence communiste. Ayant grandi à bonne école, le réalisateur convoque l’insolence et l’ironie de feu son paternel et cherche à imprimer sa marque en mettant le nez dans le scénario, joue sur l’opposition des couleurs, impose sa grille de lecture entre le rouge et le noir. Loin de revenir à l’esprit de Jean Bruce, il propose une version qui pastiche désormais plus explicitement la saga James Bond, en imite le générique, les tubes de chanteuse black très soul, les méchants mécaniques (au prénom de monstre gentil), l’aspect bande-dessinée (Hubert révise l’Afrique en lisant « Tintin au Congo »). Bedos reste néanmoins fidèle au personnage popularisé dans les deux précédents volets, toujours un temps de retard sur son époque (« je n’ai rien contre la modernité mais ça ne marche pas » assène-t-il dans le film) : allemand lu, écrit, parlé mais toujours à côté de ses pompes, plus macho et condescendant que jamais (« je ne suis pas raciste, je porte une de vos robes ! »), largué intellectuellement comme physiquement. Bedos lui inflige même le coup de la panne, incapable d’assurer face à la sublime Natacha Lindinger qui se consolera dans les bras du… réalisateur (puisqu’il a accepté de prendre la relève).

Néanmoins, de la Bath saura apprendre de ses erreurs, saura se sortir des pires pièges (« Pour qu’il demeure notre héros, je m’arrange pour que les événements lui donnent raison. Comme si la vie donnait raison aux imbéciles. » explique Halin), reprendra des couleurs, évitera les erreurs d’inattention (contrairement au matricule supérieur) et fera jaillir de la bonne humeur même si les rafales de blagues prennent parfois l’allure d’une charge d’éléphants. Pas facile en effet d’être le troisième, Nicolas Bedos s’attend à décevoir : « Le 3 arrive chargé de l’arrogance du succès des deux précédents, comme écrasé par un plaisir rétrospectif, il ne bénéficie ni de la surprise du premier ni de l’amicale confirmation du second, il fait suspecter l’opération commerciale et la facilité. » convient-il, et il est vrai qu’on ne le ratera pas sur ses quelques balourdises nostalgiques (le coup de la flûte et du serpent sur l’air de l’île aux enfants). Heureusement, pas de quoi nous faire passer le goût de la Suze, l’interprétation de Dujardin et les dialogues taillés sur mesure de Jean-François Halin suffisent à faire le bonheur du spectateur qui ne demande qu’à en rire. 

57 réflexions sur “OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire

  1. Merci beaucoup pour cet article, j’hésitais à aller le voir, je n’hésite plus, j’y vais… demain ou après-demain, j’ai le temps, et pour Benedetta d’accord avec vos mots : « souvenir de « Benedetta » grandit en bien dans ma mémoire », :-), très bonne soirée

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  2. Rien à voir avec le film que vos présentez, mais à voir avec votre site : J’ai vu un « petit » film hier, « A l’abordage », une merveille,une fraîcheur, une perle, un côté E. Mouret qui m’a plu, des acteurs inconnues et inconnues pour moi et tous et toutes plus justes les unes que les autres, un film qui fait s’envoler, si jamais vous avez la possibilité de le voir, n’hésitez pas, j’ai dit « petit » car petit budget de toute évidence mais grand coeur, thème profond, et j’aime bien ce que vous dites sur les films en règle générale, 🙂 très bonne journée

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  3. Beaucoup aimé, il y a effectivement quelques « balourdises » mais ce sont surtout les baisses de régime qui m’ont gêné, un manque de rythme sur l’ensemble dommageable sans compter que Bedos ne semble pas assumer complètement son humour, sans doute parce qu’il se sait attendu au tournant, ce qui fait qu’il n’atteint pas le niveau du n°1 mais ça reste une très bon moment.

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    • J’ai noté aussi cette « retenue » dans la mise en scène des vannes que bon nombre de critiques lui reprochent. Cela ne m’a pas trop gêné. Et finalement, à force de vouloir le défoncer, les mauvaises langues ont fini par engendrer un effet « bonne surprise ».
      En tout cas, comme toi, j’ai bien rigolé.

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    • Bonjour Claude,
      Tu peux compter sur 117 pour faire la promo de la marque. 😉
      Point d’amertume en revanche dans cet OSS sinon celle de se trouver dépassé dans le film par la génération Mitterrand (prononcer Mitran bien sûr). Mais tu peux être sûr qu’il trinque à notre santé. 🙂
      Merci encore.

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  4. Oh mais que vois-je, durant mon absence pour retravail sur mon propre site, tu as retrouvé la motivation et les as enchainé, les films et les articles !
    Ton avis me rassure sur ce troisième opus, j’avais peur de la suite un peu tardive et bien moins amusante que les deux premiers. Il me tarde de le voir, mais je vais devoir encore attendre un peu pour retrouver 117 !

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    • Content de te retrouver aussi !
      Ce petit séjour en Afrique avant de décoller pour le Japon te fera sans doute très plaisir. Sacré Hubert.

      J’ai voulu plusieurs fois atteindre ton Blog mais je suis bloqué. J’ai réussi à me frayer un chemin vers « Oxygène ». J’aimerais bien lire aussi ton article sur « Open range ».

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      • Oui, et j’ai de la lecture en retard ! Bon, certains articles, je préfère ne pas trop en lire (TITANE, je préfère ne rien savoir, rien lire et juste découvrir le film), mais quand même, content de voir que ta plume reprend du poil de la bête ! 😀

        Alors oui, apparemment, c’est car mon adresse n’est pour le moment qu’en http et non pas https. Mais ne m’y connaissant pas des masses, je voulais demander à un ami, qui, pas de bol, est parti vendredi en vacances. Donc j’ai bien envie de tenter moi-même la manip, mais peur de faire une connerie. Non car bon, après avoir passé quasi un mois complet à refaire tous les articles, puis à changer intégralement la présentation générale, les menus, ça me ferait chier de tout perdre haha ! Mais promis, je vais voir pour faire le changement très vite !
        OPEN RANGE, je l’avais en stock depuis des mois, je trouvais ça « amusant » de le poster juste après OXYGÈNE, d’explorer le passé juste après le futur !

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        • C’est vrai, tu as de quoi lire. Prends ton temps et savoure, voire fourbit les arguments de ta contre-attaque 😉⚔️

          Je comprends pour TITANE. Mieux vaut le voir vierge de toute influence (même si j’imagine que ça fuite de partout depuis le temps)

          Un grand écart en effet entre OXYGÈNE et OPEN RANGE, tu passes du trou à rats aux grandes plaines battues par les vents ! Finalement, c’est sans doute un bon choix derrière.

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          • C’est ça, surtout que je tente de passer peu de temps sur l’ordinateur depuis que j’ai enfin tout bouclé ou presque de mon côté, phobie du clavier maintenant 😀

            TITANE ouais je n’ai même pas vu un trailer, rien lu du tout, juste content d’avoir lu pour la Palme d’Or, et c’est tout, je ne sais rien d’autre.

            Cela montre encore la diversité et la variété de ce que je regarde et apprécie.

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  5. Je viens te lire après l’avoir vu et critiqué.
    J’ai moi aussi été charmée une nouvelle fois par cette irrévérence inimitable, mais j’ai regretté que Bedos restreigne justement cette verve, presque comme s’il voulait faire rentrer OSS 117 dans le cadre de la bienséance (j’ai bien dit presque)…

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  6. Pingback: OSS 117 : Alerte rouge en Afrique Noire, Nicolas Bedos – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  7. Nous sommes gâtés avec ta très belle chronique qui rejoins celle très réussie également de Cécile. J’hésitais à allez le voir et bien mes doutes sont évanouis. Dujardin est un acteur formidable, on ne le dit pas assez. Bedos a un côté grinçant et « anarchiste » dans son humour qui me plais beaucoup. OSS 117, on a plus que jamais besoin de lui pour nous faire rire ! Je te souhaite une belle journée 😊

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  8. Un opus clairement moins bon que ses aînés. La tendance de Bedos a surappuyé les tapes sur le cul bon, je pense qu’on s’en serait passé au bout de la troisième. Idem pour certaines allusion actuelles où tu sens que c’est là pour être là (le Me too par exemple). De même, le rythme est un peu moins soutenu que sur le précédent. Mais il s’y dégage tout de même un certain charme, on rigole pas mal, Dujardin est superbe, Pierre Niney n’a que ce qu’il mérite dans un moment Renny Harlin comme on les aime, le coup de la panne arrive à point nommé.

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  9. Pingback: Le film du jour : Spectre par Sam Mendes et autres James Bond – Mattchaos88

    • Thanks a lot!
      Yes it’s very smart. It is very self-critical on the mentality of French men in the seventies, their mysogineous and contemptuous habits, poisoned with self-esteem and colonialism superiority. The film laughs at it and in this role of a ridiculous and stupid version of Bond, Jean Dujardin is really a genious.

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  10. Petite anecdote personnelle, certes très dispensable 😉 j’en suis conscient :
    J’hésitais début août à aller voir avec ma chère et tendre ce nouveau volet d’OSS ou le Kaamelott, et comme la personne au guichet me conseilla le second, je fis cela. Au final, j’ai vu « Alerte rouge en Afrique noire » fin août, et il m’a amusé dix fois plus que Kaamelott que j’ai trouvé très moyen.

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    • C’est un film qui a pour projet premier et quasi-exclusif de faire rire, ce que n’est pas « Kaamelott » de l’aveu même de son réalisateur et auteur. Le ressenti est forcément différent, mais je reconnais également avoir trouvé ce nouvel OSS plus tenu que la première excursion d’Astier sur grand écran.

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