La LOI de TEHERAN

Jusqu’à la corde

« Chaque jour, ce sont plus de 10 tonnes de drogue qui sont consommées en Iran !
Comment se fait-il qu’il y ait de plus en plus de toxicomanes, malgré toutes les condamnations à mort et les peines à perpétuité ?
Comment se fait-il que la police ne puisse pas arrêter tous les parrains de la drogue une fois pour toutes ?
Comment se fait-il que n’importe qui puisse se procurer de la drogue n’importe où et en moins de 3 minutes ? »

Saeed Roustaee

Juste Six et demi. C’est le prix en tomans d’un mètre carré de drap noir pour faire un linceul décent aux défunts iraniens. C’est aussi l’autre titre de « La Loi de Téhéran », le second film de Saeed Roustaee, un de ces polars noirs qui sentent la mort et le malheur des gens. La détresse sociale frappe là-bas si rudement la population que le marché des stupéfiants prend de l’ampleur, le crack est désormais à portée de toutes les bourses. Il faut bien s’évader quand la vie est cruelle. Roustaee dresse un portrait de société en forme de rapport de police, un appel au secours dirigé vers le reste du monde, un de ceux qu’on aurait laissé en évidence sur un coin de bureau.

Des vieux logiciels, des véhicules hors d’âge, des classeurs abimés qui s’entassent dans des armoires en fer, des jugements expéditifs et définitifs que l’on griffonne sur un formulaire vert : la loi s’applique sans fioritures au pays des Mollahs, on n’a visiblement pas les moyens de mettre les formes. Quand on pénètre dans le bureau de Samad, lieutenant de police dirigeant les opérations de lutte anti-drogue, on se croirait revenu au temps de « L.627 » : locaux exigus, murs défraichis et équipements obsolètes. Bienvenue en Iran, au XXIème siècle. La cellule de garde à vue est bien pire encore : une pièce sans fenêtre à laquelle on accède par une cage d’escalier (le terme n’est point ici galvaudé), où l’on entasse des dizaines de personnes qui attendent debout d’être transférées ou bien conduites directement dans le couloir de la mort. Ici on ne plaisante pas avec le trafic de stupéfiant : au-delà de trente grammes, c’est la corde assurée. Pas de quoi réfréner les ardeurs des dealers, s’il faut mourir vite autant vivre bien. La logique est sans appel, elle constitue la paroi rugueuse et infranchissable contre laquelle vient cogner la détermination de Samad. A chaque fois qu’il enfonce une porte, il en trouve une autre derrière.

Le barbu ténébreux est lui-même sur la sellette, auprès des services autant que dans son couple (l’impressionnant Peyman Maadi était déjà sous le coup d’une « Séparation » dans l’excellent film d’Asghar  Farhadi). « J’aime mon boulot » lâche-t-il à ses collègues qui tremblent sous son autorité. On le sent inflexible, hermétique à toute compassion, toujours sur la brèche. Quittant le terrain de chasse, une fois la proie mise sous les verrous, le film vient se claquemurer au poste de police, un peu comme dans « The Offence » où le flic joué par Sean Connery finissait par perdre les pédales. Samad, lui, garde la tête froide, le bonnet de « Serpico » bien vissé sur la tête. A la table des prévenus en revanche, c’est le ciel qui leur tombe sur la tête, et pour certains, il ne tient pas à grand-chose : il y a ceux qui ont la chance d’avoir une petite maison pour abriter leur famille, d’autres préfèrent aller au trou pour une nuit sous un toit, ou se contenteront d’un tronçon de canalisation sur un chantier en friche, pourvu que la pipe à crack fume au sec. Cela nous vaut une scène impressionnante tournée sans artifice au pays des toxicos, filmée brut de décoffrage, « au plus près du réel » (de l’aveu même du réalisateur), façon documentaire au ras du bidonville.

La société est en ruine et la ville à l’avenant dans le film de Roustaee. Si Téhéran brille la nuit, elle ne fait qu’illusion, la cité est pourrie, la misère est une lèpre qui vient lécher la rue par le bas. La suspicion a gagné les esprits, la corruption fait loi. C’est en tout cas ce que pense Nasser qui, pour se sortir des menottes de Samad, est prêt à lui faire une offre. Celui qu’on imagine d’abord comme le Keyser Söze local, se montre finalement bien pathétique Parrain. Juste un pauvre type qui essaie de sortir de son impasse en montant un business pour sauver sa famille. « Pour moi, la famille, c’est tout » confesse le réalisateur qui ne peut qu’être touché par le sort que la société réserve au plus grand nombre. Derrière les actes des adultes, il laisse entrevoir une enfance suppliciée, assassinée et un destin ravagé. Nasser ne se reconnaît-il pas en voyant son neveu dans son costume trop grand faire la roue devant lui comme un singe savant ? La scène est poignante, sans pour autant être démonstrative, juste l’évidence d’un avenir qui s’effondre. Le pays que décrit Roustaee ne laisse aucune place aux scrupules : on donnerait ses chaussures pour un coup de téléphone, on vendrait même son fils pour sauver sa triste peau. Comment a-t-on pu en arriver là ?

S’il porte sur les individus un regard dramatique, Roustaee n’entend nullement blâmer ses personnages, se défend de toute forme de manichéisme. « Il me semble que personne n’est entièrement noir ou blanc. Je tiens à montrer que même les pires personnes tentent de s’innocenter, qu’elles sont avant tout le produit de leur environnement social. » explique-t-il. La réponse est purement politique, Samad s’en fait écho à travers un constat d’impuissance qu’il formule haut et fort avant de claquer la porte. On devine que ce discours n’a pas franchement dû plaire aux barbus qui tiennent les manettes du pouvoir. « Une fois qu’il a été tourné, c’est la brigade des stupéfiants qui a cherché à empêcher sa sortie. Ses représentants estimaient en effet que leurs efforts n’étaient pas assez représentés dans le film. Notre position a été de dire que nous ne réalisions pas un film de commande à la gloire de la police, mais que nous nous intéressions à des êtres humains, toxicomanes, trafiquants ou policiers. » précise Roustaee qui peut désormais compter sur un formidable succès populaire dans son pays, « la Loi de Téhéran » ayant pulvérisé les records d’entrées pour un film dramatique. Espérons que ce grand film, ce cri d’alarme porté avec force par le cinéaste et légitimé par tout un peuple ne restera pas lettre morte dans le reste du monde.

27 réflexions sur “La LOI de TEHERAN

    • Je préfère être sincère, ce n’est pas OSS, le film de Roustaee propose une vision sans concession et parfaitement documentée sur un contexte social assez effrayant. Pour autant, ce constat est soutenu par une fiction efficace, parfaitement réalisée, et bien tenue par des acteurs très convaincants qui se mêlent à des non professionnels. C’est clairement des films forts de cet été (voire de cette année).
      N’hésite surtout pas si tu peux l’attraper avant qu’il ne s’efface des frontons de cinéma.

      Aimé par 2 personnes

    • Peine de « mort » j’imagine 😉
      Oui effectivement. Le film traite de la faillite d’un système répressif incapable d’endiguer une situation qui se dégrade de plus en plus. Il y parvient sans didactisme et sans moralisme, c’est assez fort de la part de Roustaee.

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  1. Un GRAND film humain et exceptionnel. Sans doute le meilleur de l’année (pour l’instant). Une succession de scènes chocs qui maintiennent cramponné au siège pendant deux heures qu’on ne voit pas passer.
    Et deux acteurs PRODIGIEUX.

    « Th Offence »

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    • La situation des enfants est terrible dans le film. Roustaee a cette intelligence de nous en faire aussi partager le sort dramatique : d’abord chez le premier indic où le père est parti chercher du pain et des cahiers pour la fille qui tente d’étudier, puis bien sûr le gamin « à la pizza », enfin le neveu de Nasser. Il y aurait presque un côté Truffaut s’il se mettait à leur hauteur. C’est très dur, très sombre, mais sans excès de pathos.

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  2. Il faut que je regarde si « mon » cinéma le diffuse😉 Un sujet fort, bouleversant. Je suis étonné que la censure ait permis sa diffusion, tant mieux pour les iraniens. J’ai vu des reportages sur les graves problèmes liés à la drogue en Iran mais aussi au Pakistan proche des champs de pavot d’Afghanistan.. Un film à voir assurément. Ta chronique est tellement bien écrite. Merci à toi pour ces partages de grande qualité 😊

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    • Encore merci à toi Frédéric pour cette lecture,
      Le problème du narcotrafic ne risque pas de s’arranger au vu des circonstances actuelles en Afghanistan. On voit à quel point les pays voisins sont touchés et nous aussi sans doute. La drogue n’est qu’un symptôme d’un mal sociétal qui ronge le pays, dont la solution reste politique (et religieuse forcément dans ce pays).
      Parfois, le cinéma peut aider à ouvrir les yeux.

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  3. Un grand film ponctué de séquences hallucinantes comme l’ouverture ou la chasse des junkies dans le bidonville. Le constat politique et sociétal est accablant à l’image du juge capable d’accuser un policier sur une simple suspicion en inversant les rôles et l’empathie entre le flic et le voyou.

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    • Nous somme bien d’accord. La suspicion du juge montre aussi la faiblesse du système qui profite aux trafiquants. Le spectre de la corruption est aussi le corollaire d’un état en faillite, c’est aussi ce que montre avec force ce film.

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    • Le film a effectivement été particulièrement bien reçu par la critique, primé deux fois au Festival Reims Polar (Grand Prix et Prix de la Critique). C’est, je pense, un des grands films sortis sur les écrans cet été.

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