Le QUATRIEME HOMME

La sorcière rouge

« Les trois éléments les plus importants sur terre sont le sexe, la violence et la religion. On peut peut-être se demander d’ailleurs pourquoi on ne s’en inspire pas davantage. »

Paul Verhoeven

Saint Paul, dans ses épîtres, avait pour habitude de dire que les voies de Dieu sont impénétrables. Tout est question d’orientation. « Je ne sais pas comment Dieu fait arriver les choses, je sais seulement qu’il les accomplit à travers moi » dit d’ailleurs sœur « Benedetta » dans le film de Paul Verhoeven. A l’occasion d’un ultime virage serré en terre batave, le réalisateur hollandais s’intéressait déjà à ces manifestations mystiques dont est en proie le « Quatrième Homme », issu d’un roman signé Gerard Reve. Il changeait alors le thriller narquois en manifeste blasphématoire aux franges du fantastique, manipulait les images au gré d’obsessions qui ne le quitteront plus durant les années qui suivront : le sexe, la foi et la violence pris dans un même vertige d’ambiguïté.

Alors qu’il embrassait tout juste la carrière de cinéaste, le jeune Paul Verhoeven vit ses élans artistiques brisés par la grossesse non désirée de son épouse Martine. Déboussolé et affligé par cette nouvelle inattendue, et incapable de faire un choix sur la bonne décision à prendre, il s’en remit alors à Dieu, fréquentant assidûment les offices de l’église pentecôtiste néerlandaise. « Jésus devait trouver la solution » se souvient-il. « Quand on disait : « merci Jésus d’être à nos côtés », je croyais à ces messages. Je pensais vraiment « oui, il est là ». Je sentais sa présence, comme si mon cœur était en flamme. » Ce sentiment d’emprise occupera son esprit au point de développer une fascination pour la figure du Christ, questionnant sans cesse l’évidence dans bon nombre de ses films.

« Le Quatrième Homme » débute par l’image en gros plan d’une araignée fondant sur sa proie, enveloppant de sa soie la mouche infortunée prise dans ses rets. L’image s’inspire de « A travers le miroir » de Bergman, mais elle rappelle aussi celle que Murnau avait utilisée dans son « Nosferatu » en tant qu’allégorie du vampire ensorcelant ses victimes. A cette effroyable vision s’ajoute l’étrange croix qui se dessine distinctement sur l’abdomen de l’épeire, que l’on découvre agrippée à la tête d’un Christ perdu dans un fatras de bondieuseries qui encombrent la piaule de l’écrivain en transe. Rien d’étonnant à ce que Verhoeven (fort des conseils de son fidèle scénariste Gerard Soeteman) ait jeté son dévolu sur ce roman d’un des auteurs majeurs des Pays-Bas, texte rédigé à la première personne expliquant comment un écrivain homo, bigot et alcoolique repenti sombre dans la folie après avoir rencontré une veuve aux desseins insondables.

Esclave de ses pulsions, Gerard est aussi obsédé par la mort, hanté par le spectre de la castration. Il voit par exemple, dans un de ses nombreux rêves éveillés, son pénis explicitement sectionné par la paire de ciseaux dont se sert ordinairement la blonde Christine pour exercer son métier. Cette vision de chair et de sang aux relents hitchcockiens s’accorde avec le salon de coiffure où exerce la mystérieuse amante écarlate. Celui-ci s’appelle « le Sphinx », appellation pour le moins énigmatique pour un institut de beauté censé prendre soin de votre corps, rendu plus inquiétant encore quand, à la faveur d’un néon dysfonctionnel, le « Sphinx » se change en « Spin » qui se traduit par… « araignée ». « Verhoeven expose le sexe masculin comme symbole de la vulnérabilité des hommes et de leur rage violente » explique Paul Duncan dans la monographie qu’il consacre au réalisateur. Une vulnérabilité qui se manifeste par une furieuse envie de meurtre de la part de Gerard (à l’adresse de son premier amant au début du film), et une extrême fébrilité du personnage interprété magistralement par l’acteur Jeroen Krabbé, dont la lucidité se dissout dans les whiskys bien tassés que lui sert son accorte hôtesse en rouge.

Christine la tentatrice, confiée aux charmes de la belle androgyne Renée Soutendijk (sublime actrice déjà présente dans « Spetters », le précédent film de Verhoeven), anticipe à bien des titres l’intrigante Catherine Tramell de « Basic Instinct » (dont « le Quatrième Homme » serait « une version occulte » selon les dires de Verhoeven), une Dalila à l’irrésistible pouvoir de séduction (« C’est une sorcière du Moyen-Âge » s’exclamera Gerard). S’appuyant sur la musique ensorcelante et inquiétante de Loek Dikker, sur les cadres tamisés et lugubres de Jan de Bont, sur des visions surréalistes, sanguinolentes et prémonitoires, Verhoeven entretient à merveille cette sensation de manipulation dont on ne saura jamais vraiment si elle est le fait de l’envoûtante Christine ou des dérives mentales de Gerard. Le metteur en scène se plait à éparpiller quelques indices, livre une des clés dans un bouquet de roses au parfum capiteux. A la faveur d’un cliché, Gerard posera les yeux sur le bel Herman, un des amants de Christine, superbe éros en slip rouge qui lui étourdira les sens. Dans une autre de ses hallucinations, il le revoit en gay crucifié qui, comme pour Benedetta dans une scène similaire, confirme sa préférence sexuelle en dévoilant le mystère qui se cache sous son pagne pudique. Et tout comme la nonne italienne, Gerard se croit protégé par la Vierge Marie, sorte de garante des pratiques homosexuelles pourtant réprouvées par l’Eglise.

« Certaines personnes sont lourdement châtiées dès le début de leur existence ; elles naissent femmes. » écrivait Gerard Reve, le vrai, pas le personnage de fiction, dans un autre ouvrage aux terribles accents provocateurs. Verhoeven s’empare de cette matière sulfureuse pour en badigeonner son film, en asperger les démons du politiquement correct (de même qu’il frôlera le procès en fascisme avec son « Robocop » et ses « Starship Troopers ») avec une insolence toujours aussi affolante et jubilatoire, apportant la preuve à chaque plan de sa capacité à mettre en scène de façon remarquable les pulsions intérieures autant que les ambiguïtés de l’être. Paul Verhoeven, prétendant avoir joué avec tous ces motifs sans arrière-pensées, achève son premier cycle hollandais par une toile aux accents buñueliens et à la symbolique foisonnante, « un film qui ne veut pas vraiment dire ce qu’il est » (comme il le définit dans Mad Movies), un cauchemar caustique et sans sommeil qui réveille en chacun de nous les instincts les plus basiques.

23 réflexions sur “Le QUATRIEME HOMME

  1. Une réflexion et une question après avoir lu ton très bon article. La première, je me suis laissé avoir sur le titre. J’ai en effet immédiatement pensé à Phil Karlson (faut vraiment que j’arrête 🙂 ). La seconde pourquoi je ne connaissais pas ce film. A trouver et voir d’urgence.

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    • « le Quatrième Homme » en propose un très bel exemple, objet de fantasme autant que figure trouble et ambiguë vue à travers le prisme d’un homme à l’esprit tourmenté. Si tu le vois un jour, tu retrouveras les caractéristiques des personnages que tu as croisés dans ses autres films.

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    • Merci beaucoup Eveline. C’est vrai que les films de Verhoeven peuvent se montrer intimidant par la crudité de certaines images. Mais il y a quelque chose de très ironique, presque malicieux dans sa manière d’envisager ses films, ce qui rend les images chocs beaucoup plus acceptable il me semble.

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    • Merci à toi Strum,
      Tu y trouveras assurément l’essence même du style ironique et provoquant cher à Verhoeven qui s’est ici amusé comme un petit fou à sur-référencer, quitte à abuser des images symboliques. Un film à la fois ludique et terriblement malin.

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