SHINE a LIGHT

Roulement de tambours

« Je suis béni. Le batteur avec qui j’ai commencé est l’un des meilleurs au monde. Avec un bon batteur, on est libre de faire ce qu’on veut. »

Keith Richards

« Cette manière qu’il a de se tenir le dos droit et de bouger ses mains – il est tellement calme et décontracté… C’est vraiment le noyau dur du groupe. »

Martin Scorsese in Conversations avec Martin Scorsese, Richard Schickel, 2011.

Le magazine qui porte le nom de son groupe l’avait élu douzième meilleur batteur de tous les temps. Il faut dire qu’il envoyait le Charlie, droit dans son costard, plus flegmatique que jamais. Son truc, c’était plutôt le jazz, celui qu’on apprend quand on est gamin, en traînant au fond des clubs londoniens, en regardant faire les cadors des baguettes. Puis vinrent Mick, Keith, Brian et Bill, et il décida de rouler pour eux. La rencontre entre Martin Scorsese et les Rolling Stones était tout aussi inévitable. « Shine a light », c’est « du rock à l’état pur » dit le réalisateur, un documentaire qui consacre l’avènement des pierres qui roulent au panthéon du rock anglo-saxon. « It is the evening of the day », et Charlie Watts s’en est allé rouler tambour au paradis du rock’n’roll.

« Shine a light », n’est que l’aboutissement d’une suite de rendez-vous manqués et d’appels du pied : Quand Scorsese intitulait un de ses tous premiers films « who’s that knocking at my door ? » les Stones répondaient quatre ans plus tard « Can’t you hear me knocking ? » sur « Sticky Fingers ». L’union des deux se fera l’année suivante, quand Harvey Keitel traverse le bar sur fond de « Jumpin’ Jack Flash » dans « Mean Streets » et se poursuivra à bien des titres, notamment à travers ce clin d’œil dans « les infiltrés » où les révélations de Di Caprio sont contenues dans le boîtier CD de « Exile on Main Street ». Tel un archiviste des plus grands exemples de la musique moderne, Scorsese s’applique à statufier, après Dylan, The Band, le blues sous toutes ses formes, George Harrison et Bob Marley, les Stones s’offrent dans leur mouture de fin de carrière, tous convoqués sur sa terre New Yorkaise.

Scorsese se sent rajeunir et se fend d’un prélude gaguesque le montrant en train de galérer à monter ce projet mettant en scène ces vieux garnements du rock, chipotant sur la conception de la scène et hésitant jusqu’à la dernière minute sur le track list du concert. Pire encore, le défilé de la famille Clinton au grand complet avant le concert a tout d’une mascarade dispensable. On n’y croit pas une seconde. Mais l’essentiel est bien ailleurs. Dans la captation saisissante, une de ces performances live du groupe qui vient s’inscrire immédiatement au pinacle de la grande cathédrale du rock.

Si Charlie Watts s’accommode bien de son retranchement derrière ses  fûts de batterie d’où il martèle une rythmique très percussive, Ron Wood quant à lui, multiplie les effets de manche afin de se donner une quelconque importance dans le groupe. On notera au passage, y compris dans les insertions d’images d’archives constituants les respirations dans le concert, les deux grands absents que sont le traître dissident Bill Wyman et la face angélique de Brian Jones. Quant à Marianne Faithfull, elle aussi évacuée, elle a droit à un tacle dans les règles de la part de Jagger juste avant d’entonner « as tears go by ».

Scorsese se resserre donc volontairement sur le duo de frères ennemis Jagger/Richards. L’un, Mick Jagger, grand prêtre ondoyant et voltaïque déployant une énergie telle qu’elle pourrait éclairer New York toute entière. L’autre, Keith Richards, diacre agrippé à sa guitare, au look de cartomancienne à breloques descendue de sa roulotte qui distribue les médiators comme le curé délivre ses hosties. Ils officient tous les deux dans une sorte de messe musicale servie dans un écrin aux dorures baroques, s’adressant à une forêt de bras tendus en signe de dévotion. Il faut d’ire qu’au regard de la prestation, il y a de quoi s’incliner en effet, durant ce grand raout sonore particulièrement magnifié par les caméras très mobiles du réalisateur qui ne manquent aucune des poses magnifiquement rock’n’roll des membres du groupe. Ce dernier s’adjoint quelques faire-valoir superflus, à l’image d’un Jack White un peu péteux et d’une Cristina Aguilera venue satisfaire les élans libidineux de monsieur Jagger.

C’est finalement l’enfant du Rock&Folk, l’inénarrable Philippe Manœuvre, qui trouvera le juste mot quand il affirme que « les Stones redeviennent des gamins lorsque paraît Buddy Guy ». On les voit en effet tourner comme de jeunes chatons en admiration autour du vieux matou tandis que celui-ci fait couiner sa guitare nourrie au lait du blues. Martin Scorsese semble jubiler à faire de ce show millimétré une cérémonie satanique, emmenée par ses idoles qui semblent avoir pactisé avec Mephisto pour pouvoir encore à ce point déverser ce feu qui vous chatouille au-delà de l’écran, une symphonie de guitares ensorcelantes qui vous conduisent sans crier gare, comme dirait Jean-Luc Godard, à une irrépressible sympathie pour le démon.

28 réflexions sur “SHINE a LIGHT

    • Et quelle longévité !
      Dans le film, entre deux titres, Scorsese glisse un extrait d’interview en 62 dans lequel on demande à Mick Jagger combien de temps le groupe va encore jouer. Il répond que ça fait deux ans qu’ils tournent et qu’ils se voient encore durer… un an 😀
      Quant à Watts, quand on lui demande ce qu’est le talent, il répond :  » J’ai peut être un complexe d’infériorité. Peut être que je suis bon en fait. » Un type timide et ô combien modeste.

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  1. « Keith Richards, diacre agrippé à sa guitare, au look de cartomancienne à breloques descendue de sa roulotte qui distribue les médiators comme le curé délivre ses hosties. » 🤣
    « Mick Jagger, grand prêtre ondoyant et voltaïque déployant une énergie telle qu’elle pourrait éclairer New York toute entière.  » 😉
     » Il faut dire qu’il envoyait le Charlie, droit dans son costard, plus flegmatique que jamais » 😢. Merci pour ce bel hommage !

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  2. Bel hommage l’ami. Superbe galerie, Matatoune l’a bien dit. Je n’ai jamais vu les Stones mais vu Buddy Guy au Cirque d’Amiens. Et c’est vrai que devant les légendes du blues ils redevenaient les Glimmer Twins en pamoison.

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    • Merci pour lui Claude.
      Je n’ai vu ni les Stones, ni Buddy Guy sur scène. Le film de Scorsese est un bon rattrapage, faute d’être dans la fosse, ou aux premières loges.
      Charlie va leur manquer, va nous manquer. Restent les vieux 45, les 33 tours qui grattent comme des guitares mal réglées. As tears go by…

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    • Bonjour Martine,
      Charlie était sans aucun doute le plus discret et le plus réservé de la bande, laissant le soin à Keith et Mick d’assurer le show. Mais sa rigueur derrière les futs était la colonne vertébrale indispensable à la folie de tous ces titres qui font notre joie. Je crois qu’en voyant le film de Scorsese, vous retrouverez la même incroyable effervescence scénique que vous avez pu vivre lors d’un concert, ainsi que quelques moments intimes et rétrospectifs que le réalisateur glisse habilement dans le montage.
      Merci de votre passage.

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  3. Quel hommage, mais quel hommage – waouh ! Admirablement écrit, il éveille en moi une irrépressible curiosité. Car j’avoue que si je connais ce groupe de légende de nom et la plupart de leurs titres ( comme tout le monde, en fait), je ne les connais pas tant que ça, et Charlie Watts, hier à l’annonce de sa mort, j’étais incapable de mettre un visage sur ce nom. C’est dire !
    Mais j’ai noté « Shine a light » (Scorcese). Aussi MERCI Princecranoir pour cet hommage.

    Bonne continuation de ton après-midi. A bientôt, c’est toujours un plaisir de te lire ici.

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    • Merci SOlène,
      Et c’est toujours un plaisir de lire un compliment de la part d’une plume comme la tienne. 🙂
      Je suis heureux que celui-ci t’inspire l’envie de réécouter les Stones, d’aller jeter un œil et une oreille sur « Shine a light ».
      A très bientôt je l’espère.

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  4. Dire qu’ils comptaient le « remplacer » pour leur « dernière tournée » #pffft
    Beau texte btw (comme d’hab quoi)
    Pour le film, le passage de monsieur « je n’avale pas la fumée et n’ai jamais eu relations avec cette dame » est par contre totalement superflu

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  5. ah qu’il était bon ce film. Je suis allée le voir 2 fois tant qu’il était en salle.
    Et Charlie devait être effectivement le pilier rassurant et apaisant du groupe. Quel calme, quelle discrétion ! Il n’aimait pas les solos.
    Purée, ça doit sentir le sapin pour les autres… ça fait peur.

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    • Il était certainement le modérateur dans ce collectif d’individus à l’égo bien marqué. Charlie était bon à chaque concert, discret et efficace, un port d’attache – dans le film, on voit Keith dire à Scorsese « tu devrais mettre une caméra dans la grosse caisse, c’est un truc que je suis le seul à voir d’habitude, ce serait génial » . Je ne crois pas que Marty ait retenu cette option. 😁

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