TIGRE et DRAGON

A touch of King

 « Malgré toute la fascination que peut exercer l’idée de s’attacher constamment à un seul être, en dépit de tout ce qu’on peut avancer en faveur d’un bonheur qui dépendrait entièrement de quelqu’un en particulier, nous ne sommes pas faits pour cela — cela n’est pas réalisable — cela n’est pas possible. »

Jane Austen, raison et sentiments, 1811.

Ang Lee est un homme de trophées. Durant sa carrière, il a en a raflé toute une ménagerie en or : des Lions, des Ours, on l’a même fait Chevalier (des arts et des lettres). Quoi de plus naturel alors qu’il en passe par l’épée, et par son sens de la sensibilité, afin de rendre le plus bel hommage au genre martial qui a bercé son enfance. Ang Lee convoque « Tigre et Dragon » au sommet de la montagne pour une suite de passes d’armes à cœur perdu. Lorsque le Wuxia Pian rime avec Taïwan, il renaît des cendres du temps quitte à faire blêmir les maîtres de Hongkong.

Dans le monde du cinéma, le nom d’Ang Lee est auréolé d’un certain prestige, celui d’un prodige asiatique qui sut se faire une place à Hollywood. Gardant un pied dans l’Amérique, mais de retour à ses origines, il entend bien donner un nouvel élan au film de chevalerie d’antan. Pas question pour autant d’en imiter la patine, d’en faire « une aventure rétro qui reprendrait le rythme et les techniques d’un film des années 60 » (se défend-il dans Cinélive), son intention est d’élever le genre au rang des arts nobles, de le marier aux plus belles heures de la littérature, qu’elles fussent écrites dans la lointaine Angleterre ou au sein de l’Empire du Milieu. Il jette son dévolu sur une œuvre écrite par Wang Dulu dans les années 40, qui situe ses personnages sous la dynastie Qing, au temps des acrobates, des bretteurs et de la cour impériale.

Le scénario confié à Wang Hui-ling, plume fidèle (tandis que James Schamus, l’acolyte américain, lisse la part traditionnelle pour plaire à l’international), fait la part belle aux femmes. Elles se disputent une épée qui porte le nom de Destinée. Elle est elle-même une œuvre d’art, un dard mortel sublimement ouvragé suscitant la convoitise et propice à la dérobade. « Si elle paraît pure, c’est que le sang glisse sur elle » dit Li Mu-bai, son propriétaire du moment, éclairé par la prestance d’un Chow Yun-fat au verbe mandarin et à la natte mandchoue. Tel Ang Lee de retour au pays, il s’en revient du mont Wutang où il a parfait sa maîtrise du glaive. Mais de sa quête rédemptrice vers les cieux de la sérénité, il n’est pas totalement ressorti apaisé. Ang Lee l’a voulu sage mais tourmenté, « un double de Hamlet » selon ses termes, comme pour asseoir la dimension mythique de l’acteur et tragique du maître d’armes. « Vous êtes un personnage de roman » confesse, admirative, la jolie Zhang Ziyi à la très expérimentée Michelle Yeoh. Il faut dire que l’aînée des deux a déjà gagné son titre de « reine du cinéma asiatique » (ainsi qu’un rôle de James Bond girl dans un 007 très dispensable) et une solide expérience du combat dans des films signés Yuen Woo-ping ou Johnnie To.

La plus jeune s’en remet donc à Ang Lee pour lui paver la voie qui mène à la célébrité, et se trouve en Cheng Pei-pei une marraine de prestige, elle qui fut pour le grand King Hu une « Hirondelle d’or » à l’envol mémorable. Sous cette double ascendance soufflent des vents contraires qui poussent la belle Jen, fille de gouverneur promise à un puissant de la Cité Interdite, vers un désir d’émancipation. La redoutable oiselle de la glorieuse Shaw Brothers s’est muée en Jade la Hyène, attirant les foudres vengeresses des victimes qui se sont accumulées dans son sillage. Cheng Pei-pei est en quelque sorte l’héritière de ces guerrières qu’elle incarna naguère, incapables de retenir leur lame, et dont la prestance reste entachée par les nombreux cadavres qu’on la vit enjamber. Elle paya chère sa volonté farouche d’émancipation, en butte à l’expression d’un cinéma qui se voulait de plus en plus viril.

« Son kung-fu de l’envol est meilleur que le nôtre ! »

Han Tao dans « le retour de l’hirondelle d’or », Chang Cheh, 1968.

C’est telle une bête traquée qu’elle réapparaît entre « Tigre et Dragon », sortie de l’oubli par un Ang Lee empli d’admiration. « Il a mis tout son amour du Wuxia pian » dit même l’actrice, elle-même très heureuse de raviver la mémoire de ses maîtres à filmer. « King Hu a préparé le terrain » ajoutait-elle lors de la présentation cannoise du film, apportant un souffle aérien à la farandole des combats, ajoutant une « touch of zen » à la lueur des lampions tenus par le chef op’ Peter Pau (déjà au menu du « festin chinois » signé Tsui Hark). Chaque affrontement est l’occasion de nouvelles formes de langage : celui des corps qui se plient et se déplient à un rythme effréné, dont l’habileté se décline à travers des armes d’une extraordinaire variété : sabre, lance et bien sûr l’épée qui sert d’hameçon aux évènements, mais aussi crochets, demi-lune et autre sarbacane. « Chaque combat devait être deux choses à la fois », explique Schamus, « une  abstraction graphique, de l’énergie, du mouvement, et une expression des sentiments de chacun. »

Puissamment dirigés par Yuen Woo-ping « le magicien », les coups portés ont la densité du métal et les corps s’esquivent avec la grâce d’une plume portée par le vent du soir. Des tuiles impériales qui coiffent les palais de Beijing jusqu’à la canopée flexible des bambouseraies d’arrière-pays, les prouesses en apesanteur donnent à l’escrime chorégraphiée une élégance folle qui laisse admiratif. Les affrontements finissent parfois au corps à corps dans un kung-fu d’acuponcture à la sensualité stupéfiante, ouvrant vers des amours aventureuses et chahutées. La jolie Jen au cœur nomade en pince pour un « Nuage Noir », un bandit de grand chemin qui ratisse le désert, un séduisant bad boy des steppes du Nord. Elle envie son esprit libre et sa fraîche insolence, s’amourache de sa condition qui la délivrerait de ses chaînes conjugales et de son destin mortifère. Loin de l’espace urbain, la caméra d’Ang Lee prend ses aises, le scope s’évade dans un flashback en zone western, entre vertes montagnes, caverne aux trésors et sables du Taklamakan.

La multiplicité des paysages donne à « Tigre et Dragon » son parfum d’exotisme, là où l’empreinte mélodramatique anoblit le récit chevaleresque par la complainte d’un violoncelle que l’archet virtuose de Yo-Yo Ma caresse harmonieusement. Au gré de ses humeurs poétiques, gorgé de la saveur de sentiments contenus, comme infusés dans un breuvage aux mille parfums, le film d’Ang Lee s’abandonne à un genre qui semblait avoir atteint son automne. Tel la nüxia disparaissant dans les nuages, il laisse à la légende le soin décider de son sort.

23 réflexions sur “TIGRE et DRAGON

  1. Il est vrai que tout,dans ce film, est esthétiquement beau.
    Bien que les couleurs dominantes soient parfois très envahissantes ( comme le vert des bambous ondoyant comme une mer), il émane de tout cela des mouvements gracieux et forts à la fois.
    Chaque personnage est attachant et a sa propre énergie.

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Carol,
      Ang Lee se laisse bercer par les motifs traditionnels du genre qu’il esthétise au maximum pour coller au romantisme de sa vision. Le résultat est assez sublime, il faut bien le reconnaître, même si les puristes y verront une version occidentalisée du film de chevalerie asiatique.

      J'aime

  2. Toi aussi, tu es disciple du Wutang ?
    J’avais adoré ce film et il faudrait que je le revoie. J’aurais certes du mal à écrire une chronique aussi inspirée que celle-là. Merci, en tout cas, de me remettre en mémoire le destin de Jade la Hyène.

    Dis donc, c’est mon peigne, non ? 😉

    Aimé par 1 personne

    • Je me souviens l’avoir également découvert en salle à sa sortie, porte d’entrée sur tout un pan de cinéma ordinairement cantonné aux amateurs pointus d’un genre alors passé de mode. Les « Kill Bill » n’étaient pas encore sortis et « Matrix » commençait tout juste à réveiller la puissance des dragons asiatiques dans les scènes de combat. Revinrent ensuite à leur juste place les King Hu et les Chang Cheh.

      J'aime

  3. Ah Zhang Ziyi.. quel talent, quel charisme, quelle beauté ! Tigre et Dragon est un film exceptionnel. Il est dans mon top 10 des films de tous les temps. Tout m’émeus dans celui-ci. La maestria des séquences dans les bambous sauvages, la musique, la fin qui m’arrache le cœur à chaque fois. Un film miraculeux, d’une beauté esthétique rare. Je te parlais dans un précédent commentaire de Bruno Dumont.. Ang Lee, voilà du véritable, du vrai grand cinéma.
    Ta critique est magnifique ! Je ne me lasse jamais de te lire. Tu es pour moi LE site de référence en matière de cinéma sur WordPress. Ne change rien 😉Passe un excellent weekend 😊

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s