100 000 dollars au soleil

Les copains d’à bord

« Mon regret, c’est de ne pas avoir dirigé John Wayne, Clark Gable ou Spencer Tracy, mais j’ai eu la chance de travailler avec Jean-Paul Belmondo, qui, à lui seul, les résume tous. »

Henri Verneuil

 « Rien ne l’arrête, c’est une Berliet ! »

Slogan publicitaire, 1924

La mort rôdait depuis un moment, attendait patiemment son heure et puis, hop ! un coup de vent, et Belmondo s’effondre, « à bout de souffle ». La poisse pour Poiccard, il est parti « l’As des as », « Qu’est-ce que c’est dégueulasse. » Il est parti le cascadeur, le Morfalou, « le Guignolo », « Le Magnifique », « L’Animal ». Belmondo, c’était pourtant un sacré « Professionnel », dans les airs, sur les mers, sur les routes de partout et d’ailleurs, il était tout-terrain le Jean-Paul. Sur la route de Ouarzazate, dans les années 60, c’est l’embouteillage des tournages : Des cavaliers de Sir Lawrence aux 40 voleurs d’Ali Baba, en passant par les chars de « Patton », le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on aura vu passer du monde. Henri Verneuil s’insère dans la circulation, avec ses trois poids lourds sur l’affiche : Blier, Lino et Bébel bien-sûr, en route pour déposer « Cent mille dollars au soleil ».

Onze ans plus tôt sur la Croisette, l’acteur américain Edward G. Robinson, accessoirement membre du jury du festival des Palmes, se disait estomaqué par un film de Clouzot tandis qu’on remettait au réalisateur un Grand Prix à son « Salaire de la Peur ». Ni stupeur ni tremblement explosif sous le soleil cannois lorsque Verneuil tente sa chance auprès de Fritz Lang avec son adaptation d’un roman de Claude Veillot. Ses héros ont du relief, la gouaille des sales gosses du quatorzième, des forts en gueule soignés par Michel Audiard. Rien ne l’arrête le dialoguiste, il est comme ses tontons camionneurs : il roule plein pot et fume sans filtre, il voulait même mettre le jury à poil (à commencer par Geneviève Page) ! Il se régale car il sait ses bons mots entre de bonnes poires. Certains resteront dans le bréviaire audiardien (« quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent »). « Ça a l’air comme ça, un peu vif, indépendant, mais ça vous mange dans la main. » dit aussi le futé Rocco à propos de sa pépée confiée à Andréa Parisy, qu’il prie illico d’aller « faire la croûte ».

Moulée dans sa robe claire tâchée de sueur, celle qui finira bonne-sœur dans « La Grande Vadrouille » ne se fait pas prier pour faire de l’œil à Verneuil. Il ne manquera rien de son arrière-train. Tel le lubrique Blier reluquant la voisine de chez Zézé, le réalisateur filme ses actrices comme les potiches de ces messieurs, hôtesses de charme de ce western transsaharien aux répliques lubrifiées comme de la belle mécanique. Rien ne vaut la « Gazelle » dans laquelle monte Ventura dit « le Plouc », bientôt rejoint par Reginald Kernan, le second rôle américain qu’on cherche à faire passer teuton. Il y a vraiment un problème de casting dans ce film, jusqu’à vouloir faire de Gert Fröbe un « Goldfinger » du transport poids lourd au patronyme à consonance italienne ! Même s’il se montre savoureux dans son rôle de patron diabétique à cigare très près de ses sous, ce choix de distribution reste aussi énigmatique que le contenu exact du TLM 10 avec lequel se carapate Jean-Paul Belmondo. S’il semble mieux tenir l’alcool depuis « un Singe en Hiver », ses compagnons de route finissent quant à eux bien raides la veille de la course poursuite qui va nous emmener sur les pistes du Maghreb.

Tel Max Rockatansky à bord du porte-guerre qui trace la « Fury Road », Rocco embarque avec lui le semi flambant neuf et sa Pépa « Furiosa » direction Moussorah et un sacré magot à la clé. Mais bas les pattes ! Pas question de toucher au grisbi, et encore moins au cerceau, c’est chasse gardée des vétérans de la piste qui chérissent plus leur increvable 12 tonnes dopé au diesel que les petites oiselles élevées en bord de route. Verneuil les a choisis avec soin, parmi la fine fleur de la maison Berliet : « C’est Verneuil qui a affecté chaque type de camion à chaque acteur » se souvient Claude Pinoteau, son 1er assistant de l’époque. Une seule demoiselle parvient tout de même à attendrir dans ce script sous testostérone : c’est la petite Angèle abandonnée à Anne-Marie Coffinet, qui aimerait bien monter à bord pour voir Blima et puis mourir. Mais la caravane passe trop vite, Verneuil n’a que faire d’un tel encombrement dans son scénario qui sent l’homme.

On se débine, on se court à après, on se fait des coups pendables, Ventura et Belmondo se jouent la revanche en « Classe tous risques » après avoir traversé la France en ambulance pour Claude Sautet. Ici c’est la loi du western, règlement de compte dans les colonies. C’est l’histoire de mecs qui jouent aux cow-boys et aux shérifs, traversent le désert dans la largeur du Scope, foncent le long des ravins sur leurs chevaux mécaniques. Derrière les dunes immenses qui délimitent l’horizon, l’orchestre de George Delerue bat la mesure à l’américaine, comme un appel du pied du réalisateur qu’on sent tout près de décrocher son ticket pour Hollywood. Il filme l’indigène comme d’autres les Indiens des grandes plaines, avec une pointe de mépris, voire de condescendance. Au bled, on les cantonne derrière le comptoir, à l’épicerie ou à la soudure. « Il est idiot, menteur, et il triche aux cartes » : c’est le portrait d’Ali, le graisseur de chez Castagliano. Il est aussi, à l’occasion, une balance, comme ce stoppeur que Marec et Steiner trimballent bon gré malgré jusqu’à Cherfa, ou bien colporteur de rumeurs comme « le sourdingue » qui tient le relais routier du côté de Salem.

La plus honteuse est peut-être d’être de la jaquette, comme un pied de nez aux sous-entendus qui transpirent du film de Clouzot cité plus haut. Pas question de passer pour une tante, ici on s’explique comme des hommes, à main levée, duel au soleil. Après une trépidante poursuite de presque deux heures, il suffit de quelques beignes pour se remettre les idées au clair, quitte à s’ensabler au bordel, dans le fech-fech du finish. « Cent mille dollars au soleil », c’est de l’action made in France, du cinoche mal poli mais qui tient tout de même bien la route. « C’est tout simplement du cinéma d’aventures, solide, franc comme l’or et sans complexe. De l’article cousu main qui ne brigue pas les succès de la mode, mais qui fera de l’usage. » comme on lisait dans le Monde. Verneuil à cette époque était le Midas du cinéma, capable de changer chaque film non en pot d’échappement mais en lingot du box-office, un peu (poids) lourd pour le gourmet critique, mais sacrément rentable pour le producteur, de quoi se payer au moins un chauffeur, une montre extra-plate et une mare aux canards, même si « C’est con les canards, mais ça fait cossu. »

46 réflexions sur “100 000 dollars au soleil

  1. Une immense perte que celle de Belmondo. Celui qui a accompagné mes soirées ciné avec mes parents (je pense notamment au Magnifique, à L’Animal ou encore Le Cerveau). L’onde de choc a traversé l’Atlantique où les amateurs de films noirs semblent avoir été profondément touchés par sa disparition. J’en ai discuté avec nombre d’entre eux. Certains connaissaient Bebel au travers d’A Bout de Souffle, de Peur sur la Ville, du Doulos. D’autres ne connaissant pas ce sont jetés sur sa filmo et n’ont pas peur de comparer sa prestance, sa présence à celle d’un Newman. Ce qu’il ressort également de leurs déclarations, c’est le naturel avec lequel il jouait. Ils louent également son engagement physique dans ses rôles en considèrent que certaines de ses cascades automibiles sont supérieures à celle de Bullitt

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    • C’est incroyable l’aura qui était la sienne outre-Atlantique. Je suis même étonné que « Peur sur la Ville » soit une référence car, il faut bien le reconnaître, c’est tout de même une pâle copie de « L’Inspecteur Harry ». Par contre, « A bout de souffle », évidemment. Un film qui a marqué Tarantino (fan de Godard première époque au point de nommer sa maison de prod, A band apart). Le rapport avec Newman ne me saute pas aux yeux, je trouve Belmondo plus grandiloquent tout de même. Je me demande même s’il existe un acteur aussi rayonnant et charismatique que Belmondo à Hollywood.

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  2. Oui ça sent la testostérone tout ça mais avec Belmondo et Lino, difficile de faire dans la dentelle. Mais que c’est bon l’aventure dans ces films.
    J’aime aussi le Belmondo délicat et fou amoureux. ça lui va tellement bien.
    Mon défi aujourd’hui : le faire connaître à mes petits enfants. Tache ardue. J’ai déjà montré quelques vidéos de cascades (pour appâter) sans trucage ni doublage… mon petit fils était impressionné.

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    • C’est un bon début, c’est très bien de faire preuve de pédagogie. Bientôt, il sera prêt pour « l’As des as », Gérard Oury c’est une valeur sûre pour la jeunesse.
      Moi j’aime évidemment beaucoup Belmondo chez Melville, même s’il a finit par lui coller une droite parce qu’il malmenait le vieux Vanel sur le plateau des Ferchaux. Ah ce Bébel, incorrigible et toujours prêt à défendre les opprimés.

      Une pensée pour Nino Castelnuovo qui tire sa révérence le même jour que Belmondo.

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    • Merci beaucoup Marie-Anne,
      Belmondo, ce sera à jamais l’homme au sourire. Joyeux, gouailleur, inoubliable dans ses rôles comiques comme dans les drames ou les thrillers. Je l’avais beaucoup aimé chez Truffaut par exemple. Et comment faire l’impasse sur Joss Beaumont marchant vers l’hélicoptère sur le Chi Mai de Morricone à la fin du « Professionnel ».

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    • Bonjour Eveline,
      C’était un autre genre de cinéma français, très porté sur l’aventure, encore très empreint de l’époque des colonies. De grands acteurs y trouvèrent leur place et sont depuis passés à la postérité. Il est certain que Jean-Paul Belmondo à une place privilégiée parmi eux, sur une des plus hautes marches de notre patrimoine cinématographique.
      Il mérite un hommage à la mesure de cette place qu’il occupe dans le cœur des Français.

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  3. Merci pour cet élégant papier à propos d’un excellent film avec un acteur que l’on n’oubliera jamais. Pour ma part, je viens de revoir LE PROFESSIONNEL. L’un des films cultes de ma jeunesse (enfance/jeune adolescence). Avec, en plus, un Robert Hossein d’une froideur tétanisante. Et toujours cette petite larme à la fin. Tellement de films à redécouvrir, maintenant.
    Au revoir et merci, Bébel !

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    • LE PROFESSIONNEL, sans doute mon premier grand souvenir de cinéma avec lui. J’étais dévasté à la fin du film du haut de mes huit ans.
      Belmondo c’était tellement de personnages plus grands que nature, des figures inoubliables qui ont inspiré celles-là aussi :


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  4. Yes, I was quite surprised to hear about his death! As a side note, I took your advice about Flight 93 on 9/11 and wrote a tribute to the crew and passengers who died. If you had not mentioned it, I would not have thought of writing it. It’s so easy to be focused on the World Trade Center. Thank you! You were absolutely right! Have a great day!

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    • Hello Dawn,
      That’s a terrible loss for the French public because Jean-Paul Belmondo was an icon.
      As soon as I can, I will read what you’ve written about the Flight 93 passengers. Twenty years have passed but that terrible day is still vivid in our mind.
      Have a great day too.

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  5. L’un des (nombreux) Belmondo que je ne connais pas encore, mais que je finirai bien par voir un jour ou l’autre. Est-ce le moment ? Pas sûr. J’ai tendance à en privilégier deux autres actuellement, à savoir « Les mariés de l’an II » et « Peur sur la ville ». Liste non exhaustive, bien sûr…

    En attendant, merci pour cette chouette chronique !

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  6. Toujours au top Princecranoir, parmi les hommages à Bébel, je retiendrai surtout le tien vu que les médias me fatiguent. En plus, ils ne t’égalent pas niveau verve et calembours. Bravo pour ton oeuvre ici, camarade !

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  7. Qu’est ce qu’on apprend comme trucs en lisant ton blog … Alors la pépée de 100,000 dollars au soleil est aussi la bonne sœur de la grande vadrouille et Belmondo aurait inspiré le personnage de dessin animé (et de mon enfance Cobra) ?? C’est dingue …

    Sinon rien à dire, très triste comme tout le monde, je me suis resouvenu de bon nombre de ses films depuis la semaine dernière.

    Et comme toi, une tendresse particulière pour Le Professionnel qui a aussi employé feu l’ami Ennio au meilleur de sa forme … Tous ces disparus mon Dieu …

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    • Ce sont des mythes cinématographiques qui s’en vont les uns après les autres, et c’est bien triste.
      Andréa Parisy n’a pas eu une carrière inoubliable (on la voit aussi dans « le petit baigneur » également avec De Funès), et elle tente d’exister dans ce film d’hommes. Pas facile.

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  8. Je suis tout à fait d’accord avec Yanskhag lorsqu’il dit : « ils ne t’égalent pas niveau verve et calembours ».
    Je lui ai rendu hommage à ma manière cependant, j’ai préféré attendre que le « boum médiatique » (qui m’a aussi « fatiguée ») soit passé 😉

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    • Bonjour Yvonne,
      Merci pour cet agréable message. C’est sans doute la verve d’Audiard qui m’a très largement porté sur ce texte.
      La disparition de Jean-Paul Belmondo a forcément suscité Beaucoup d’émotion, même si cette annonce n’a pas été soi une surprise. On réalise soudain que c’est une page importante de nos rencontres cinématographiques qui s’envole, et c’est forcément touchant.
      Je vais aller voir de suite ton hommage.

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  9. Audiard Belmondo Ventura, je signe ! Merci pour cette découverte, j’avoue que je ne connaissais même pas. C’est un trou énorme que la disparition de Belmondo mais cela nous oblige à mettre le nez dans sa filmographie.

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