JASON et les Argonautes

Mythomane

« Je chante ces mers sillonnées pour la première fois par les illustres fils des dieux, et le vaisseau fatidique qui, dirigeant sa course à travers les écueils mobiles, osa voguer à la recherche du Phase, en Scythie, et qui se reposa enfin dans l’Olympe étoilé. »

Valerius Flaccus, les Argonautiques, proème, Ier siècle après JC.

Être dans le secret des dieux. Voilà bien une chose à laquelle l’être humain a longtemps aspiré et que le cinéma a fini par rendre possible. Dans la mythologie grecque, les dieux ont créé les humains pour se divertir. Après les avoir modelés à son image, le roi de l’Olympe leur insuffla la vie. Ray Harryhausen ne fit pas autre chose lorsqu’il anima à son tour les créatures qui peuplent les aventures épiques de « Jason et les Argonautes » sous la caméra de Don Chaffey.

Pourtant, l’homme derrière les poupées refuse d’assumer seul la responsabilité de cette œuvre tant admirée (« le plus beau peplum jamais tourné » écrivait Jacques Lourcelles), revendiquant sa création comme étant le fruit d’un effort collectif. Tel Jason recrutant ses Argonautes en mettant les Grecs à l’épreuve sur le stade d’Olympie, Harryhausen s’est constitué un équipage particulièrement talentueux. Pour le seconder, il peut s’appuyer sur un bras droit nommé Charles H. Schneer, fidèle producteur qui, avant de l’emporter « à des millions de kilomètres de la Terre », savait bien que si « le monstre vient de la mer », il serait le seul à pouvoir le réveiller. Avant de pousser le navire de Jason jusqu’aux confins du monde connu, ils auront vogué ensemble sur tous les océans, traversé tant d’univers romanesques, conté tant de fables orientales durant « les Mille et Une Nuits », accostant ici « l’île mystérieuse » de Jules Verne, ou rejoignant là-bas Gulliver dans son voyage.

Afin d’entreprendre cette nouvelle prouesse mythologique, il leur faut un metteur en scène. C’est le britannique Don Chaffey qui accepte de tenir la barre, apportant son sens de la débrouillardise, sa capacité à faire au mieux avec les moyens du bord. Il draine à lui toute une troupe d’acteurs du cru tels Nigel Green qui devient ici un Hercule atypique (loin des stéréotypes stéroïdés imposés par les Italiens), Laurence Naismith qui n’en est pas à sa première toge (puisqu’il fut Hezrai dans « Salomon et la reine de Saba » pour King Vidor, avant de participer à la fameuse « bataille des Thermopyles » dirigée par Rudolph Maté, et s’apprêter à marcher dans l’ombre de la divine « Cléopâtre » de Mankiewicz) et bien entendu Honor Blackman, ex-Cathy Gale ayant abandonné « chapeau melon et bottes de cuir » pour devenir la déesse Héra.

Afin de mettre en musique cette symphonie fantastique, il peut compter sur une des baguettes les plus magiques du septième art à savoir Bernard Herrmann, déjà à la manœuvre lorsqu’il fallut accompagner les prouesses de Sinbad dans son « Septième Voyage ». On oublie souvent le rôle prépondérant du chef opérateur Wilkie Cooper, autre pilier de l’équipe Harryhausen dont l’expérience maritime remonte au moins aux aventures de « la Belle Espionne » signées Raoul Walsh. C’est d’ailleurs sur le même rythme enlevé si cher au tonitruant yankee que Chaffey semble se caler, ne laissant au spectateur que peu d’intermèdes pour reprendre son souffle. La mythologie grecque demeurant la mère de toutes les aventures, passion de jeunesse du grand Ray, il était tout naturel qu’il s’y plongeât goulûment afin de façonner à l’écran le film duquel il retire le plus de fierté. La fertilité de son imagination s’y montre en effet considérable, et se dévoile crescendo au fil de l’odyssée du marin de Thessalie.

Incarné par un acteur de second rang (Todd Armstrong retournera d’ailleurs à son anonymat passé cette aventure), le fier et indépendant Jason ne se montre pas impressionné le moins du monde par ces dieux dont il tente de s’émanciper à plusieurs reprises (« un jour, les hommes sauront faire sans eux » lance-t-il rageur au moment de passer les Roches Broyeuses), dont il profite des faveurs sans toutefois se sentir obligé de les courtiser. A lui, donc, de prouver sa valeur en surmontant, grâce à sa bravoure et à sa détermination, les épreuves que le Zeus des effets spéciaux lui aura concoctées. Ce dernier n’hésite d’ailleurs pas à prendre certaines libertés vis-à-vis des textes anciens, eux-mêmes il est vrai maintes fois réajustés au fil des auteurs. Si Hylas et Hercule ne quittent pas l’aventure après avoir succombé aux charmes des Nymphes de la Source, c’est pour mieux mettre en branle la titanesque statue de Talos, véritable merveille de bronze à la prestance métallique et à la démarche rouillée qui s’affiche ouvertement comme rivale sérieuse du « Colosse de Rhodes » bâti par Leone.

« Quand j’étais jeune, je voulais être acteur. Mais j’étais trop nerveux. Alors j’ai décidé d’aller derrière la caméra. Mais je suis content d’avoir suivi des cours d’art dramatique. J’ai appris à jouer et à réagir aux autres gens. Donc, indirectement, je joue par le biais de ces modèles. » expliquera bien plus tard le maître de ces marionnettes. Ainsi, lorsque le fluide vital dont Harryhausen l’avait rempli vient à se déverser sur la plage, la statue semble prendre conscience de sa finitude, la rendant aussi émouvante et pathétique que le « King Kong » agonisant du film de Cooper et Schoedsack. De même, un peu plus loin, le démiurge change le dragon vorace des « Argonautiques » en une hydre empruntée aux travaux d’Hercule dont le balancement hypnotique des sept têtes suscite un émerveillement toujours intact.

Mais de tous ces détours de magie merveilleux ce sont bien les squelettes qui tiennent le haut du pavé, marionnettes surgissant en armes et en os des entrailles de la terre pour se confronter à Jason et à deux de ses compagnons dans un combat sanglant et sans merci plus vrai que nature qui ne doit évidemment rien à la 3D numérique ! Le résultat est si proprement stupéfiant (même plus d’un demi-siècle plus tard) qu’il n’est pas difficile de comprendre pourquoi il fut à l’origine de tant de citations par la suite (de l’« Army of Darkness » de Sam Raimi marchant sur Camelot à l’impressionnant cyborg indestructible du premier « Terminator »). Le secret qui préside à tant de magie se niche peut-être dans une autre séquence tout aussi spectaculaire. Alors que les falaises s’écroulent autour de Jason au passage des Roches Cyanées, c’est le roi Triton qui vient en personne lui ouvrir la voie, vieille idole qui semble remonter des profondeurs de l’oubli. Son « royaume des fées », c’est celui où gît désormais le dieu Méliès, sans doute le premier faiseur de miracles du Panthéon cinématographique.

De Spielberg à Lucas, de Cameron à Burton (comme en atteste le vidéo-clip visible ci-dessous), en passant par les plus grands spécialistes des effets spéciaux, nombreux sont les Prométhée à avoir chipé une étincelle du génie de Ray Harryhausen. Considéré à bien des titres comme la plus importante des divinités du film d’animation, il siège désormais au côté de Méliès sur son trône d’éternité.

39 réflexions sur “JASON et les Argonautes

    • Cest vrai que le côté désuet de l’acting ne joue pas en sa faveur, et fait dire aux langues acerbes que les figurines de pâte à modeler sont plus expressives. Ils ont malgré tout pour eux d’avoir pu jouer dans des décors naturels splendides, sur la terre natale de cette mythologie. Je n’ai pas évoqué la photo dans mon arricle, qui est pourtant remarquable. Cela ajoute à la belle qualité du film.

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    • Tu as tout ça à dire sur ce genre de films ???
      Bravo. Tu l’as trouvé où ?
      La remarque de Ronnie m’a bien fait rire.
      Je voyais ce genre de machins quand j’étais petite. Celui dont je me souviens est Le colosse de Rhodes. J’aimerais bien y jeter un oeil aujourdhui, juste pour écarquiller les yeux. Ça doit être…mignon. Mais je vois des navets involontairement (Sean Penn si tu me lis) je ne suis pas maso au point de le faire volontairement.

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  1. Quel plaisir de lire ce genre de chroniques. On y sent ton amour débordant pour ce genre de cinéma. Toi aussi ces films t’ont fait rêver étant petits ? J’étais à chaque fois transporté lorsque je voyais un JASON, un SINBAD, un VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE, un CHOC DES TITANS le soir à la télévision… Harryhausen est effectivement un génie intemporel, tu as raison d’insister sur ce point : il mérite d’être cité parmi les plus grands. Ses effets spéciaux, hors du temps, ne vieilliront jamais dans les yeux d’un véritable amoureux du septième art. Celui ou celle dont l’imagination, galopante, n’est pas encore morte.

    J’ai justement revu les SINBAD il y a deux ans je crois, avec beaucoup de plaisir (des séquences incroyables avec des squelettes justement), ainsi que LE CHOC DES TITANS, qui me transporte toujours autant.

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    • Merci Oli, je suis ravi que nous partagions cette merveilleuse madeleine.

      J’aime aussi beaucoup le « septième voyage de Sinbad ». Il faudra que je fasse un article dessus d’ailleurs. Mais il fait presque figure de travail préparatoire, une sorte d’étude pour « Jason » qui, tel les fous furieux du numérique d’aujourd’hui , s’emploie à multiplier les difficultés techniques, en accroissant le nombre de squelettes, changeant le cyclope en géant de métal,… Je ne suis pas sûr qu’il fera mieux ensuite, même avec la terrible gorgone du « Choc des Titans ».

      « Jason et les argonautes » a été sélectionné par le British Film Institute parmi les films a voir avant l’âge de 14 ans. Je ne peux qu’applaudir ce choix tant cette magie du récit (n’oublions pas la part de Chaffey et de ses scenaristes dans cette histoire) opère mieux sur le jeune public (j’en récemment fait à nouveau l’expérience) et vient s’ancrer puissamment dans l’imaginaire de chacun. C’est le propre de ces « vieux » films qui, à l’image des statues antiques, s’usent avec le temps, mais conservent intacte toute leur noblesse.

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  2. Un film qui a bercé mon enfance et qui m’a un temps orienté vers le merveilleux avant que je ne sombre dans l’ombre. Mes gamins l’ont vu et revu également et semblent plus apprécier les effets spéciaux à la Harryhausen que le tout numérique sans âme.

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    • L’animation stop motion, bien que moins fluide que les motion capture d’aujourd’hui, donne aux personnages, quoi qu’on en dise, un aspect plus vivant, plus tangible. La combinaison des deux techniques permet néanmoins aujourd’hui de créer des chefs d’œuvre incroyables, au premier desquels « l’étrange Noël de Mr Jack » fait figure de mètre étalon.

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  3. Chouette article ! Cela réveille mon envie d’enfin voir ce film. Harryhausen est l’un de mes maîtres (étalons ?) et je dois dire que, pourtant, je n’ai qu’entraperçu ces créations. Il est temps que j’y vienne enfin pour pérorer en connaissance de cause.

    Et tu cites Leone ! Il faudrait aussi que je me décide à regarder son « Colosse de Rhodes » pour avoir une vision plus complète de sa (malheureusement trop courte) carrière.

    Merci pour cette chronique ! 🙂

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    • Merci Martin, ça fait bien plaisir d’échanger sur ce petit bijou de film, avec sa vision un peu naïve de la mythologie. Les créatures fabuleuses animées par Harryhausen sont néanmoins toujours impressionnantes à observer, à l’instar de celles de son maître George O’Brien, le papa de King King (toute première version bien sûr).
      Le peplum de Leone n’est pas le plus emblématique de son style, il faut bien le reconnaître, et je crois bien lui préférer cette modeste fantaisie mythologique. Il est néanmoins à découvrir.
      Pour prolonger le voyage chez Harryhausen, je ne peux que te conseiller de voir d’abord « le 7ème voyage de Sinbad ».

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  4. Et allez donc … Encore un film et un réalisateur dont je n’ai jamais entendu parler (pardonne mon inculture !!) mais que ta plume alerte donne envie de découvrir.

    Je dois admettre – et c’est une litote – que le peplum n’est pas mon type de film de chevet mais je te promets de me faire violence, pour celui-ci au moins, si le BFI se fend d’une rétrospective sur le sujet. Merci de partager ton enthousiasme !

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    • Je suis heureux de te faire découvrir ce chapitre de l’aventure mythologique au cinéma !
      Il faut dire que le film est plus connu pour son responsable des effets visuels que pour son réalisateur. Il faut dire que Don Chaffey s’est surtout illustré avec ce film et une poignée d’autres un peu moins prestigieux réalisés pour la Hammer Film. Il a ensuite travaillé surtout sur des séries (The Prisoner, the Avengers, …)

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    • C’est vrai, Armitage n’est sans doute pas un Jason très charismatique. S’il n’a pas imprimé l’écran (on se souvien davantage de l’acteur qui joue Hercule), les créatures sont elles rentrées dans les mémoires : le colosse de Talos, les squelettes d’Aetes (qui remplacent les geants du mythe), et même les terribles harpies.

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  5. De très longues années que je ne l’ai pas vu, mais tu me donnes clairement envie de me refaire une petite session des grands classiques d’antan. Au programme donc, une fois que j’aurais réussi à acheter mon tour des sorties 2021 qui me tentent et que j’ai en retard ^^ Surtout que les grands classiques qui demandent une nouvelle vision (revoir un film pour la première fois en VO pour moi c’est comme si je le voyais pour la première fois on dira), j’en ai un gros paquet. Toujours pas de solution pour que les journées soient plus longues et que l’on puisse voir plus de films ? haha
    Très bel article comme d’habitude camarade ! Cela fait de plus toujours plaisir de lire sur ses grands films, vu que cela donne envie de les revoir !

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    • Merci Rick, je suis heureux que mon article t’ait plu, et ravivé le souvenir nostalgique de cette madeleine mythologique.
      La quête cinéphagique est hélas une malédiction sans fin, et nous n’aurions pas assez de dix vies pour couvrir l’étendue du continent cinématographique qui nous nargue les yeux. Il faut bien se résoudre à faire des choix et recentrer nos envies. J’ai pour ma part tendance à toujours remettre à plus tard. C’est sans doute un tort car le temps file, et les films à voir (et à revoir) s’accumulent. La vision d’un nouveau film est toujours un pur bonheur néanmoins.

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      • Il a rejoint le haut de la pile des classiques à revoir, aux côtés de Casablanca et Citizen Kane, dans des registres bien différents. Même si je continues pour le moment de privilégier les nouveautés, et il y en a un gros paquet. Mais oui, il faudrait arrêter parfois de toujours repousser à plus tard, car sans s’en rendre compte, on en empile de plus en plus…

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  6. Bonjour Princécranoir, grâce (si, si) au confinement, j’ai découvert trois films avec les effets spéciaux de Ray Harryhausen dont Jason et les Argonautes. C’est du grand art. Dans Le 7ème voyage de Sindbad, on assiste à un combat de squelettes mémorables. Bonn

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    • Bonsoir Dasola,
      C’est un des rares bénéfices du confinement que de nous avoir ramené vers les rives de ces pellicules désuètes et un peu trop oubliées. Je suis heureux de savoir que tu partages le même plaisir que moi à voir s’animer les créatures de Ray Harryhausen, pape de la stop-motion, père spirituel des monstres de « l’étrange Noel de Mr Jack » ou des aventures de « Wallace et Gromit », entre autres bien sûr… J’ai aussi beaucoup apprécié « le 7ème voyage de Sinbad » et son combat contre le squelette. Mais Harryhausen haussera le ton en proposant comme point d’orgue de « Jason et les Argonautes » un combat contre toute une troupe des mêmes déterrés. Une prouesse pour l’époque.
      Je te souhaite une très belle semaine.

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    • Les bonus des DVD donnent aussi des éclairages intéressants sur la carrière de l’animateur, reconnu et célébré comme un merveilleux « pionnier » par beaucoup de ceux qui lui ont succédé, même à l’âge de l’ordinateur…

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  7. Fascinating amount of detail in your review and especially interesting how you note those who benefitted from the giant steps taken by Harryhausen in the SFX stakes. I often wonder if it was these days recognised as a true peplum whether it might attract more critical reappraisal.

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