ELLE et LUI (1957)

Aux larmes, etc…

« Sam Baldwin : Elle veut me retrouver au sommet de l’Empire State Building. Le jour de la Saint Valentin.
Suzy : C’est comme dans le film.
Sam : Quel film ? »

Tom Hanks et Rita Wilson dans « Nuits blanches à Seattle » de Nora Ephron, 1993.

Au rendez-vous des cœurs serrés, l’adresse est toujours valide : au 350 de la 5ème avenue de New York, un ascenseur vous monte au septième ciel, là où se jouent les belles rencontres ou les infortunes de la vie. Dix-huit ans après avoir fait fondre les amateurs de mélodrame avec sa « Love Affair », Leo McCarey revient au sommet de l’Empire State Building pour une nouvelle version de « Elle et Lui » plus moderne, plus ample, plus colorée mais pas moins bouleversante. Le cadre change, mais pas la vue.

Depuis la plateforme du 102ème étage, on aperçoit la cime des arbres qui peuplent Central Park et verdissent le cœur des New-yorkais en Technicolor DeLuxe. La neige y tombe à gros flocons, « l’hiver doit être rude pour ceux qui n’ont pas de doux souvenirs. On a déjà raté le printemps ». La formule est si jolie qu’elle marque les esprits. Elle constitue assurément l’une des nombreuses plus-values de cette seconde version d’un même scénario. La phrase est prononcée par la nouvelle Terry, toujours aussi charmante, pourvu qu’elle soit rousse. Deborah Kerr n’a peut-être pas le maintien sophistiqué d’Irene Dunne (sorte d’idéal féminin de Leo McCarey), mais elle dégage une forme de bonté naturelle, une franche simplicité qui colle sans doute davantage au personnage.

Terry n’est pas qu’une âme seule qui occupe son temps libre en errant sur l’océan, elle est d’abord et avant tout une femme de cabaret qui vient d’une famille modeste où l’on buvait de la bière faute de champagne rosé. De même, le french lover taquin Charles Boyer se voit ici supplanté par un irrésistible Cary Grant, le plus couru des célibataires de la planète rebaptisé pour l’occasion Nickie Ferrante. Le patronyme est italien mais curieusement l’ascendance est française, avec pour preuve cette escale à Villefranche sur la Côte d’Azur où les dialogues dans la langue de Pagnol abondent. On y croise Marius, le jardinier avec ses sept enfants, mais également Janou bien sûr, Cathleen Nesbitt (actrice anglaise au français impeccable) en grand-mère bienveillante qui, du haut de ses quatre-vingt-deux printemps contemple la baie comme d’autres regardent leur passé qui prend le large au son des sirènes du port.

Leo McCarey retrouve la magie des moments clés, son scénario reste inchangé, il ne compte pas surprendre le spectateur en perturbant son déroulé. A l’instar des grands artistes, il remet sur le métier son ouvrage, opère par touches subtiles, il enrichit, il anoblit, ajoute un peu plus de lui-même en imprégnant son film d’une sensibilité plus intime. Car il s’en est passé en dix-huit ans pour McCarey. L’année qui suivra le succès de « Love Affair », il sera lui-même victime d’un accident de la circulation qui le handicapera profondément. Ses proches diront même que cela a modifié son caractère. Durant cet intervalle, il perdra sa mère d’origine française, dont Janou est une évidente projection posthume. Et il perdra aussi son frère, comme lui réalisateur, suite à ce qui ressemble à un suicide. La présence de Cary Grant dans le rôle de Nickie lui permet sans doute de le retrouver un peu car il a quelque chose en lui de McCarey.

« J’ai eu une carrière très chaotique » reconnaissait le réalisateur face à Peter Bogdanovitch. Sortant d’une période d’abstinence sur grand écran après le tournage douloureux et l’insuccès qui suivit la sortie de son précédent film « My son John », c’est un McCarey vieillissant qui tente de se relancer une dernière fois avant de laisser place aux jeunes. En refaisant le voyage, en repartant de zéro comme le feront les deux amants en arrivant au port, il se défie du temps qui passe, tente le pari de l’éternel recommencement, au mépris de la fatalité mais sans céder à la facilité. Il prend la vie avec humour, et les ruptures se font en direct à la télé, média trivial et indiscret qui entre chez vous comme si vous étiez « chez eux ». McCarey le fustige avec dérision, conscient de ne partager aucune affinité avec cette lucarne tout juste bonne pour la réclame. Mais il faut bien gagner sa croûte (McCarey y cèdera à contre-cœur) et son bellâtre devra ainsi vendre ses pinceaux à la cause publicitaire, mais il met tant d’égards et d’élégance dans ces femmes immenses qu’il peint sur les panneaux géants qu’on ne peut réduire son art à la seule propagande pour des produits de consommation courante.

Il n’en va pas autrement du cinéma de McCarey. Son film est loin d’être un simple produit commercial, ou juste l’opportunité d’assurer sa retraite en reprenant un de ses grands succès en salle (celui-ci sera même plus rentable que le précédent). Ces retrouvailles entre « Elle et Lui » sont une déclaration d’amour au cinéma qui n’est autre à ses yeux que « l’endroit parfait pour s’asseoir et se souvenir » (pour reprendre les mots de Janou dans le film). Les deux versions ne sont pas dos à dos, mais face à face, elles se regardent en miroir, observent leurs différences. Le tableau lui s’est embelli avec l’âge. C’est une des belles trouvailles du perfectionniste McCarey qui, dans cette version, en a revu l’aménagement, le rythme et la tonalité.

Le metteur en scène se fend de quelques suppléments gaguesques, rend sa croisière plus amusante et les retrouvailles au port nettement plus désopilantes quand on les élargit au format Cinémascope. Il installe une piscine, invente un sketch au restaurant, rajoute le coup de l’escalier. La scène essentielle du premier baiser monte d’un degré dans le battement de cœur, et le retour à Villefranche dans la maison aux volets clos (le soleil n’y entrera plus) dépasse en émotion la version précédente, tout comme l’aveu final qui tirerait une larme même aux plus durs des cœurs de marbre. On peut juste regretter peut-être le remplacement dans la chorale de l’adorable Patsy-Jane par une Sally joufflue, et ces deux petits noirs glissés dans les rangs de l’orphelinat juste pour leur talent de danseurs.

« Close your eyes, make a wish, and you’re there » chantent-ils tous en chœur, accédant au miracle d’un film qui ne souffre d’aucune déperdition de chaleur, bien au contraire. « La répétition n’épuise pas l’identité du thème » écrit très justement Veillon dans son article consacré à McCarey. La preuve en est qu’à chaque voyage, cette histoire d’amour reste de celles qu’on n’oubliera jamais.

23 réflexions sur “ELLE et LUI (1957)

  1. Somptueux mélo, bouleversant et drôle, tellement francophile de plus. Et quel couple. Cary Grant est mon acteur préféré avec Bogart. Je n’ai jamais vu la première version. Hasard, je viens de voir La lune était bleue de Preminger, sympathique comédie où l’Empire State Building est aussi au casting. J’ai vu jadis Nuits blanches à Seattle mais avais oublié la citation hommage. A bientôt.

    Aimé par 1 personne

    • Un film tout aussi bouleversant dans les deux versions, à la fois éloignées et proches, une magnifique variation pour ce musicien de l’image qu’était McCarey. Cary Grant est magnifique, mais Charles Boyer est plus crédible dans le rôle. Et je trouve Irene Dunne est plus élégante que Deborah Kerr. La mise en scène est toutefois ici bien plus intelligente et subtile que dans la précédente version, au service des dialogues et des comédiens.
      Je ne connais « la lune était bleue » que dans sa version germanophone, intitulée « Die Jungfrau auf dem Dach ». J’avais oublié cette proximité avec l’Empire State Building également. Il faut que je le revoie car j’adore ce réalisateur.

      J'aime

  2. LA quintessence de la comédie sentimentale avec ce que toutes celles qui ont suivi n’atteignent pas : l’émotion et la possibilité de revoir le film encore et encore sans se lasser.
    Je comprends mieux ton insistance à me propulser au 12ème étage de l’ESB…
    Mais il faut que j’encaisse le : Charles Boyer plus crédible que Cary Grant… Je lis très rarement les autres commentaires (sauf ceux de Ronnie :-)) et tes réponses, j’aurais dû m’abstenir.
    C’est sans doute l’un de ses meilleurs rôles .
    Et quand il s’appuie contre la porte à la fin… ;-(‘

    Je ne peux m’éterniser, j’ai un Cinema Paradiso sur le feu.

    Aimé par 1 personne

    • Tu m’excuseras mais Charles Boyer fait, par nature, nettement plus Français que Cary Grant. Mais je suis d’accord avec toi pour convenir qu’il incerne ce que McCarey voulait du personnage (comme je l’ai écrit dans mon article). Et je te rejoins sur la scène finale bien plus subtilement menée avec un Grant au summum de l’émotion. Sans parler de la scène du premier baiser, sublime dans cette seconde version.
      Je me reverrai avec plaisir les deux versions.

      J'aime

  3. Bel article sur un des plus beaux films du monde, l’un de mes préférés. Cette deuxième version dépasse en émotions le premier film (la scène chez la grand-mère et la fin me font pleurer à chaque fois), même si, comme tu le dis bien, elles se font face, elles ne s’opposent pas. Tu n’as pas évoqué la musique qui atteint au sublime. Et comme Pascale, je trouve Cary Grant inouï dans ce film, éclipsant, dans un registre certes différent, le pourtant formidable Charles Boyer. Cary Grant n’a jamais été aussi émouvant que dans ce film. Dans la scène où il retourne chez Janou et se souvient, il est prodigieux. J’ai parlé des deux films chez moi.

    Aimé par 1 personne

    • Les variations tonales sont ici parfaitement maîtrisées par un réalisateur qui connaissait la musique. Pianiste de formation McCarey avait un sens du rythme et de la nuance tout à fait remarquable. Il savait aussi bien mettre en scène les pitreries des Marx Brothers ou de Laurel & Hardy, que ces beaux mélodrames qui nous touchent en plein cœur. De lui, j’avais aussi adoré « Place aux jeunes ». Il m’en reste tant d’autres à découvrir.
      Merci encore.

      J'aime

  4. Je suis sûre que l’Empire State Building accueille toujours un nombre incalculable de couples. J’ose espérer qu’ils se retrouvent bien en haut et sans encombres !
    Prochaine version : trouver l’ACTEUR qui sera le vrai mixe de Charles Boyer et Cary Grant 🙂

    Aimé par 1 personne

  5. Bonsoir Princecranoir, grâce au DVD, j’ai revu les deux films identiques mais très différents dans le temps général. Dans la version de 1957, Cary Grant est d’une grande sobriété. Les deux films sont aussi bien l’un que l’autre. Bonne soirée.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s