PAT GARRETT et BILLY le KID

Knockin’ on heaven’s door

« Moi, ce qui me tire les larmes, c’est d’entendre le cœur de Sam battre avec douceur, apaisement, sérénité (eh oui !) dans la version director’s cut de Pat Garret and Billy the kid.
C’est vrai, cet homme était un vrai monstre, mais un monstre de tendresse. »

Alain Corneau, préface de Sam Peckinpah, la violence du Crépuscule, François Causse, 2001.

Parfois, quelques notes suffisent. Un lamento de guitare flotte sur l’horizon, quelques arpèges de soleil mexicain s’égrènent sur une photo sépia qui marque la fin d’une époque. « Times they are a-changin’ » chantait Bob Dylan sur un de ses vieux albums. La phrase est quasiment prononcée telle quelle lorsque « Pat Garrett & Billy the Kid » trinquent une dernière fois ensemble à la table de « Bloody » Sam Peckinpah, western magistral et mélancolique en forme d’adieu au genre, une élégie dans laquelle le chanteur apparaît et se sent tout petit.

C’est un autre grand de la gratte qui tient le haut de l’affiche et assume le rôle du rebelle libre comme le vent. Sam Peckinpah a découvert Kris Kristofferson dans un film de Bill L. Norton, il n’a dès lors qu’une idée en tête : en faire son William Bonney. L’outlaw de la country amène avec lui toute sa bande de musicos, mais c’en est un autre qui fera parler de lui dès son arrivée sur le plateau de tournage. Dylan déboule, à l’invite de la prod’, apporte ses chansons, sa voix nasillarde, sa dégaine un peu gauche et sa célébrité. Pas de quoi impressionner Peckinpah qui en a vu d’autres et compte bien lui en faire baver des ronds de chapeaux. Quelques folksongs plus tard, voilà Sam, le sanguinaire, l’incontrôlable ruffian des plateaux, qui sort en pleurs de sa chambre (c’est ce que dit la légende), promettant à ce « Son of a bitch, that cocksucker » de lui offrir la bande-son de son film (son vieux pote Jerry Fielding peut remballer ses partoches). « A la fin du tournage, tu pouvais les voir s’asseoir ensemble, Dylan avec sa guitare, et Sam qui l’écoutait chanter et qui picolait. » se souvient Kristofferson.

L’alcool est le poison qui imbibe le réalisateur depuis déjà plusieurs films et qui s’installe à la table de tous les personnages de « Pat Garrett & Billy the Kid ». « Ta gnôle est à sa place » lâche le vieux Lemuel, tenancier bedonnant interprété par Chill Wills, à l’intention de Patrick J. Garrett, sheriff de Lincoln, élu pour défendre les intérêts d’un baron du bétail. Garrett traque Billy, son vieil ami, son fils spirituel, reflet de sa jeunesse envolée. Garrett a fait une croix sur le temps des hors-la-loi, il cherche désormais à effacer le passé. Il y avait pourtant plus que de l’affection réciproque entre ces deux-là, une complicité rare que le metteur en scène capte dans un échange de regards au tout début du film, ceux-là même qui suffisaient à Pike et à sa « Wild Bunch » pour qu’ils déclenchent les hostilités.

Kristofferson a le sourire enjôleur, un charisme de rockstar qui fait se pâmer toutes les señoritas, un Jim Morrison de l’Ouest finissant, un Guevara du soleil couchant. En un plan stupéfiant (qui tient de la magie du grand chef op’ John Coquillon), le cavalier se fond dans la nuit d’un désert crépusculaire mais son image se reflète toujours dans le miroir d’un étang au bord duquel il s’arrête un instant, comme pour s’inscrire dans l’éternité. Sa seule présence dans une pièce lui suffit à susciter l’adhésion des plus jeunes, à rallier toute une troupe prête à mourir pour lui. C’est exactement ce que fait Bob « Alias » Dylan, l’invité mystère qui a rendu son tablier, qui mise sur le couteau plutôt que sur le revolver, qui reconnait chez Billy le poète plutôt que la brute ou le truand. « On s’en est payé pas vrai ? Difficile de tirer un trait. » dit Billy à Pat. Mais Garrett est-il encore ce fidèle compagnon des coups durs, l’homme qui partageait les galères, qui couvrait les arrières ? Rien n’est moins sûr. Même sa femme Ida (servie par la Mexicaine Aurora Clavell) ne le reconnaît plus depuis qu’il s’est vendu à Chisum. « You’re dead inside » lui dit-elle, comme si elle s’adressait aussi au réalisateur qui lutte contre ses démons pour mener sa barque comme bon lui semble.

Des galères de tournages, des abus en tous genres, mais surtout la perfidie d’un « cobra souriant » à la tête du studio auront raison de l’intégrité du film. « Ces eunuques émotionnels de la MGM ont enlevé dans leur montage toute la personnalité en n’essayant de ne garder que les tirs. Ça ne marchait pas. » se lamentera Peckinpah après l’échec de « Pat Garrett & Billy the kid ». Ce n’est que bien après sa mort que le chef d’œuvre retrouvera sa superbe. Il peut alors étirer sa traque comme l’entendait le réalisateur, repoussant l’instant fatidique lors d’une apothéose finale. « Tu l’as enfin trouvé ? Vas-y liquide-le » lâche un Peckinpah qui s’immisce dans son film, marchand de cercueil s’adressant à Garrett parvenu en effet à portée de tir. Sa part obscure a fini de grandir, elle lui déchire le cœur depuis qu’il a vendu son âme aux barbelés. Suicidaire, il tire sur tout ce qui passe, y compris sur son propre reflet qu’il ne reconnaît plus.

Pat Garrett et Billy the Kid ne sont en fait qu’un seul homme, « non comme deux personnalités distinctes, mais plutôt comme deux âges d’un même être, soumis au déterminisme historique » commente justement François Causse, deux acteurs d’une histoire qui finira mal, de Fort Sumner à Las Cruces. Pas du genre à séduire un acteur en quête d’un regain de notoriété, d’où les refus successifs de Charlton Heston, Newman, Fonda et même Mitchum d’incarner le rôle de Garrett. C’est James Coburn et ses allures de danseur, ex-éclaireur Potts pour le « Major Dundee », qui adopte la moustache de Pat, celle qu’arborent ceux qui se mettent au service de la loi dans ce coin paumé du Nouveau Mexique, où la justice vient mourir sous la botte des puissants, où les frontières fluctuent selon le sens du vent.

« There’s guns across the river aimin’ at ya
Lawman on your trail, he’d like to catch ya
Bounty hunters, too, they’d like to get ya
Billy, they don’t like you to be so free. »

Bob Dylan, Billy’s song, 1972.

L’Ouest selon Sam ne répond plus à aucune règle, on dégomme l’adversaire sans compter jusqu’à dix, on shoote en pleine poitrine ou on tire dans le dos sous le regard des enfants. Les hommes ne sont plus que des cibles pareilles à ces poulets qu’on décapite à coup de colt. Peckinpah était un des meilleurs pour filmer la mort au travail, pour la regarder en face, « comme le seul moment qui le mérite vraiment, un moment plein de transcendance, de désespoir, qui met l’homme face à l’absolu. » écrit magnifiquement Fernando Ganzo dans un ouvrage collectif consacré au réalisateur. Quelques états de grâce avoisinent les épisodes en tension tandis que la mort rôde, tout comme elle rôdera lors de « l’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford » dans un film plus récent. Ces instants magnifiques, Peckinpah les enquille comme des shots de Tequila, et s’illustre particulièrement dans ce qui est peut-être la scène la plus émouvante qu’il ait jamais tournée : Lors d’une descente avec Garrett, le sheriff joué par Slim Pickens est blessé mortellement, puis il avance vers le couchant, s’arrête au bord du Styx, se sentant peu à peu partir sous les yeux mouillants et de son épouse jouée par Katy Jurado. « It’s gettin’ dark, too dark too see » chante alors le troubadour de la BO, comme si, pour le spectateur aussi, était venu enfin le moment de cogner à la porte du paradis. C’est parce qu’ils sont capables de tels prodiges que certains westerns sont grands.

« Un homme saoul rêve, pas un homme sobre. »

Samuel Peckinpah

20 réflexions sur “PAT GARRETT et BILLY le KID

    • Ça a fait l’objet d’une belle bagarre en coulisse. Peckinpah n’aura jamais de mots assez durs à l’encontre des décideurs des studios. Ils ont même fait disparaître le « knockin on heaven’s door », les chacals.
      Sam ne verra pas renaître son film hélas. Il s’agit pourtant de son plus beau testament.

      J'aime

  1. Un film que j’ai découvert dans ma jeunesse (j’étais déjà fan de Peckinpah) mais qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Il faudrait que je lui redonne sa chance – je me souviens, par ex, que Kris Kristofferson n’était pas du tout l’idée que je me faisais de Billy the Kid (trop vieux, etc.). Mais c’était sans doute voulu par le réalisateur pour se réapproprier le mythe ? Je garde vraiment des souvenirs très flous du film.

    Aimé par 1 personne

  2. L’émotion qui t’anime est palpable et rend un hommage amplement mérité à ce chef-d’œuvre désenchanté (lorsque que tu relates cet ultime échange de regard entre Slim Pickens et Katy Jurado, j’ai failli verser ma petite larme, oui, je l’avoue). Dans ce film, on sent vraiment le vieil Ouest se faire bouffer par le nouveau. Parce qu’il encombre le siècle et n’a plus sa place dans ce monde en pleine mutation, Billy ne peut que rejoindre le paradis… Comme Cimino plus tard, tes mots nous en ouvrent la porte… Ma scène préférée : celle où Coburn ne peut même plus tolérer son reflet dans un miroir et flingue métaphoriquement ce qu’il est devenu. C’est-à-dire un type qui a renié ce qu’il a été pour se conformer au « progrès », se soumettre aux promesses de l’avenir. Un homme déjà mort parce qu’il a tué son meilleur pote…
    Du très très grand Peckinpah que j’ai pu découvrir dans sa « vraie » version grâce au dvd collector paru chez Warner en 2005. Par ailleurs, j’ai remarqué que nous avons les mêmes lectures : « La Violence Du Crépuscule » de François Causse figure aussi en bonne place dans ma bibliothèque (aux côtés d’un autre bouquin du même éditeur, Dreamland : « Mythes et Masques : les fantômes de John Carpenter », je suis sûr que tu l’as aussi celui-là !).
    Question : cette célèbre photo où le grand Sam est placé sous perf de whisky a bien été prise sur le tournage de « Pat Garrett et Billy le Kid », non ? À moins que ce ne soit sur le set de « Croix de fer » ? J’ai un doute.

    Aimé par 2 personnes


    • Il ne fait aucun doute que cette semi-blague provient du tournage du film puisqu’on voit nettement Coburn ouvrir le passage du chariot portant le réalisateur et l’air amusé de Harry Dean Stanton à ses côtés. Peckinpah se moque de lui-même mais il ne fait aucun doute que rares furent sans doute les moments sobres durant le tournage. On dit même que lorsqu’il filmait « le convoi », il n’avait que trois heures de lucidité par jour, si bien que d’autres durent prendre le relais de la mise en scène.
      J’adore Peckinpah. Je crois que j’aime tous ses films, même les moins bons comme « tueurs d’élite » et ses ninjas. Il était que je lui donne la place qu’il mérite sur le Tour d’Ecran. Je le vois comme une sorte de Bukowski du cinéma, entre l’outrance et la poésie, enivré par ses passions, rongé par ses démons et ceux de son temps. Assurément un des grands rebelles d’Hollywood (il a son étoile tout près de John Huston ou Sam Fuller dans mon panthéon), un type entier, avec un tempérament de feu. Il trainait avec lui, à l’instar de Billy dans le film, son stock de fidèles, une famille d’acteurs (parmi lesquels Kristofferson et Coburn d’ailleurs) qui rappelait un peu celle que John Ford avait constitué autour de lui, mais en plus destroy (pas sûr que John Wayne fut un grand fan de Peckinpah). Je suis très heureux de voir que nous sommes, à travers ce film, l’œuvre de Peckinpah (et le bouquin de François Causse), en quelque sorte nous aussi les membres par procuration de cette famille.
      Je n’ai pas hélas ce volume sur Carpenter, et je t’envie beaucoup de l’avoir.

      Aimé par 1 personne

      • Ah, tu as retrouvé la photo, merci, le doute n’est plus permis ! Sur « Le Convoi », le réalisateur de la seconde équipe n’est autre que Coburn lui-même (en gros, je pense qu’il a dû se taper une bonne partie de la mise en scène…). J’aime bien « Tueurs d’élite » aussi, un opus un peu bancal mais son casting de durs à cuire a de la gueule (tout comme son p’tit côté art martial 70’s). Ta comparaison avec Bukowski est très juste. Un autre génie éthylique qui nous manque tant… Pour en revenir au fameux livre de Causse, on peut y trouver une citation de René Char qui résume magnifiquement toute l’œuvre peckinpienne : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Je ne l’ai jamais oublié… Allez je te laisse, j’ai la tête d’Alfredo Garcia qui commence à pourrir dans ma bagnole. Et comme tu le sais, El Jefe n’attend pas.

        Aimé par 1 personne

  3. Le premier Peckinpah que j’ai vu, qui reste un de mes préférés du cinéaste. Comme tu dis, certains westerns sont grands – beaucoup même : une fois les comptes faits, c’est peut-être le genre le plus riche de grands films, pas proportionnellement mais dans l’absolu, du cinéma américain.

    Aimé par 1 personne

    • Mon premier Peckinpah fut « la Horde Sauvage » attrapé sur une VHS captée sur Canal dans les années 80. Je n’avais jamais vu un western pareil. Je n’ai pas tout de suite identifié le réalisateur. Puis vinrent Pat et Billy, la musique de Dylan, cette lutte fratricide sur fond d’ouest finissant. J’étais subjugué. Je le suis encore comme tu peux le lire.
      Le western est un miroir du désenchantement de son temps, un genre capable de les trenscender tous, de sublimer ses sujets en s’appuyant sur les grandes tragédies classiques. C’est sans doute pour cela aussi qu’il est grand.

      Aimé par 1 personne

    • Je te remercie chaleureusement pour tes compliments.
      Les films que tu as vus sont deux autres fleurons signés Peckinpah sortis après « Par Garrett & Billy the kid ». « Guet-apens » est je crois le plus gros succès public de Peckinpah, un film que j’aime aussi beaucoup. Et puis « Croix de Fer » est monumental, peut le dernier grand Peckinpah.
      Je pense que tu devrais apprécier ce western si tu as aimé les deux autres, et si tu n’es pas allergique à Bob Dylan.

      Aimé par 1 personne

  4. Pareil que tout le monde ici, j’adore, un western tellement mélancolique, tellement « c’était mieux avant ». Je souscris à tout ce que tu dis, y compris ton enthousiasme.

    Peckinpah est effectivement un grand artiste. De lui j’ai vu La horde sauvage, Les chiens de paille et Qui veut la tête d’Alfredo García (je n’ai pas aimé le dernier et adoré les autres)

    Aimé par 1 personne

    • Moi je les aime tous, y compris le très sombre « Qui veut la tête d’Alfredo Garcia » dans le quel on recroise brièvement Kris Kristofferson d’ailleurs. Le seul que je n’ai pas vu, c’est « le convoi », faute à une réputation calamiteuse. Il faudra tout de même que je m’y attèle un jour, ne serait-ce que pour la présence du même chanteur.

      « Pat Garret & Billy the Kid » me déchire le cœur et me tire les larmes à chaque visionnage. Et j’en ai plusieurs au compteur, crois-moi. Sans doute la musique de Dylan joue-t-elle pour beaucoup.

      Aimé par 2 personnes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s