CARAMBOLAGES

Ni vu, ni connu

« Je traitais tous les conflits en espérant que pour le public, il en sortirait une exaltation révolutionnaire. »

Marcel Bluwal (25.05.1925 – 23.10. 2021)

Il n’aura pas droit à des obsèques nationales. Peut-être tout juste quelques entrefilets dans les médias. Moins populaire qu’un Tchernia, moins exposé qu’un Bellemare, Marcel Bluwal fut pourtant un des grands artisans de la télévision de cette époque pionnière, celle des Santelli, des Barma, tous ces esprits en ébullition qui rêvaient une télé intelligente, cultivée et insoumise. Du petit au grand écran il n’y a parfois qu’un simple pallier à traverser, que Marcel Bluwal franchit sans hésitation, lui qui avait fait ses armes comme cadreur pour le cinéma. Cela donnera « le Monte-charge » d’après Frédéric Dard, et surtout cet étonnant « Carambolages » à la distribution détonante et à la charge critique savoureuse.

Dans le paysage filmique français des années 60, se côtoient forcément l’ancien et le nouveau, le cinéma de papa et les jeunes pousses de la Nouvelle Vague. Et cela donne parfois droit à ce genre de film étrange, orchestré par deux téléastes en plein essor. « 1960 correspond en effet à un moment charnière qui aboutit évidemment à 1963 et à « Carambolages », se souvient Bluwal. A cette époque, nous étions quelques-uns à détenir un véritable pouvoir à la télévision – bien plus fort qu’au cinéma d’ailleurs – où il nous suffisait de dire « je veux faire ceci ou cela » pour que notre projet soit tout de suite validé. Et nous n’étions même pas contrôlés ! La seule limitation que nous nous imposions était celle de l’autocensure politique. » Marcel Bluwal et Pierre Tchernia (le « Monsieur Cinéma » de la télévision) unissent donc leurs talents pour mettre sur pied cette farce caustique du monde de l’entreprise. Les compères avaient alors imaginé (en s’inspirant d’un roman de Fred Kassak) confronter quelques pointures du théâtre de boulevard à un jeune premier ayant fait ses premières armes parmi les trublions exigeants des Cahiers du Cinéma.

Avec sa tête de gendre idéal, Jean-Claude Brialy sera aux yeux des producteurs un parfait Martin, « l’homme le plus intelligent du rez-de-chaussée », condamné à attendre que les têtes des anciens tombent pour grimper à son tour les échelons hiérarchiques au sein de son entreprise. Celle-ci, le 321 (du nom de son numéro sur les Champs-élysées), est une cible de choix pour l’amuseur satiriste qu’est Tchernia. On se souvient de l’ironie mordante de son irrésistible « Viager » dans les années soixante-dix, et de ses collaborations avec le père du plus célèbre des Gaulois. On retrouve cette même espièglerie enfantine dans la caricature à peine poussée qu’il fait de cette entreprise qui vend du bonheur façon « Club Med » mais qui régente son personnel comme un bastion de l’époque féodale. On pourrait situer « Carambolages » quelque part entre « Playtime » et « la garçonnière », sans pour autant toucher du doigt l’avant-gardisme burlesque de Tati ou la finesse de Wilder.

En mettant sa caméra sur des roulettes, Bluwal néglige sans doute trop les ressorts comiques de la mise en scène, se repose sur la prestation des comédiens et sur d’étranges phénomènes qui mettent une dose d’absurdité dans cette comédie étagée : on se demande par exemple d’où vient cette étrange idée de coller à Marcelle Arnold la voix de Daniel Ceccaldi, d’où vient cette voix d’hôtesse qui engourdit l’esprit des employés de ses slogans idiots, sans parler de cette prophétie grenouillère qui séduit tant le grand patron ! Certes, on a parfois la sensation d’être devant une comédie bricolée pour l’ORTF plutôt que face à un film taillé pour le grand écran, et pourtant, contrairement à l’entreprise qu’il décrit, « Carambolages » ne nous trompe jamais sur la marchandise. On ne peut pas franchement dire que les employés du 321 soient à la fête sous la coupe du directeur général Charolais.

Tchernia retrouve l’acteur phare de la troupe des Branquignols, un Louis de Funès, dont les mimiques génialement grotesques font alors le bonheur des spectateurs pliés en quatre devant son « Oscar » au théâtre. A la tête du 321, il impose son rythme, jouant parfois les chefs d’orchestre aux dépens du metteur en scène, parfait son rôle de manitou mégalomane et vaniteux, impitoyable et odieux avec ses subordonnés. Avec Bluwal, on n’en est pas encore aux cascades de rire du « Corniaud » ou de « la Grande Vadrouille », mais il faut bien reconnaître que l’on doit le meilleur de cette satire au désormais mythique énergumène comique du cinéma français. Non seulement « Carambolages » lui permet de pulser son jeu au point de tirer la couverture à lui, mais il s’essaie à un exercice peu coutumier, celui de mettre des mots d’auteur dans son texte. Bien avant d’être « L’avare » selon Molière, il met ici en bouche des dialogues signés Audiard. Contrairement aux autres comédiens du film qui se limitent à empiler les mots d’esprit du flingueur de tontons avec bien moins de classe que ne l’auraient fait Gabin, Blier ou Ventura. De Funès s’approprie son langage, « s’insinue, se faufile, s’immisce » dans la partition d’Audiard pour lui imposer sa propre musique, la rendant plus appréciable encore. Il la détourne même parfois comme le laissait entendre Bluwal, trouvant « quelques petits trucs, comme lorsqu’il dit à Virlogeux que  » le citron donne encore quelques gouttes « . Cette phrase, il l’a inventée sur le plateau. Je l’ai gardée car c’était bon. »

Certainement conscient de tenir avec Fufu le principal atout comique de leur film, Bluwal et Tchernia repoussent plus que de raison le moment où il faudra lui dire adieu, négligeant largement le jeu des rivalités internes pour un double-jeu amoureux qui se serait montré totalement dispensable s’il n’était servi par l’adorable Sophie Daumier dans le rôle de la maîtresse. Funès hors-jeu, les deux têtes pensantes du film trouvent renfort chez Michel Serrault qui met le point sur le i du verbe rire, dans le rôle d’un ancien de la rue Lauriston nostalgique de la France de Vichy. Son personnage de flic en folie calqué sur le passé de collabo du patron défunt lui offre l’opportunité de grands gestes, de regards écarquillés et malveillants, et de saillies germanophones qui n’auraient pas déplu au « Docteur Folamour ». Cette cascade de rire ne fit pourtant pas le bonheur des escaliers cannois où le film de Bluwal représentait la France. Bashé par les Cahiers (malgré la présence d’un Delon de dernières minutes), boudé par le public, il est grand temps que ce « Carambolages » reprenne « vraiement » sa juste place dans le paysage comique des années soixante.

13 réflexions sur “CARAMBOLAGES

    • Marcel Bluwal, c’était aussi l’homme derrière le fameux Vidocq, où il retrouvait le Claude Brasseur de son Festin de Pierre. Un sacré tempérament qui disparaît à 96 ans, et avec lui tout un pan de l’histoire audiovisuelle.

      Quant au « Viager » de Tchernia (et Goscinny si je ne me trompe), c’est un des films que j’ai peut-être le plus regardés dans ma jeunesse. Je me le mettais en boucle en étant à chque fois mort de rire devant les trouvailles du scénario. Depuis, à chaque fois qu’on me parle de viager, j’ai toujours une pensée pour la famille Galipeau. 😁

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    • Oui, c’est vrai, dans le Monde. Je me suis d’ailleurs pas mal servi de l’article pour nourrir mon intro. Mais à la téloche, c’est resté très discret, ce qui est un comble vu le passif de ce brave Marcel.

      Reste ce « Carambolages » qu’on espère voir néanmoins rediffusé sous peu. Dialogues d’Audiard en effet, et ce n’était d’ailleurs pas la première fois que Fufu s’y collait. Ils se sont croisés treize fois entre 1949 et 1965. « J’ai beaucoup travaillé avec Louis au début de sa carrière, disait-il. Et j’ai cessé quand il est devenu une star. » Toute leur collaboration est d’ailleurs très bien racontée par Jean Ollé-Laprune dans le catalogue de l’expo sur de Funès réalisé par la Cinémathèque de Paris.

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