Le DERNIER DUEL

Balance ton heaume

« 1. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » Dieu a voulu l’espèce humaine bisexuée et l’union de ces deux sexes.
2. Mais il a créé ces sexes inégaux : « Il faut que je lui fasse une aide (adjuditorium) qui lui ressemble (simili sibi).  » L’homme a précédé ; il conserve la préséance. Lui-même est image de Dieu. De cette image, la femme n’est qu’un reflet, second. « Chair de la chair d’Adam », le corps d’Eve fut formé latéralement. Ce qui le place en position mineure. »

Règlement matrimonial médiéval in Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre, 1981.

Ils sont peu, aujourd’hui, les grands cinéastes à oser s’aventurer dans les grandes heures de l’Histoire. S’il en est un qui, depuis son premier film, s’en est fait une spécialité, c’est bien Sir Ridley Scott. Cinéaste pointilleux, adepte des grandes fresques comme naguère l’était le pionnier De Mille, il n’a fait l’impasse sur aucune période, tournant sa caméra vers le passé autant que vers l’avenir. Après avoir conté le temps de croyants du « Kingdom of Heaven », puis narré la légende du brigand de Locksley dans « Robin Hood », le voici de retour au temps où la France revêtait « son blanc manteau de cathédrales », à la faveur d’un « Dernier Duel » qui opposa deux preux sous l’œil du roi, et d’une gente dame qui réclamait que l’on lave son honneur faute de pouvoir elle-même le défendre à armes égales.

Capes et épées sont des sujets que Ridley Scott connaît fort bien, ils furent même l’objet de son remarqué (et ô combien remarquable) premier long métrage. Mais ces « Duellistes » acharnés inspirés de Conrad ferraillaient pour réparer un affront anecdotique dont l’origine se perdait dans la nuit des combats. « Le Dernier Duel » (qui ne sera pas son dernier film puisque suivra bientôt le défilé de stars de « House of Gucci ») est lui gravé dans le marbre, rapporté dans les chroniques de Jean Froissart, puis repris dans un ouvrage signé du médiéviste américain Eric Jager. Il revient sur le litige qui divisa à la fin du XIVème siècle, le sire Jean de Carrouges, modeste chevalier vassal du comte d’Alençon, et l’écuyer de celui-ci, le dénommé Jacques le Gris, et que le roi de France Charles VI permit de régler par ordalie. C’est dans une France aux finances exsangues, décimée par la peste et par la guerre contre les Anglais, que les deux hommes se retrouvent en lice pour faire éclater la vérité, celle choisie par Dieu, faute d’éléments suffisamment probants pour qu’elle fût éclairée par l’homme.

Dans un coin de l’arène, la lance fermement tenue par un Adam Driver à la crinière de jais pointe déjà en direction de son adversaire campé par un Matt Damon massif, la joue droite lardée d’une impressionnante balafre qui vient abimer sa naturelle sympathie. Dans les tribunes, le tout jeune roi incarné par Alex Lawther (dont les rictus sadiques annoncent déjà les accès de démence à venir, sorte de déclinaison médiévale du Commodus de « Gladiator ») se réjouit d’avance du spectacle, tandis que frémit d’un côté Ben Affleck en Pierre d’Alençon défendant son champion, et tremble de l’autre la belle Jodie Comer dans la robe noire de Marguerite de Carrouges, priant pour que le bon Dieu lui accorde son soutien. 

Faute de Perche, Scott revient en Périgord, à l’endroit même où, il y a plus de quarante ans, il filma ses sabreurs napoléoniens, y trouvant forteresses, bois et rivières propres à satisfaire son goût du pittoresque. Comme à chaque film, Scott entend bien ravir l’amateur de reconstitutions, donnant à voir un Moyen Âge grisant et grisé, esthétiquement léché, auquel il accorde les faveurs hollywoodiennes de quelques CGI outrancières. On passera donc sur ces vues de Paris très bande-dessinées, si ce n’est pour apercevoir l’emblématique Notre-Dame, dont la façade recouverte d’échafaudages nous semble aujourd’hui étrangement familière. Car si Ridley Scott fait un bond dans le temps pour ravir les amateurs de donjons et d’armures (ici éclairés par le talentueux Dariusz Wolski, enlumineur officiel de Scott depuis « Prometheus »), il n’en oublie pas moins que le fond de l’affaire est d’une brûlante actualité, à condition de le considérer sous l’angle approprié.

Comme l’attestent les chroniques qui nous sont parvenues, exclusivement rédigées par des plumes masculines et sous autorité religieuse, il est d’abord question de laver l’honneur d’un chevalier plutôt que celui de sa dame pourtant bafouée dans sa chair et son sang. Il est bien ici question de rapport adultère commis par Le Gris à l’endroit de l’épouse de Carrouges, et dont le consentement est soumis à controverse. Le spectateur comme l’assemblée des nobles réunis est donc invité à trancher au regard des trois récits qui lui sont présentés à la cour de justice. En bon historien, et sur les conseils scénaristiques de Nicole Holofcener, ainsi que de Matt Damon et Ben Affleck qui se sont penchés sur le script avant d’enfiler à leur tour la côte de maille, Ridley Scott va croiser les sources, proposer trois lectures de l’évènement comme on l’eut fait naguère à la Porte des Démons dans un film de Kurosawa.

Les deux premières versions reviennent à la primauté masculine, Le Gris et Carrouges proposant leur vérité des faits, la mise en scène prenant un soin particulier à soigner la virilité de ces deux mâles guerriers, ainsi que leur loyauté respective : le premier à l’endroit de son suzerain direct, l’autre à l’égard de Dieu et de son roi. Scott propose du premier le portrait d’un bellâtre opportuniste, raffiné et lettré mais hautement sensible aux blandices féminines comme aux ors du pouvoir. Le second se montre tout aussi courtois envers sa dame (à moins que ce ne soit pour la dot), mais autrement moins éclairé et fortuné : impulsif et forcené, il entend, avant même que Sainte Jeanne ne vienne, libérer à lui seul le royaume du joug des Anglais. Vient enfin la vérité selon Marguerite, celle que Scott laisse entendre comme admise, et qui va montrer les mâles sous un jour bien moins favorable. Si les faits rapportés sont les mêmes, la mise en scène fera en sorte d’en altérer l’interprétation, jouant de subtils contrepoints, de légères variations de propos, de changements d’attitudes, et de valeurs de cadres qui se teintent d’une certaine ambiguïté.

Ainsi chacun, dans son for intérieur, est convaincu d’être détenteur de cette vérité et de fait, d’être dans son bon droit. Au public de trancher, d’être juge sans prendre parti, tâche des plus ardues lorsqu’à la faveur d’un baiser, l’habile metteur en scène entend instiller le doute, et semer le trouble quand l’enfant paraît. Sans coup férir, à l’instar de son affrontement final, « Le Dernier Duel » renverse les certitudes, faisant peser son juste poids dans la balance le point de vue féministe de celui qui défendit jadis les droits de « Thelma et Louise ». Pourtant, se défiant des apparences, Ridley Scott se montre bien plus roué et facétieux qu’on ne l’imaginait sur un pareil sujet, pas si éloigné de ce qu’eût pu proposer un Paul Verhoeven en pareille circonstance. Il suffit d’un regard caméra pour que soudain toute certitude se trouble, et qu’incombe une fois de plus à notre perspicacité le soin de savoir si le père est aux cieux.

69 réflexions sur “Le DERNIER DUEL

  1. Hello. Tout à fait de ton avis. Allie les émotions d’un cape et épée aux armes lourdes et encore médiévales à l’intelligence du propos reposant sur de sérieuses bases. Référence évidemment au splendide Rashomon (c’est le premier film japonais que j’aie vu, à la TV noir et blanc, et très jeune) qui m’avait déjà marqué. Comme tu l’as conclu, certitudes vacillantes. A bientôt.

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    • Bonjour Claude,
      Je dois avouer avoir été très agréablement surpris par ce nouveau Scott dont les sorties en sont pas « à armes égales » (pour reprendre le clin d’œil que j’ai glissé dans l’article). J’aurais peut-être même trouvé la démonstration un tantinet longuette et lourdement harnachée s’il n’y avait cette malice derrière les images, ces reflets à peine changeants d’une version à l’autre, qui interrogent puissamment la question de l’intime conviction et de la vérité historique. La distance temporelle avec les faits nous permet de les aborder de manière dépassionnée, sans redouter l’ire de l’hystérie ambiante, tout en portant un regard je crois assez juste sur la considération des femmes dans la société médiévale (et actuelle).
      Et c’est aussi une invite à revenir près de la Porte des Démons pour y interroger l’âme des défunts. 😉

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  2. Le père regarde ailleurs pendant le viol et est absent lors du duel. Ces bondieuseries c’est quand même une énigme…
    J’ai beaucoup apprécié qu’il y ait si peu de différences dans les 3 visions du viol qui en est bien un. Je constate que ça en dérange beaucoup qui auraient aimé que les 3 versions soient bien différentes. C’est subtil et tout est dans les détails.
    Matt Damon au plumard m’a fait mourir de rire. En le revoyant hier dans Le Mans 66, je me suis dit que c’était l’un des meilleurs acteurs du monde. Oui dans l’excès et sans nuances.
    Jodie est un astre (à l’opposé d’une Bene Gesserit inexpressive).

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  3. Encore un texte très bien écrit et documenté, pour un Ridley Scott qui m’a agréablement surpris. Bien loin de ses prequels d’Alien qui semblent conduire à une impasse, ‘Le Dernier Duel’ est à la fois plus modeste dans ses enjeux et plus contemporain dans son sujet. Le film emprunte la structure de ‘Rashomon’ pour montrer les différences de point de vue sur un même évènement, pour relativiser la notion de « vérité » mais jusqu’à une certaine limite car Sir Ridley prend clairement parti (des rôles de femmes fortes, il en a proposé pas mal dans sa carrière je pense entre autres à Eva Green dans ‘Kingdom of Heaven’), égratignant au passage l’image du preux chevalier. Et pour moi, Jodie Comer est la révélation de l’année 2021 avec ce film et la récréation jouissive ‘Free Guy’ sortie cet été sur les écrans.
    Du coup j’attends avec intérêt le tout prochain film de sir Ridley : ‘House of Gucci’.

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    • Joli texte au service du film. Je trouve les trois incursions médiévales de Ridley Scott excellentes. Celle-ci est à la hauteur du discours, une plongée dans l’époque avec force détails. Ce XIVe nous apparaît dans toute sa structure, ces cadres limitant les mouvements de chacun et empêchant totalement où presque les chacunes. Je trouve parfaite la version de la dame, Scott nous fait plaisir de lui attrbuer une très habile gestion du domaine. Je trouve parfaite la version de l’époux seigneur illettré ; c’est la version à laquelle le petit garçon que j’étais est attaché, glorieux au combat, juste envers la dame, doux et aimant. Aujourd’hui, on en revient. Je trouve parfaite la façon dont la dame n’a que peine et punition de parler ; sincère, elle ne reçoit que violence de la part de tous, y compris de celui qui lui rendra justice qui ne s’occupe en définitive que de sa propre personne.

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    • Bit worried about House of Gucci. I am always worried when trailers mostly consist of telling us how many Oscar winners or nominees are involved. Not all his contemporary pieces hit home – ie All the Money in the World. and I’m not sure Lady Gaga managed the accent.

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  4. Superb and informative review. Your note on the marriage contract says everything there is to know about gender inequality. I am a massive fan of Kingdom of Heaven (director’s cut) and feel that like here he addressed real issues (including female power) rather than mere heroism. I’d love to know who contributed what to the Duel screenplay. Very interesting the comparison you make with Verhoeven and you are right, although Scott appears to come down in favour of Marguerite (« the truth ») the issues are from clear. Absolutely fascinating film but after just a couple of weeks it has already vanished from my local multiplex.

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    • Ah, je suis content se voir que je ne suis pas le seul à avoir été interpellé par ce dernier regard. Quelles pensées sont donc projetées vers cet enfant (un garçon !) à travers ce sourire dont on ne sait s’il inspire la tendresse, l’apaisement ou la satisfaction. Bien joué Ridley.

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  5. Un très beau retour de ta part sur un film que je voulais absolument voir mais qui n’était plus à l’affiche dès la seconde semaine ici. Quel dommage car ce film a tous les atouts pour me plaire. Ridley Scott et l’histoire c’est quelque chose. Quelle carrière, ils ont encore beaucoup à apprendre de lui nombre de nos réalisateurs.. Je me rattraperais avec la sortie Blu-ray c’est une certitude. Je te souhaite un beau weekend, merci pour cet excellent partage ! 😊

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    • Bonjour Frédéric,
      C’est bien triste que ce beau film ait si vite disparu des écrans. Je trouve sa distribution très réduite d’ailleurs, peut-être est-ce dû à la classification et à la rudesse de certaines images. Je trouve d’ailleurs remarquable et courageux que Scott n’ait rien cédé sur ce point, malgré le risque que cela induit sur le retour sur investissement. Espérons que cela ne bride pas ses projets à venir (notamment celui sur Napoléon, faute d’avoir pu voir la version Kubrick), et qu’il se rattrapera en salle avec « House of Gucci ».

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      • Bonjour à toi,
        Oui j’étais peiné pour lui parce que c’est un monstre sacré et qu’il n’a rien perdu de son talent. J’ai été très surpris de ce désintérêt du public. Si il préfère voir Venom 2.. 😉 tant pis pour eux car ils ne savent pas ce qu’il manque. Il y a des accidents qui surviennent au box office. Scott en a connu mais il s’est toujours remis en selle. Mon envie de voir ce film est toujours aussi présente. Nous en reparlerons dans les prochaines semaines quand je l’aurais vu 😉 Beau weekend à toi 😊

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  6. Excellent, historiquement passionnant et quelle reconsitution, Mon plus gros bémol ira aux deux versions du viol, trop similaires pour y voir une réelle différence de fond… Mais Scott signe là son meilleur film depuis « American Gangster »

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    • C’est vrai qu’on n’avait pas vu Scott aussi inspiré depuis longtemps. Peut-être le doit-il en partie au scénario signé Holofcener-Affleck-Damon. Son art de la mise en scène n’a plus qu’à se régaler ensuite. Les deux visions du viol sont assez subtilement proche, ce qui ne me choque pas car le réalisateur entend bien montrer dans une version comme dans l’autre, la brutalité de rapport entre le guerrier et la femme. L’un se voit comme attiré par les charmes d’une femme qu’il croit amoureuse de lui, l’autre se sent bafouée, salie, humiliée dans sa chair et dans son âme. Deux moments identiques vécus selon deux interprétations différentes : l’une traumatique, l’autre conquerante.

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  7. Pas vu, je suis un peu méfiant je dois admettre et je trouve dommage qu’un film qui reprend la structure de Rashomon ne pousse pas l’analogie jusqu’au bout (i.e. les trois version sont équivalentes et aucune n’a la préférence du réalisateur). Enfin bon, cela doit encore être ma mauvaise foi.

    Sinon bravo pour ton épigraphe incroyable de Duby et – puisqu’on en parle dans les commentaires – je recommande chaudement Marriage story et je ne sais pas si c’est Adam qui y harcèle Scarlet ou l’inverse …

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    • « Marriage story » est sur ma liste à voir depuis longtemps mais je ne prends jamais le temps de m’y atteler.

      Les trois versions de Scott ne sont pas tout à fait équivalentes, la différences tient justement à la subtilité de la mise en scène, des angles, et des manières d’interpréter les événements. Chacun dit sa vérité, et en est convaincu, là où dans Rashomon tout le monde mentait. Par une astuce d’affichage, Scott pointe celle de Marguerite comme étant celle à laquelle le spectateur doit se fier, montrant les récits masculins dans leur infatuée hypocrisie. Le mari et le violeur sont donc mis face à leurs responsabilités respectives, puis face à face dans un duel où chaque champion est désavoué.
      Et puis il y a cette conclusion étrange que j’aimerais revoir un jour pour en percer le mystère.
      Tu devrais tenter quand même car là aussi les critiques que j’ai liés semblent s’accorder sur la haute qualité de ce Scott.

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    • Et j’oubliais, merci pour la mention de l’épigraphe. J’ai cité Duby pour mieux aider à cerner la condition d’épouse à l’époque. J’aurais pu aussi citer Froissart qui, dans sa chronique de l’événement qui intéresse le film, reprend les termes de Jean de Carrouges ainsi après que Marguerite se fût confessée à son epoux :
       « Bien, certes, dame ! mais que la chose soit ainsi que vous le me contez, je vous le pardonne ; mais l’écuyer en mourra par le conseil que j’en aurai de mes amis et des vôtres ; et si je trouve en faux ce que vous me dites, jamais en ma compagnie vous ne serez. »
      Dans ce « pardon », on devine bien que la faute en incombait à la femme, et que seule l’offense faite à l’homme vallait réparation par le duel. Le scénario traduit parfaitement cette vision très masculine, y compris à charge pour le chevalier dans la version de Marguerite.
      Mais le plus terrible, c’est que ce soit trop souvent le cas encore aujourd’hui.

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