ILLUSIONS PERDUES

Les masques et la griffe

« Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine. »

Honoré de Balzac

De quoi Balzac est-il le nom ? Voilà bien une question qui taraude Xavier Giannoli, lui qui a laissé mûrir depuis de nombreuses années ce projet d’adapter « Illusions perdues ». La réponse s’est construite au fil des films qu’il a tournés, qui sont autant de pierres à l’édifice de la comédie humaine, comme autant d’arrêts sur image édifiants. Du ringard de bastringue à la diva discordante, de l’inconnu célébré à l’imposteur bâtisseur, tous mentaient ou se mentaient, piquant droit vers Rubempré et sa poésie florale joliment dépouillée par le tumulte d’une farandole à l’effrayante cruauté.

Au début était la nature, la candeur des sentiments, la fraîcheur bucolique d’une vie charentaise. Giannoli plante sa caméra dans les herbes hautes, là où Lucien cueille ses vers et laisse germer son inspiration en direction d’une « Madame de… » pour laquelle il soupire dans l’ombre. Mais dans la France de la Restauration comme dans la France actuelle, la notoriété se gagne à Paris. Giannoli et Jacques Fieschi passent donc rapidement sur la partie introductive du roman pour mieux tremper leur plume dans l’encre de la deuxième, là où le temps de l’innocence cède le terrain à l’ivresse du pouvoir et aux turpitudes de la grande ville, là où s’embrassent le mirage de la gloire et le spectre de la déchéance au grand bal du bonheur des drames. En cette époque pas si différente de la nôtre, il suffit d’un peu de papier, d’un filet d’encre bien saignée, et quelques sentences bien senties, des formules à l’emporte-pièce qui claquent comme la porte au nez de celui qu’on veut humilier, pour faire ou défaire une réputation.

A cette époque, un triomphe artistique ne se conçoit pas sans un article qu’on achète, sans applaudissements obtenus contre monnaie sonnante et trébuchante. Les idéaux révolutionnaires ont été sauvagement piétinés par les guerres napoléoniennes, mais la liberté d’expression demeure, une libre parole qui autorise tout et surtout n’importe quoi, qui encense un jour et conchie ensuite sans aucune forme de regrets. Cette presse girouette a tout d’une basse-cour en effervescence qui tranche avec les poulaillers d’acajou de l’aristocratie dans lesquels Lucien Chardon, qui se pique d’être « de Rubempré », espère naïvement se faire une place auprès de sa dulcinée. A la gouverne de ce sérail endimanché, Giannoli ne manque pas de dépeindre la Marquise d’Espard, confiée à une exquise Jeanne Balibar aux œillades cauteleuses et aux saillies perfides, qui ne prend la parole que pour lâcher ses répliques à double-sens soufflées par des serpents qui sifflent dans sa tête. Ses airs satisfaits tranchent évidemment avec le visage triste et résigné de Louise de Bargeton, confiée à la particule de Cécile de France.

Pris dans cette cage où il joue les dindons de la farce, Benjamin Voisin dans le rôle de Rubempré (beau garçon qui suscite à nouveau l’admiration après les feux de l’« été 85 ») va donc tenter d’exister de ses propres ailes, en se taillant une plume dans un de ces canards bons marchés qui finissent par emballer le poisson. La voix d’un narrateur (qui se fera connaître à la toute fin – belle trouvaille du réalisateur) prend en charge la chronique de ce candide qui peu à peu s’installe dans les colonnes du Corsaire-Satan, feuille de chou influente que dirige avec le cynisme de rigueur le fameux Lousteau du roman, rôle que se plait à interpréter non sans délectation l’impeccable Vincent Lacoste. L’acteur est là où on l’attend, à la fois espiègle et impertinent, arrogant et arriviste, amuseur public aux dents longues et à la morgue au nez. Il ne manque pas une occasion de faire tourner en bourrique l’énorme Gérard Depardieu, parfaitement à sa place dans la boutique surpeuplée de l’éditeur illettré Dauriat, avec son allure d’épicier ventripotent qui vendrait des pages au kilomètre comme des tranches d’ananas pourvu que cela lui rapporte de quoi remplir sa panse.

De l’autre côté de la table, Giannoli et Fieschi placent un personnage à l’âme sombre, convoquant l’esprit du Cénacle balzacien ici absent : Nathan s’avère être un des personnages les plus réussis, confié à un épatant Xavier Dolan, dépouillé de son accent et particulièrement impliqué dans le sujet. L’acteur québécois s’y montre même touchant, habillant son personnage d’une subtile touche de spleen ténébreux, celle d’une plume vagabonde qui volette d’un milieu l’autre en glissant sur les courants politiques avec l’espoir, peut-être, de ne pas trop gâter son talent. Sa personnalité de réalisateur va même jusqu’à infuser le parti-pris visuel d’un Giannoli qui se laisse aller à quelques facéties baroques tranchant avec la fluidité organique qui préside au film. Cette scène montrant Rubempré flottant au-dessus de l’assemblée, en état de grâce, enivré de tous ses succès, aurait pu être une trouvaille de l’auteur de « Laurence Anyways », mais la férocité de la chronique, la description du piège qui broie les illusions de Rubempré dans un tohu-bohu de personnages, de costumes taillés sur mesure par Pierre-Jean Larroque (déjà l’étoffe d’un orfèvre pour « Mademoiselle de Joncquières »), de théâtres, de salles de rédaction encombrées et de salons parisiens illuminés par le « génial » Christophe Beaucarne (la vérité du réalisateur s’impose à l’écran), n’est pas sans rappeler les déboires d’un « Amadeus » s’excitant dans le film de Forman.

L’euphorie générale qui se dégage de toutes ces séquences foisonnant de personnages, de cette atmosphère de trafic d’opinion où chaque réplique pulse d’une vigueur qui jamais ne fléchit, nous ramène aussi vers Scorsese (voire Ophuls à travers lui), preuve que Giannoli a su hisser son talent au rang des tout meilleurs. Il met dans le récit toute la finesse et l’éclat qu’il puise à la source balzacienne, faisant passer Racine pour un soporifique, même mis en voix par la généreuse Coralie. L’amoureuse de Lucien aux rondeurs roturières et aux bas rouges affriolants, reine des Boulevards où se confondent comédiennes, cocottes et prostituées, est portée par une talentueuse Salomé Dewaels, jeune actrice belge qui prouve ici qu’elle peut endosser un rôle de belle envergure. Dans une mise en scène brillante et virtuose, le réalisateur en fait la victime collatérale d’un espoir de revanche sociale à l’arrière-goût amer, qui change la quête de reconnaissance en course-poursuite aveugle et éperdue vers la célébrité. Xavier Giannoli regarde Lucien se noyer dans l’encrier du ressentiment, celui qui vous gicle au visage et qui salit tout, cette cruauté qui perdure au fil du temps, et qui se nourrit d’illusions qui ne sont pas perdues pour tout le monde.

35 réflexions sur “ILLUSIONS PERDUES

  1. Une belle réussite en effet que cette adaptation, certes partielle, d’un des plus grands romans du monde. Giannoli a modernisé certaines références pour mieux les raccorder aux médias d’aujourd’hui, ce que plusieurs critiques ont trouvé déplaisant, mais l’histoire se répète puisque le livre avait outré certains journalistes qui se sentaient à juste titre visés à l’époque. Manquent la grandeur d’âme de certains personnages absents de l’adaptation et cette générosité balzacienne propre à certains épisodes du roman mais je n’ai pas boudé mon plaisir comme tu le sais, d’autant que le découpage du film est plein d’énergie. Et les acteurs sont effectivement très bien.

    Aimé par 1 personne

    • Comme toi, j’ai aimé ce parti-pris qui consiste à glisser dans le sous-texte des allusions très actuelles (et qui se sent morveux, se mouche). Je ne les trouve d’ailleurs pas trop envahissantes, et pas si insistantes car le scénario s’attache principalement aux personnages et à la manière dont ils se débattent dans le Paris excitant et excité de la Restauration. Le contexte politique est d’ailleurs assez simplement dessiné, ce qui sans doute réduit les nuances du roman, mais qui a le mérite de rendre les enjeux plus fluides et accessibles. Des personnages qui sont tous formidablement incarnés.
      Je n’ai pas trouvé la place dans mon texte pour évoquer le claqueur joué par le regretté Jean-François Stévenin, ici je pense dans son dernier rôle (déjà très amaigri ai-je trouvé). C’est un personnage cocasse qui m’a beaucoup plu.

      Aimé par 1 personne

  2. Très envie de le voir ! D’autant plus que j’ai lu le roman de Balzac il y a quelques mois à peine et je l’ai encore bien frais en tête. Par contre j’attendrai peut être qu’il sorte en DVD pour le regarder. Et c’est vrai que la critique de Balzac contre le monde de la presse et des éditeurs est encore d’actualité !

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Marie-Anne,
      Je suis content que mon article te donne envie.
      J’échangeais il y a quelques jours à peine avec un ami qui comme toi a lu le roman il y a peu et qui a beaucoup apprécié le travail de Giannoli. Bien sûr le film n’a pas la densité de l’œuvre de Balzac, mais je pense que tu y retrouveras tout de même ce qui t’a plu dans le livre.

      Aimé par 1 personne

  3. Vu ! Très réussi. C’est marrant car étant en train de relire Zola, j’ai appris qu’un sujet que celui-ci aurait aimé aborder dans ses Rougon-Macquart est la presse. En fait Balzac l’avait déjà fait. Cela aurait été intéressant d’avoir l' »update » puisqu’il est antérieur à la période zolienne.

    Aimé par 1 personne

  4. Pingback: Illusions Perdues | Coquecigrues et ima-nu-ages

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s