ERASERHEAD

Dans la brume électrique

« Parfois les idées, comme les hommes, surgissent pour nous dire bonjour. Elles se présentent, ces idées, avec des mots. Sont-ce des mots ? Ces idées parlent d’une façon si étrange.
Tout ce que nous voyons dans ce monde s’inspire des idées de quelqu’un. Certaines idées sont destructrices. D’autres sont constructives. Certaines idées viennent parfois sous la forme d’un rêve.
Je peux le répéter. Certaines idées viennent parfois sous la forme d’un rêve. »

Introduction de la Dame à la Bûche, Twin Peaks, saison 1 épisode 2, 1990.

La pellicule est une matière impressionnable. Elle capte les grains de lumière, les capture dans ses cristaux, pour finalement se révéler, après avoir été trempée dans un liquide adéquat, dans la pleine expression de son mystère. Il se trouve que, placée entre les mains d’un génie de l’image, elle devient aussi une matière impressionnante. C’est le cas lorsqu’apparaît, teinté de Noir et de Blanc, saisi dans un halo de poussière, « Eraserhead », le titre d’un film-personnage envoûté par l’esprit de David Lynch, invitation à un voyage au bord du subconscient.

La tête d’un homme. Jamais peut-être un film n’aura été autant réduit à tel emblème. « Eraserhead », même pour ceux qui ne l’ont pas vu, c’est la tête de Jack Nance, les yeux écarquillés vers un ailleurs, l’épaisse tignasse dressée comme sous le coup d’une électrocution, sorte de croisement hybride entre un Sergueï Eisenstein halluciné et la fiancée de Frankenstein. Cette coupe est telle que Lynch l’a voulue (« pour une raison que j’ignore, c’est un détail qui compte beaucoup pour moi dans la vie » explique le réalisateur dans ses mémoires), improbable tout autant que mémorable. Ce n’est pourtant pas le seul détail qui frappe dans « Eraserhead », car bien d’autres formes étranges et innommables viennent heurter la sensibilité du spectateur. Parce qu’elles sont étranges, et échappent bien souvent au sens commun, elles se trouvent refoulées dans les basses-fosses des souvenirs. C’est précisément à cet endroit, dans l’ombre d’une béance ouverte vers un autre monde, que la caméra de David Lynch s’enfonce (comme elle s’enfoncera plus tard dans le corridor obscur de « Lost Highway », ou derrière le rideau de velours de « Twin Peaks »), qu’elle va puiser les encres et les textures qui composeront le film.

« Eraserhead » est une planète mangée par les ténèbres. Une surface morte, granuleuse, cratérisée, comme crachée par le diable. Elle ressemble à un terrain vague, idem à celui que Lynch, alors jeune étudiant en art, traversait à Philly pour se rendre chez lui (« c’est là que j’ai commencé mon apprentissage de l’absurdité de la vie » confiait-il au New York Times), dans une banlieue ouvrière, un bas-fond noyé dans les vapeurs fuligineuses des cheminées d’usines, engourdi par le bruit incessant des machines industrielles qu’un démiurge rongé par la lèpre devait actionner perversement depuis son au-delà inaccessible. Le son est une autre composante essentielle, et même fondamentale, de ce film de David Lynch. Sous forme d’un bourdonnement permanent, un acouphène, un bruit sourd et diffus comme échappé du souffle rauque d’un Léviathan à l’agonie, il hante et obsède chaque instant du métrage, investit les silences de la conversation, étouffe même les notes d’un orgue lointain joué par Fats Waller. « La bande-son du film est habitée d’une tension presque insoutenable, et les effets sonores (…) sont si complexes et si riches que vous pourriez fermer les yeux et vivre le film rien qu’en écoutant cette partition. » écrit, dans « l’espace du rêve », Kristine McKenna, biographe et amie de Lynch.

Audible également des personnages, cet univers sonore participe d’un ordinaire morose et dépressif. Il chante la tristesse et le désespoir à l’oreille de ces individus captifs, et s’ajoute à la plainte incessante d’un enfant, un petit être prisonnier de ses langes, négligemment posé sur une table dans la seule pièce à vivre d’un minuscule appartement. Si l’enfant qui paraît dans le quotidien d’un couple est d’ordinaire symbole de félicité, dans l’esprit de Lynch c’est pourtant tout le contraire. Car de bébé, cette chose qui vagit incessamment, n’a que le nom. Il est le fruit d’une union improbable, l’émanation d’une hantise (celle d’un réalisateur terrifié par l’idée d’assumer sa récente paternité), créature difforme et suintante bientôt frappée d’un mal étrange qui va encore compliquer la situation. Le monde que Lynch donne à voir est purement organique, rongé de l’intérieur jusqu’au trop-plein, jusqu’à l’épanchement de jus visqueux, de sécrétions immondes (il a été impressionné par « le sang des bêtes » de Franju), l’expression du dégoût qui ne peut plus se retenir. Il traduit le malaise au cœur du cocon familial.

Car cet enfant est à l’image d’un couple à l’horizon muré : Henry et Mary (Charlotte Stewart, future madame Briggs à Twin Peaks, mère d’un autre enfant capricieux), les malheureux parents, se sont unis pour de mauvaises raisons, sous la pression familiale, rien pour le meilleur, tout pour le pire. Aucune joie, aucun sentiment de bonheur, même fugace, n’a droit de cité dans le monde d’« Eraserhead ». Même « In Heaven », dans ce refuge dissimulé « bien au chaud » (comme dit Lynch) par-delà les barreaux du radiateur, derrière le labyrinthe des tuyaux de fonte, le sourire de l’espérance prend la forme de la démence. Sur la scène de ce petit théâtre de l’absurde, se joue le drame de la folie ordinaire, celui qui conduira Henry à littéralement perdre la tête, à commettre l’impensable. Un damier a remplacé les zébrures du hall de l’immeuble (ces rhizomes étranges s’étendront jusqu’à la Black Lodge de « Twin Peaks »), comme si les jeux étaient faits, comme si le temps était venu d’être enfin libre. L’extase viendra de la lumière (« got a light ? » répèteront à l’envi les clochards nucléaires de la dernière saison de Twin Peaks), de cette rencontre avec « la Dame derrière le Radiateur » aux joues boursoufflées et à la peau rugueuse, de sa ritournelle trompeuse (« In Heaven, everything is fine… »).

« J’ai senti « Eraserhead », je ne l’ai pas pensé. »

David Lynch

Abstrait et surréaliste, cet univers dégénéré est le fruit d’une très longue gestation (cinq années entre le premier tour de manivelle et sa première projection !), la cristallisation d’une somme de visions nées d’un cerveau tout en ébullition et en méditation, complexe et torturé (« il y des scènes dans le film qui donnent l’impression d’être davantage à l’intérieur de ma tête qu’à l’écran » admet-il). Pour toutes ces raisons, il est certain que son accès n’est pas aisé pour tout le monde. « I saw it » clameront pourtant certains sur un petit badge arboré fièrement, un titre de gloire distribué à la sortie du seul cinéma de L.A. qu’il le diffusait. Ce sera le cas de John Waters, de Stanley Kubrick, de William Friedkin (qui lui décernera un prix au festival d’Avoriaz en 78), et même de Mel Brooks qui trouvera derrière ce film à l’expressionnisme tourmenté, l’esthète à même de faire honneur à la singulière histoire de John Merrick, d’appréhender comme il se doit la bizarrerie tragique d’« Elephant Man ». « Eraserhead » est la pierre angulaire d’une œuvre en forme de cabinet de curiosités, une expérience de cinéma à la fois insondable et fascinante, la marque d’un auteur qui n’est pas près de s’effacer.

41 réflexions sur “ERASERHEAD

  1. Bonjour Florent. Vu seulement à la télé. Sais pas trop quoi dire mais je ne suis pas un bon lynchien car mon film préféré est Une histoire vraie. Je n’avais jamais pensé à la ressemblance capillaire avec Eisenstein. Saisissante. A bientôt.

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    • Bonjour Claude,
      Effectivement, le Lynch de « une histoire vraie », ou de « Elephant Man », n’est peut-être pas le même que celui qui hante les recoins lugubres de « Eraserhead » , « Lost Highway » ou « Twin Peaks ». Ceci dit j’aime beaucoup aussi l’histoire très émouvante d’Alvin Straight. Le pitch est d’ailleurs tout à fait Lynchien, avec cette histoire du vieux monsieur qui traverse plusieurs États sur une tondeuse pour rejoindre son frère. Un voyage qui pourrait être un rêve, mais qui ne croise pas le même genre de difformités.

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  2. ‘Eraserhead’ est un rêve directement projeté aux spectateurs sur les écrans. Une transmission de pensée. Soit une expérience forcément étrange et déstabilisante. Un film que l’on ressent plus qu’on ne comprend. Lynch est un artiste-médium.

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    • Un « artiste-medium », c’est tout à fait juste, qui pratique d’ailleurs la méditation à haute dose. On peut tout de même s’interroger sur ce monde intérieur qu’il a donné à voir tout au long de ses œuvres. De « Eraserhead » à « Inland Empire », c’est assez tourmenté.

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      • Tourmenté, certes. Comme tous les rêves pour peu qu’on soit sensible au monde et selon notre histoire personnelle. Vient ensuite un travail sur les rêves, comme s’en rappeler juste avant de se lever pour ne pas les oublier, les garder en mémoire, les comparer avec des rêves précédents ou très anciens. Une matière première gratuite pour tout artiste qui ne se vend pas totalement au commerce.

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  3. Honte à moi qui n’aie jamais vu ce film. Mais ta chronique donne envie donc… je note pour un visionnage rapide. Sinon, pourquoi ne peut-on plus mettre j’aime à tes articles ? C’est triste…

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    • Merci Frédéric,
      C’est un film effectivement assez perturbant, avec de forts parti-pris artistiques qui puisent dans l’expressionnisme et le cinéma expérimental. Tout l’univers de Lynch est déjà présent en germe. Si tu aimes ce cinéaste, tu verras, c’est fascinant.
      Je te souhaite une belle et sombre soirée. 🦇

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  4. Jack Nance est coiffé comme Lynch (ou l’inverse).
    Ce film est un cauchemar. Inoubliable.
    I saw it mais j’aurais pu m’en passer.
    Je n’ai vu ni Dune, ni Twin Peaks, ni Laura Palmer mais tous les autres Lynch. J’ai même « rencontré » le maître à Beaune lors d’une conférence master class passionnante.

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  5. Je l’ai vu … et je dois admettre que j’ai calé. Trop expérimental pour moi et pourtant, j’adore Lynch mais je suis plus Twin Peaks / Blue Velvet / Mulholland drive qu’Eraserhead. La honte non ?

    Typiquement le genre de film dont « on pense que c’est bien mais on n’arrive pas à comprendre pourquoi », de ces films mystérieux dont on a l’impression qu’on a manqué quelque chose. Il faudra que je le revoie … après avoir relu ton (très éclairant) post

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    • Si tu aimes Twin Peaks, tu trouveras en Eraserhead les prémices. Comme je l’ai écrit, nous sommes là tout près des cauchemars de la Black Lodge, un monde dissimulé, un petit théâtre de l’angoisse (pareil au Silencio de Mulholland drive) caché non pas derrière un rideau mais derrière un radiateur.
      Il est temps de réévaluer ce film singulier.

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  6. Vu il y a très longtemps. Une expérience lynchienne d’adolescence. Expérience éprouvante, douloureuse. Je ne sais pas si je le regarderai à nouveau… quoi que.. je suis un peu maso.

    Après (ou avant, à mon âge les souvenirs sont ce qu’ils sont), j’ai fait l’expérience Twin Peaks… Et depuis, Lynch fait partie des grands (je crois par contre que j’ai eu du mal avec Inland Empire)

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  7. J’ai vu quelques films de David Lynch, qui est certes un grand artiste et qui a une vision du monde très spéciale et onirique, mais ce n’est pas mon cinéaste préféré, loin de là. Je m’étais un peu ennuyée à certains de ses films (lost highway, sailor Et lulla, Mulholland drive) et je n’ai pas souhaité en voir plus.
    Ta critique est excellente, ceci dit, bien écrite et bien ressentie !
    Bonne journée Prince Écran Noir!

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    • Il faut reconnaître que Lynch a un univers visuel très singulier auquel on n’adhère pas toujours aisément. Il va sans dire que « Eraserhead », ce premier pas cinématographique, sorte de film experimental de fin d’étude, n’est pas d’abord facile. Lynch se montrera plus accessible et bouleversant dans le film suivant, avant de revenir peu à peu à ses motifs étranges et à son univers truffé de symboles et de signes à décrypter.
      Merci beaucoup pour tes mots Marie-Anne, passe également une belle journée.

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  8. Je me souviendrais toujours de ma découverte d’ERASERHEAD, il y a de ça tellement d’années, alors que je n’avais vu que DUNE et BLUE VELVET, ce fut un réel choc, je n’étais sans doute pas préparé, mais j’avais été happé dans ce cauchemar éveillé dont le son ne nous laisse pas un seul moment de répit. Un grand moment, et un tour de force pour un tout premier film tourné dans des conditions précaires.

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    • C’est vrai que le tournage fut toute une aventure, un projet de fin d’étude qui devient un long métrage expérimental et matriciel de toute l’œuvre à venir.
      Le son est un élément majeur de cette œuvre qui, revue aujourd’hui, à l’aune de l’ensemble de l’œuvre de Lynch, s’avère quasiment programmatique comme je le laisse entendre dans mon texte. Même l’aspect du Navigateur de la Guilde dans Dune et la description des effets de l’Epice convoquent davantage les visions d’Eraserhead que le texte de Herbert. Ce sont aussi ces petits éléments qui sauvent sa version du désastre.

      Aimé par 1 personne

    • Lynch probably lives in a perpetual dream, and Eraserhead is a part of it. Even it looks like a nightmare, the strange feeling of the movie is a trip into his tortuous mind. Some like it, others hate, but it’s an experience that should be done.

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