CRY MACHO

Ol’ Gringo

« C’est l’histoire d’un homme qui a traversé des moments difficiles dans sa vie et qui, de manière inattendue, se voit confronté à un autre défi. Il ne le ferait normalement jamais, mais c’est un homme de parole. Il va jusqu’au bout. Et cela fait repartir sa vie à zéro. »

Clint Eastwood in Entertainment Weekly, 5 août 2021.

Comme les roues d’un vieux modèle au volant duquel on est désormais habitué de le trouver, la caméra de Clint Eastwood tourne encore. L’acteur et réalisateur, devenu un vieillard encore bien alerte, n’en finit plus de regarder dans le rétroviseur dès lors qu’il se met en scène, mettant en ordre chaque élément de son œuvre avant de l’offrir en héritage à la nouvelle génération. Voilà des années maintenant qu’on le sent proche de la fin, poursuivant l’aventure toujours un peu plus loin lorsque sort chaque nouveau film sur les écrans. Dans « Cry Macho », Clint Eastwood est bien vivant, même s’il est évident que le bout de la route n’est plus très loin. Rien que pour faire encore un bout de chemin dans son pick-up, on est prêt à fermer les yeux sur les ratés du moteur.

Au soir de sa carrière, Eastwood exhume un vieux projet. Le roman qu’il adapte date de 1975, immédiatement transcrit en scénario par son auteur puis proposé à de multiples acteurs pour le porter sur grand écran. Après une suite de projets avortés ou capotés (dont un déjà attaché à Eastwood à la fin des années 80 mais qui préféra reprendre le badge de l’Inspecteur Harry à la place), l’auteur N. Richard Nash finit par passer l’arme à gauche, laissant le script orphelin. Quoi de plus naturel alors qu’Eastwood le reprenne à son compte, le confie aux bons soins de Nick Schenk, son fidèle scénariste qui s’y connaît pour retaper les vieux moteurs puisqu’on lui doit les derniers chants du cygne eastwoodiens que sont « Gran Torino » et « The Mule ». « Cry Macho » semble vouloir croiser la route de ces deux films en narrant l’histoire de ce vieux monsieur qui part au Mexique pour récupérer le fils d’un vieil ami envers qui il est redevable. Sur son chemin, il croisera le fantôme de ses autres films, tantôt oncle protecteur tel qu’il était dans « Honky Tonk Man », tantôt fuyant la pègre et les autorités comme dans « Un Monde Parfait », puis trouvant le réconfort auprès d’une veuve (les scènes avec Natalia Traven sont de loin les plus émouvantes) comme s’il retrouvait « la Route de Madison ». Il se prendra d’affection pour un volatile comme jadis d’un orang-outang dans « Doux, dur et dingue », tout en incarnant comme jamais le mythe de l’ouest cabossé comme l’était « Bronco Billy », cow-boy ringardisé qui les convoquait tous.

Le couvre-chef qu’il a vissé sur la tête ne trompe évidemment pas, tout comme ces souvenirs du passé accrochés sur un mur, de vieux clichés rappelant les heures de gloire passées. A travers Mike Milo, ancienne star du rodéo depuis longtemps tombée de cheval, on ne voit que Clint Eastwood évidemment : une carrière flamboyante, les grandes heures de Rawhide, de Joe Kidd et de Sergio Leone, qui désormais s’éteint à petit feu. Lorsqu’il se retrouve pourchassé de l’autre côté de la frontière, son protégé Rafael (confié au jeune Eduardo Minett qui hélas joue comme un pied) lui conseille de changer de garde-robe (« pour que tout le monde ne voie pas un gringo, gringo, gringo »). Lorsqu’Eastwood alors disparaît dans une boutique, on s’attend presque à ce qu’il en ressorte avec un poncho et un cigare au coin du bec. Le clin d’œil eût été trop appuyé, une veste au motif local suffira donc à le fondre dans ce paysage dans lequel les évènements du moment vont le contraindre à prolonger son séjour. Il retrouvera cet esprit de communauté si cher à Josey Wales, cet idéal libertaire qu’il aura défendu toute sa vie en s’installant dans le tissu économique local, proposant ses services à qui veut. On peut évidemment ne pas croire vraiment qu’à plus de quatre-vingt-dix ans, Eastwood est capable de débourrer un mustang en pleine vigueur. Il va sans dire que Mike Milo, lui, le peut, car c’est le cinéma qui l’exige. Tout comme il s’attire immanquablement la sympathie d’une population locale affable, qui se presse auprès de lui pour ses talents de soigneur d’animaux.

« Je pense que le chien a juste besoin de beaucoup de repos, dit-il au shérif et à sa femme venus le consulter. Peut-être qu’il devrait dormir avec vous cette nuit, au bout du lit. » C’est exactement ce que l’on fait avec Eastwood en traversant ce film qui avance au rythme de son battement de cœur, en bivouaquant à la belle étoile ou en le voyant serrer tendrement dans ses bras l’accueillante Marta. Au fil de quelques accords de country qu’auraient bien pu composer Dwight Yoakam qui joue ici le père de Rafael, on partage les conversations sur la banquette du pick-up, on réfléchit sur l’arrogance de la jeunesse (« j’ai été beaucoup de choses, je ne le suis plus maintenant » dit-il), sur ce que signifie d’être fort (« Macho » dit-on en espagnol, c’est aussi le nom que Rafael a donné à son coq combattant), on reçoit ses confessions sur les coups durs de la vie et la question de la foi en Dieu. « C’est la version pastorale d’Eastwood » écrit joliment le critique américain Roger Ebert. Le poids de la mélancolie pèse quasiment sur chaque séquence du film sans se laisser toutefois gagner par un excès de nostalgie. Il suffit de le voir tenter de jouer les durs pour que la réalité de son âge le rattrape. « Je ne sais pas comment guérir la vieillesse » dit encore Mike au shérif mexicain venu avec son chien. Clint Eastwood a choisi d’en faire son alliée depuis maintenant des années, avec plus ou moins de réussite.

« Mais est-ce qu’un réalisateur américain important a fait un film aussi mauvais que « Cry Macho » depuis « le sport favori de l’homme » de Howard Hawks ? Il échoue dans tous les domaines : scénario, éclairage, lieux, décors, accessoires, costumes et casting. » proteste le cinéaste Paul Schrader après la vision du film. Il y a certes un peu de vrai dans cette déclaration tonitruante, et l’on serait sans doute plus impitoyable encore s’il n’était le fait d’un réalisateur mythique qui n’est jamais apparu à l’écran aussi fatigué. Mais les occasions de croiser la route de Clint Eastwood devenant de plus en plus rares, font que ce « Cry Macho », malgré ses nombreux défauts, nous serre le cœur presque autant que ses plus grands chefs-d’œuvre.

53 réflexions sur “CRY MACHO

    • Comme je l’ai écrit à Céciloule, il ne faut pas s’attendre à voir un grand Eastwood, loin de là. On est plutôt face à un film qui ploie sous le poids du prestige du réalisateur et qui tente de convoquer, une dernière fois peut-être, tous les visages d’une œuvre remarquée et remarquable. Pas indispensable, juste pour le coup d’œil.

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  1. Merci pour cette critique Prince, je verrais le film dès que l’occasion s’y présentera, même si je ne suis pas fan de tous ce qu’à pu faire Eastwood (Créance de Sang était risible, Honytonk man très pénible a regarder quand a son 15 h 17 pour Paris, je préfère ne pas y penser tellement la séance était horrible) Pour autant c’est peut être la dernière fois que le maitre nous offre un de ses films au cinéma, il ne faut donc pas cracher sur la soupe. Qu’il soit bon ou mauvais, ce truand d’Eastwood restera a jamais dans nos cœurs de brute.

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  2. « pour que tout le monde ne voie pas un gringo, gringo, gringo »: I like this sentence (As far as I understand of course)
    Thank you for the article that caught my attention. I couldn’t wait to watch the movie of the tyrant of the cinema. (Thanks to you…) 😉

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  3. Sans parler de tous ceux qui ont une boule de cristal : « c’est son dernier film ». Ce doit être ceux qui diront : je l’avais bien dit.
    Ben oui, il a 91 ans et même s’il a un bon capital génétique côté maternel, sa maman est morte à 97 ans, il n’est pas immortel.
    Bref, ça m’agace.

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  4. Bon, je devais aller voir le Nanni Moretti, j’avais envie de pleurer… mais je n’ai pas trouvé de places pour me garer (ma vie est une tragédie). De ce fait, je suis allée au cinéma où il y avait de la place. Et donc… j’ai vu le Clint.
    Tu es bien indulgent. C’est un ratage total.

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  5. Chouette chronique, mon bon Prince !

    Je n’ai pas adoré le film, mais je l’ai vraiment bien aimé. J’en parlé à chaud en réponse à ta chronique, ainsi qu’en réaction à la chronique de Pascale (chez elle). La mienne, de chronique, paraîtra en décalé. On est d’accord sur beaucoup de choses, toi et moi.

    Deux p’tites remarques en préambule :
    – Josey n’est pas gallois, mais s’appelle bien Wales. Tu confonds avec Orson ?
    – j’ai bien aimé la réplique sur le chien, mais juste la ligne d’avant, quand Clint explique au gamin qu’il ne sait pas ce qu’il faut faire pour ne pas vieillir (ou quelque chose comme ça).

    Ce vieux cabot, tout de même, il a de beaux restes !

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    • Sapristi, mais où avais-je la tête lorsque j’ai mentionné ce bon Josey ? Sans doute encore à Vienne où je viens de passer quelques jours sur les traces de Harry Lime (je recommande le musée pittoresque du « Troisième Homme » doté d’une collection hallucinante de matériels liés à ce film). Erreur corrigée.

      « Je ne sais pas comment guérir la vieillesse », c’est la phrase que prononce Clint à l’oreille du jeune Rafo pour qu’il traduise au shérif. Je la cite aussi car elle dit beaucoup de la persona qu’Eastwood a choisi d’entretenir depuis des années maintenant.
      Je crois qu’on aurait tort de s’acharner sur ce film qui effectivement n’entrera pas dans le panthéon de ses grands films (alors que « La Mule » frappe à la porte, un film que j’avais même préféré à « Gran Torino »). Il inspire une sorte de tendresse, notamment grâce à ce séjour au Mexique du vieil homme, le souvenir des rodéos (un emblème des origines de son pays qui était déjà présent dans « American sniper »), et le fantôme de ce cow-boy « Macho » qu’il incarnait naguère.

      Content qu’on soit du même côté du revolver pour sauver ce film. 😉

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      • Laissons les autres creuser, ouais !

        Merci pour la citation exacte avec le chien. En lisant ta réponse, je me redis aussi que pour quelqu’un comme Eastwood qui a souvent pris des positions très à droite, le choix d’entrer au Mexique n’est pas anodin. Il n’y a pas si longtemps, un gugusse haut placé de couleur orange ne parlait-il pas de ce pays comme d’une menace permanente pour les States ?

        Bon, évidemment, on n’est pas obligé de chercher un message politique dans ce film imparfait. Mais tout de même !

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        • Intéressante réflexion, qui m’est également venue à l’esprit en voyant le film. Eastwood se met dans la peau d’un immigré qui cherche du travail en attendant de pouvoir rentrer au bercail. Il découvre un pays de cocagne, avec des autochtones bienveillants, et où lui, le gringo pur jus, apparaît comme le plus farouche des réactionnaires. Eastwood est un paradoxe vivant, capable de vilipender une chaise vide et montrer un visage humaniste, à cent mille lieux du fasciste qu’il incarnait en Dirty Harry (selon les dires de Pauline Kael). On parle quand même d’un type qui revère la musique noire, qui est l’auteur d’un monument à la gloire de Charlie Parker, et qui s’est fendu d’un film sur Mandela. Tout comme son modèle Ford, il est une personnalité qui n’a pas de frontières, un esprit indépendant et libre. Certains disent libertarien.

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  6. C’est paraît-il un film mineur dans sa carrière mais comme tu l’écris très bien, Eastwood est un mythe et il mérite d’être respecté pour tout ce qu’il a apporté au cinéma. J’ai trouvé certaines critiques, parues dans la presse, particulièrement assassines. Je le regarderais à la télé mais j’ai tellement d’admiration pour Eastwood, on va le regretter quand il ne sera plus là Clint..
    Passe un excellent weekend ! 😊

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    • Je te confirme que c’est un film mineur. Mais il a des aspects attachants, et la présence d’Eastwood face à la caméra n’y est pas étranger tu t’en doutes.
      Certains critiques n’ont pas été tendres en effet, d’autres plus bienveillants tout en reconnaissant les défauts du film. Mathieu Macheret dans le Monde a écrit un texte assez proche du mien, et il résume son avis en ces termes (pour te donner une idée) : « Cry Macho est tout ce qu’on veut : un film bancal, boiteux, décalé. Mais il sait aussi, en filigrane, se montrer irrésistible, et même par moments bouleversant. »
      A toi de voir maintenant.

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  7. Beau texte. On avait déjà parlé du film sur mon site, et oui en effet, certaines pièces du moteur ne vont pas forcément avec les autres, font un peu tâche. Encore une fois, j’ose espérer qu’il aura le temps de repasser derrière la caméra pour livrer un dernier opus mieux rodé, histoire d’achever sa longue filmographie de manière magistrale. Après tout, il livre souvent un grand film après une oeuvre mineure.

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    • Merci camarade,
      Je ne compte hélas pas « l’affaire Richard Jewell » au nombre de ses œuvres magistrales même si je dois admettre qu’il est techniquement meilleur que celui-ci, mais forcément moins touchant car Eastwood reste hors-champ. Je garde comme toi espoir de voir encore d’autres films de Clint, même mineurs.

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      • Je ne l’ai pas encore vu justement celui-là, le jour où je m’étais décidé à le lancer, bug de mon lecteur, impossible de lire la galette, du coup, il est toujours sur ma liste des films à voir que je n’ai pas.

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  8. Je l’avoue, les petits pas mal assurés du vieux Clint me touchent plus que le venin d’un Paul Schrader (qui c’est ? un ancien scénariste talentueux ? ses derniers films sont tout à fait oubliables).

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  9. Quelle indulgence !… Pour moi, sans Clint ce film serait à jeter à la poubelle. Clint oblige on met un peu d’eau dans son vin comme on dit, mais pour moi ça reste sur le podium de ses pires films avec
    « Au-Delà » et « 15h17 pour Paris »

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    • Et « Firefox ». 😉
      Comme je l’ai dit plus (ou sur un autre blog, à force je ne sais plus), sans Eastwood ce film n’aurait c’est vrai aucun intérêt. Mais le fait est que le vieux cow-boy est toujours là, et sa seule présence fait vibrer même un scénario bête comme ses boots (qui sont de moins en moins faites pour cavaler).

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