L’Homme qui tua la peur

Devine qui vient de nous quitter…

« À travers ses rôles révolutionnaires et son talent singulier, Sidney Poitier incarne la dignité et la grâce, révélant le pouvoir des films pour nous rapprocher. Il a également ouvert les portes à une génération d’acteurs. »

Barack Obama

Il a choisi l’aube de cette nouvelle année pour briser ses chaînes, dans la chaleur de la nuit. Sidney Poitier ne viendra plus diner. Acteur oscarisé et militant au côté du pasteur King, « Esclave Libre » pour Raoul Walsh, il restera dans l’Histoire d’Hollywood comme un précurseur, l’icône qui éveilla les consciences d’acteurs tels que Denzel Washington, de cinéastes comme Spike Lee. Au tout début de sa carrière, il fut aussi « l’Homme qui tua la peur », un petit film tourné sur les quais par Martin Ritt, avec un jeune Cassavetes pour partenaire.

Pas facile le boulot de docker. Travail usant, laborieux, physique. Un milieu d’hommes, rude et violent. Un cadre idéal pour un jeune cinéaste qui, entrant à la MGM, ne se destine pas à être un simple raconteur d‘histoires, un faiseur de divertissement. Engagé corps et bien dans le système, Martin Ritt a des causes à défendre, des bannières à brandir. La rencontre d’un homme en fuite, courant dans la nuit pour attraper le dernier ferry pour Manhattan sur un générique de Film Noir, avec un homme Noir qui, lui, refuse d’être un homme en fuite : voilà une base scénaristique (puisée dans le répertoire dramatique dont il est lui-même issu) en phase avec ses intentions.

Le premier est joué par un tout jeune John Cassavetes qui se plonge de tout son être dans un rôle tourmenté. Garçon coincé, il a emporté avec lui les névroses accumulées durant des années de rapports conflictuels avec son père. Une carence évidente de confiance en soi doublée d’un traumatisme familial. Le voilà cheminot à New-York, victime des turpitudes d’un Kapo contremaître sans scrupule que se charge d’interpréter le formidable Jack Warden, la même année au générique des « 12 hommes en colère » de Lumet.

« Tu as le cœur noir » lui dit non sans ironie l’autre personnage de premier plan du film. Sidney Poitier, premier des grands champions du Black Lives Matters à Hollywood, n’est pas encore la célèbre victime de l’infâme shérif « dans la chaleur de la nuit », mais il réunit déjà dans sa personne un ensemble de qualités humaines qui tendent la main à l’homme blanc. Si dans le film son prénom est Tom, il n’est pas homme à se laisser ranger dans une case. Martin Ritt joue malicieusement avec les codes de la mixité en le montrant d’abord avec son fils au côté de Kathleen Maguire, actrice au profil très hollywoodien. On le voit en effet récupérer le petit garçon au parc de jeu, laissé à la surveillance de cette jeune femme qui, on l’apprendra ensuite, n’est qu’une amie célibataire servant occasionnellement de baby-sitter.

Le metteur en scène se charge ensuite de dépeindre l’amitié entre deux proches collègues qui n’ont que faire de leur couleur de peau. Une amitié franche qui vire imperceptiblement à la sincère complicité fraternelle et intime. Axel, chien perdu sans collier ayant fui le domicile familial après un drame traumatisant dont il fut le principal responsable, sera rapidement adopté par ce bon père de famille qu’est Tom Tyler, ainsi que par sa femme Lucie et leur petit garçon. Un geste de générosité pure qui étonne et déstabilise le jeune homme, méfiant de nature, avant qu’il ne se laisse apprivoiser. Un rapprochement en forme de vœu pieu adressé à un public qui n’a pas fini, dans ce film, de se voir confronté à l’hypocrisie ambiante.

De racisme il est bien évidemment question dans cette affaire, même s’il n’est en rien l’objet d’un film à thèse. Ritt pointe, dénonce, mais ne juge jamais. A peine sorti de l’oppression du Maccarthisme, le cinéaste, très marqué par ces années noires, ne fait pas l’impasse sur la question de la délation dans son film. Pourtant, le silence qui pèse ici sert avant tout à protéger la crapule, l’assassin. Les hommes, toutes couleurs de peau confondues, ne se risquent pas à braver cette omerta qui profite au pire pour mieux assurer l’illusion du meilleur.

C’est bien sûr la peur qui domine le film, celle d’être dénoncé, celle d’être renvoyé, celle d’être démasqué. Si Axel s’inscrit au bureau des docks sous un faux nom, c’est pour échapper aux autorités. Si personne ne dénonce le racket de Charlie Malik, c’est parce qu’il tient tout le monde par les bourses. Un système détestable et corrompu, une gangrène qui ne semble pas atteindre Tom. « Tu n’as tout de même pas peur de cette loque de Charlie ? » dit-il à Axel pour le libérer du joug de son chef d’équipe. Ironie du sort dont s’amuse Martin Ritt puisqu’ici c’est le Noir qui doit affranchir le Blanc. « Sourdement, implicitement, âprement, les films de Martin Ritt manifestent leur refus à l’égard du système d’exclusion auquel a conduit la crispation idéologique de l’après-guerre. » explique Olivier-René Veillon dans un article consacré au réalisateur.

Pour mieux planter ses crochets dans le flanc douloureux de la conscience américaine, Ritt imprime un style qui donne la part belle à l’acteur. Il suffit pour s’en convaincre de voir Sidney Poitier tenter un pas de deux dans son salon sur un mambo endiablé, ou ce mano à mano tragique, filmé d’un bloc, sans l’ombre d’une doublure, entre l’acteur Noir et le contremaître blanc. Chaque comédien, libéré du corset de la mise en scène classique et figée, se laisse aller à cette improvisation mêlée à une rigueur d’implication qui n’a rien à envier à la Méthode de Stanislavski. Rien d’étonnant de la part d’un metteur en scène passé par l’Actor’s studio, tout comme Paul Newman qui trouvera par la suite chez Martin Ritt le parfait interlocuteur à ses aspirations d’acteur. Une source à laquelle John Cassavetes s’abreuva lui-aussi tant on retrouve dans ce film ce sens instinctif de la mise en scène, le même sentiment d’urgence qui baignait ses premiers films, et le même mal-être écorché sur le pavé d’un personnage qui porte son fardeau comme une ombre sur les quais.

44 réflexions sur “L’Homme qui tua la peur

    • Bonjour Claude,
      J’aime beaucoup les films de Martin Ritt, je les trouve en général animés d’une puissance militante assez galvanisante. Je n’ai toujours pas vu « Le prête-nom » mais j’adore les deux autres que tu as cités. Mais aussi le formidable « Norma Rae » avec Sally Field et l’impressionnant « Hud » avec son acteur fétiche Paul Newman.
      Une pensée pour feu Sidney Poitier qui lui mit le pied à l’étrier du cinéma avec ce film adapté d’une pièce de Robert Alan Aurthur.
      Bon dimanche à toi.

      J’aime

  1. Un grand et bel acteur.
    J’apprends sa mort sur les blogs…
    J’ai vu tous les films que tu évoques en loucedé mais pas celui-ci qui est très tentant. Je m’en vais le chercher dans le cloud.
    J’aime beaucoup Martin Ritt et John Cassavetes. Trio gagnant.
    J’espère que ta rubrique nécro ne sera pas trop chargée cette année.

    Aimé par 1 personne

    • Je suis également très surpris de ne voir aucune mention de sa disparition au sommaire des journaux télévisés du week-end (et pourtant, rien que son nom devrait faire réagir les Français). En tout cas, si cela a été fait, c’est passé discrètement.
      Peut-être Arte programmera un film en hommage. Il en a quand même tourné quelques-uns marquants : « devine qui vient diner? », « dans la chaleur de la nuit », « la chaîne », « graine de violence »,… et pourquoi pas « l’homme qui tua la peur ».

      Aimé par 1 personne

  2. Vu en son temps. Et j’en ai tiré un article sur le site. Un film courageux et engagé en pleine suite de l’affaire Rosa Parks et du boycott des bus Montgomery. Ritt enfonce le clou avec humanité. C’est là toute sa force.

    Aimé par 2 personnes

  3. Un film que je n’ai pas encore vu hélas, de Poitier je n’ai regarder que 4 films, La Chaîne, Devine qui vient dîner ? Dans la chaleur de la Nuit et Les Experts avec Redford qui n’est guère représentative de sa carrière. L’homme qui tua la peur m’a l’air passionnant, d’après ce que je crois en comprendre, il y a un peu du cinéma de Kazan dans cette histoire, d’où la petite référence a l’un de ses chefs d’œuvres avec Brando qui conclus brillamment ton article.

    Toujours est-il que Sydney Poitier n’aura pas eu la vie facile, méprisé autant par les blancs racistes que par ses amis de couleurs qui lui refuseront les portes de la Blaxploitation, jugeant qu’il était un traitre ayant vendu son âme a Hollywood. S’ils avaient mieux regarder ses films, ils auraient sans doute réalisé que son personnage de Virgil Tibbs dans In The Heat Of The Night, préfigurais déjà le mythique Shaft incarné par Richard Roundtree.

    Et que des œuvres tels que Guess Who’s Coming to Dinner ou celui que tu viens de chroniquer, tentent a réconcilier une Amérique divisé, a comprendre l’origine du mal. Malheureusement son statut d’icône, de militant, ne changera rien a la violence qui gangrène son pays et sa carrière va décliner a l’aube des années 80 où il va petit a petit disparaitre de la mémoire populaire. Pas des cinéphiles bien sûr, ni des amoureux du cinéma blacks, mais force est de constaté que le grand public aujourd’hui, n’a plus rien a faire d’un homme qui fut pourtant si grand et important dans l’Histoire du cinéma. Adieu Mr. Poitier, reposez en paix.

    Aimé par 3 personnes

    • C’est peut-être parce qu’il a été mis sur la touche à partir des années 80 que sa disparition n’a pas fait grand bruit par chez nous. Aux Etats-Unis, il a tout de même reçu des mains du président Obama la médaille de la Liberté car, en effet, sa carrière et ses engagements auprès de MLK firent avancer la cause des Noirs aux USA.
      Mais comme tu l’écris très justement, il ne fut pas épargné par les radicaux, notamment par James Baldwin (pour qui j’ai pourtant une grande admiration). Et tu as raison de noter le côté précurseur du personnage de Virgil Tibbs, que Poitier incarnera à trois reprises : « Dans la châleur de la nuit » en effet, mais aussi « Appelez-moi Mr Tibbs » et « l’Organisation », deux films que je n’ai jamais vus mais qui me tentent bien.

      Aimé par 2 personnes

  4. Merci beaucoup encore une fois. Acteur emblématique, quand on sait qu’il faudra attendre longtemps pour voir des acteurs noirs avoir cette notoriété aux US. Quant à Martin Ritt, vraiment tu me donnes envie de le redécouvrir (j’avais beaucoup aimé Norma Rae).

    Aimé par 1 personne

    • Il est sans doute le premier, avec son rival et complice Harry Belafonte, a acquérir une telle notoriété dans le monde du cinéma, et à avoir un tel poids pour mener le combat contre la ségrégation aux Etats-Unis.
      C’est d’autant plus étrange de voir que sa disparition à 94 ans est quasiment passée sous silence.
      C’est le deuxième film de Martin Ritt que je chronique sur le Tour d’Ecran (après « l’espion qui venait du froid »), et cela me donne envie de lui donner une plus grande part encore.

      J’aime

  5. Saw this little film a long time ago when I was catching up on Ritt. Shame they never worked together again. Just been re-watching The Slender Thread with Poitier and Anne Bancroft. Although he collected the Oscar for Lilies of the Field (1963) it did not make him a star in Hollywood’s eyes and he took second billing in his next two films before the low-budget Thread. Even then he was back to second billing for Duel at Diablo. and even though he was a huge success on American television he had to go to Britain for his box office breakthrough in To Sir with Love which kicked off his extraordinary annus mirabilis in 1967. He was a tremendous presence on screen but still got it in the neck from racists and also from people who thought he was not doing enough to further the black cause. It’s mostly forgotten that he had a considerable portfolio as a director, far bigger than most actors who take that particular plunge. He had an excellent grasp of comedy – three films with Bill Cosby and two with Gene Wilder. His contribution to cinema and breaking down barriers can never be underestimated.

    Aimé par 1 personne

  6. J’ignorais la mort de Sidney Poitier avant de lire ton article et je trouve ça très triste. De lui je n’ai vu que « devine qui vient dîner » et je le trouvais très beau et avec un charisme et une prestance formidables. Il a eu un rôle très important dans la cause noire aux États-Unis, je crois. Merci de ton article et de l’hommage que tu lui rends.

    Aimé par 1 personne

    • Sa disparition est passée un peu trop inaperçue ici en France alors que, tu as raison, il fut peut-être le premier grand acteur Afro-American à bénéficier d’une telle notoriété. Il fut évidemment militant au côté de Martin Luther King, et il marquera de sa prestance quelques grands films comme celui que tu cites.
      Merci à toi pour ton message. A bientôt.

      Aimé par 1 personne

  7. Merci pour cette chronique.
    Je me suis RÉGALÉE.
    La joie de vivre et l’humanité de Sidney font un bien fou.
    Jack Warden est une vraie pourriture. Il me rappelle l’employeur de Brokeback Mountain.
    Le générique de début est somptueux.
    Cassavetes est très James Deanien ou Marlon Brandien en jeunot déboussolé. Mais sa scène de drague est hilarante.
    Et le film est sec, 1h25. Il va à l’essentiel et est magistralement interprété y compris par les filles plus en retrait mais essentielles.
    Là où je ne suis pas d’accord c’est quand tu dis :
    « voir Sidney Poitier tenter un pas de deux ». Il.ne TENTE pas, il danse comme un dieu. Si tu peux faire mieux, je demande à voir.

    Tu n’a tout de même
    Tu as la cœur noir

    Aimé par 1 personne

    • Cassavetes très « Marlonbrandien », je valide 😉 Il faut dire que Kazan n’est pas loin sur les quais de ces dockers.
      Je me garderais bien de provoquer, même par-delà la mort, Sidney sur une danse. Je le reconnais bien volontiers. Et visiblement, il était bien meilleur danseur qu’il n’était chanteur.

      J’aime

  8. Bonjour Princecranoir, je ne connais pas ce film. Je me rends compte que la filmographie de Sidney Poitier est riche. De Martin Ritt (un réalisateur que j’appréciais comme eeguab), il faut que je revois Paris Blues avec Sidney Poitier, Paul Newman et madame. Un film que j’avais adoré. Bonne après-midi.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s