Arthur Rambo

Effarant historique

« Fuir, se fuir lui-même, se cacher à lui-même. Oui, c’était bien cela. Disons même plus. Non seulement notre héros cherchait de toutes ses forces à se fuir lui-même mais encore il aurait donné cher pour pouvoir s’anéantir d’une façon définitive, pour être, sur le champ, réduit en cendres. »

Fiodor Dostoïevski, Le Double, 1846.

« Ils m’ont baissé ma moyenne ! » Le jeune élève qui s’insurge ainsi face à la caméra de Laurent Cantet se nomme Rabah Naït Oufella. Un sentiment de persécution qui lui valut une Palme d’or, puis une carrière d’acteur. De retour à Cannes pour présenter « Grave », il aurait pu croiser dans les escaliers du palais Mehdi Meklat, jeune écrivain et coqueluche des médias, pas encore sous le feu de la polémique lorsqu’il accompagnait toute l’équipe de « Divines ». Le destin les réunira entre les murs de Laurent Cantet, sous le pseudo d’« Arthur Rambo », nom valise qui renferme des casseroles dont le vacarme tinte plus fort que jamais.

Sur un fond vert, apparaît le visage de Karim D., jeune plume délicate, le verbe timide et posé, qui vient de se faire remarquer pour un livre très touchant où il raconte sa mère, issue de l’immigration, l’ayant élevé à bout de bras dans une cité de banlieue. Elle est « une division dont je serais le reste » écrit-il, une bien belle formule qui vient, sur le plateau d’une émission littéraire, bousculer les idées préconçues sur la jeunesse des quartiers, et pourfendre les slogans haineux qui ciblent la diversité émergente dans les milieux culturels. Ce sont les lauriers du succès qui se profilent derrière Karim D., des heures de gloire à signer des autographes, à bosser sur l’adaptation en film dont il serait le réalisateur, des folles nuits parisiennes à célébrer les ventes record en dansant sur le rooftop de la maison d’édition.

Mais Laurent Cantet projette aussi bien d’autres choses sur cet arrière-plan, un fond vert qui vire à l’écran noir en 140 signes : des hashtags immondes, des phrases cruelles, des formules ignobles d’un cynisme à vomir sur les femmes, les homosexuels, les juifs, des appels à la haine que n’auraient pas reniés le plus extrême des islamistes. Blagues nazes et déplacées ? Vieux fond réac et raciste qui remonte ? La réponse appartient à l’auteur, le fameux Arthur Rambo. Le problème est que Karim D. = Arthur Rambo, pseudonyme un brin naïf qui tangue entre « le Bateau ivre » et le paria violent. La bombe est lâchée et, en quelques heures, elle réduit toute gloire à néant. Toute ressemblance avec une affaire ayant réellement défrayé la chronique n’est évidemment pas fortuite.

Le sourire béat de Karim D. soudain se fige, comme ceux qui ne croient pas ce qu’ils vivent, ceux qui prennent le train de la notoriété en pleine face, celui après lequel ils ont couru depuis toujours, quitte à prendre les plus hideuses voies pour y parvenir. Dans un champ/contrechamp parfaitement monté, entre deux ambiances, Cantet place sur le chemin de Karim une écrivaine connue (sorte d’Amélie Nothomb qu’incarne furtivement la belge Anaël Snoek). Elle lui dit en quelques mots de faire attention à lui, de se méfier « d’eux », dans un étrange échange qui mêle fascination et séduction. Cette rencontre oraculaire, n’a l’air de rien sur le moment, mais elle interpelle. Si elle ne gâche pas vraiment la fête, elle l’éclaire différemment. Cantet s’affirme déjà comme cinéaste du contrepoint. Il y en aura d’autres.

Un peu plus loin, le scandale a éclaté. Cantet lâche Karim dans le métro, prenant la ligne du thriller hitchcockien : pris au piège de la rame, au milieu des gens greffés à leur téléphone, Karim se sent dévisagé, il est l’homme qui en a dit trop. Mal à l’aise, il se rend compte alors de son erreur, pensant être à l’abri parmi la foule des anonymes dont il faisait encore partie il y a peu. C’est le début d’une odyssée (par l’auteur du « Retour à Ithaque »), elle durera le temps du film, deux jours et deux nuits, la préface d’un exil.

Accompagné de son chef op’ Pierre Milon, Cantet balade sa caméra d’un bout à l’autre de Paris, des lumières magiques de la nuit aux petits jours maussades au pied des immeubles. Aux basques de Karim comme l’un de ses deux cents mille followers, il va frapper à toutes les portes : les patrons, les collègues, les amis, la copine, la famille, l’éditeur (interprété avec diplomatie par Antoine Reinartz), tous dans l’incompréhension alors que lui se sent comme l’incompris. « Si on osait, on pourrait dire que son trajet est un chemin de croix. C’est un trajet de chute, mais j’espère pourtant ne pas avoir fait de Karim un martyr. » confesse le réalisateur. Le sujet mérite plus de précautions en effet. Pas question d’excuser, d’ailleurs celles-ci tardent à venir. Et quand enfin elles consentent à sortir, elles se doublent d’un aveu qui trouble encore plus le fond de sa pensée. Elles se teintent d’une réalité sociale dont Cantet fut déjà le porte-parole dans « Entre les murs », prenant le ton d’une revendication qui part à la dérive, comme ce fut le cas pour les sauvageonnes féministes de « Foxfire », comme cela l’était aussi pour le facho en herbe de « l’Atelier ».

Le fond vert derrière Karim vire au gris, prend la couleur de l’autre côté du périph’, celle des escaliers squattés, des trottoirs crasseux, du linge qui sèche au balcon. Oufella quitte le costume de respectabilité, renoue avec le survêt’ de banlieue, change de registre de langue, surtout quand son petit frère Farid se montre irrespectueux avec sa mère. Le jeu, la mise en scène, la tension, tout se dérègle. On sent le texte dans le jeu, l’approche se fait plus brute, plus pataude, parfois niaise (Oufella bien peu inspiré dans la contemplation d’une coccinelle). Cantet perd pied. Brièvement. Puis il accorde à son personnage un dernier îlot de quiétude, d’ultimes retrouvailles pour lesquelles il se montre attentif. Chez celle qu’il appelle l’écrivaine (mais qui aurait très bien pu être sa professeure de français), dont l’empathie sied à la perfection à l’infinie douceur d’Anne Alvaro, Karim semble trouver la bonne oreille, l’épaule réconfortante, enfin à mille lieues du tribunal populaire. Mais face au silence, Karim l’interroge : « Vous n’en pensez rien ? » Et elle de lui offrir la plus pertinente réponse : « je pense que tu apprends. »

Par-delà le bien et le mal, passant outre ce double maléfique qui pourrit l’historique de Karim, dépassant même la seule chronique d’un ramdam politico-médiatique, Laurent Cantet attrape ce sujet sensible délicatement, du bout de la caméra, tamise une personnalité opaque dans le tunnel des réseaux sociaux, cherche la complexité là où la tendance est à la simplification, fait ressortir les nuances comme naguère il sut nous emporter comme un Romand.

14 réflexions sur “Arthur Rambo

  1. J’ai vu ce film en avant première à Tours suivi d’une rencontre avec Laurent Cantet. Formidable film d’un réalisateur qui m’a une fois de plus impressionné. Bravo, votre chronique est à la hauteur du film. J’espère qu’il trouvera son public et suscitera de nombreux débats !

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    • C’est effectivement un film à débats, voire à vertu éducative. C’est devenu une sorte de cheval de bataille de Cantet qui, défendant les projections pour les scolaires en temps de Covid, disait dans Le Monde : « Tout ce qui peut être fait pour ouvrir le monde, les regards, doit être pensé. »
      « Arthur Rambo » n’est heureusement pas qu’un film à thèse, il est porté par une acuité cinématographique qui fait de son personnage un sujet visqueux et insaisissable. J’y vois d’ailleurs une approche assez semblable à celle de Farhadi dans son récent « Un Héros ».
      J’aurais néanmoins aimé un acteur plus ambigu pour interpréter le rôle.

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  2. Je ne trouve pas que Cartet perde pied. Bien sûr, il faut être courageux pour s’attaquer à un tel sujet et je trouve qu’il s’en sort vraiment bien.. Il ne rend pas son héros antipathique mais pas forcément symathique non plus. Comme lui on navigue entre deux eaux et on se demande qui croire des deux entre le Rambo et Karim. En tout cas sa réponse au début : c’était de l’humour (d’ailleurs tous ses potes qui le lâchent ont bien ri à l’époque) prouve qu’on ne peut pas rire de tout.
    Comme toi je trouve que l’acteur ne fait pas d’étincelle et c’est dommage. J’en suis arrivée à me demander comment ce garçon qui ne parle pas très bien ait pu écrire un livre manifestement d’une grande qualité littéraire.
    Ah et oui, au fait, je T’INTERDIS de comparer l’écrivaine à succès (pourquoi est-elle à cette soirée la donneuse de leçons ?) à MON Amélie qui n’aurait jamais dit : « les écrivains on les préfère morts ». Même si après avoir retourné la phrase dans ma tête je me suis dit que bon, ok… je comprends ce qu’elle veut dire (ex. Hugo Zola, Flaubert… sont morts. Si, si.) mais dans sa bouche ça ressemblait à : fais gaffe ils vont te balancer du haut du toit. J’ai trouvé cette intervention couillonne (dans le film, pas la tienne votre majesté).
    En tout cas, je trouve ce film quasi essentiel. A montrer aux jeunes et au moins jeunes pour qu’ils comprennent qu’écrire tout et n’importe quoi en 140 caractères c’est néfaste, dangeurex et très con. Oui, je synthétise bien. Non ?

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    • A montrer aux jeunes, je suis d’accord. Et pas que. On en a vu des plus vieux croire que ce qu’ils postent sur la Toile ne touche qu’une frange limitée de personnes. Et ça leur a coûté cher ensuite. Un sujet, on ne peut plus d’actualité. En y repensant, le film est vraiment pas mal. Sauf le couplet victimaire de la banlieue à la fin.
      J’ai sans doute eu quelques interventions couillonnes à certains moments, toute majesté que je sois. Mais celle-ci, je l’ai trouvée au contraire bien à-propos (et je l’ai comprise dans la seconde interprétation que tu proposes).
      Oufella ne faisait pas d’étincelles non plus dans « Grave » (dans « Entre les murs », je ne m’en souviens plus, et je n’ai pas vu le Bonnello). Par contre, je l’ai écouté parler du film à la radio et il s’en sortait pas mal.

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  3. Cartet c’est Cantet évidemment. Et je suis surprise qu’il n’y ait pas d’autres coquilles car figure-toi que depuis quelque temps quand je viens mettre mes commentaires de la dernière (pourquoi pas première d’ailleurs ?) importance, j’écris à l’aveugle. Oui monsieur dans la partie « votre commentaire », je tapote sur mon clavier et mon texte ne m’apparaît que lorsque j’ai cliqué sur la fin de l’envoi, je touche !
    Etonnant non ?

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