Quand les tambours s’arrêteront

Ombre Apache

« – Vous dites les « Indiens ». Mais il ne s’agit pas juste des Indiens. Il s’agit des Apaches (…) Savez-vous ce que veut dire « Apache » ? C’est un mot zuni qui signifie « ennemi ». Les autres Indiens les ont désignés ainsi – eux-mêmes se nomment les « N’De ». En réalité, « ennemi » est bien le terme qui convient : ennemis de la race humaine et de tout ce qui est vivant. »

William Riley Burnett, Adobe Walls : A Novel of the Last Apache Rising, 1953.

Lorsqu’il faut citer le nom d’un chef Apache, Geronimo le Chiricahua est souvent le premier à sortir. On connaît moins son équivalent Mescalero, l’insurgé Victorio, qui mena une guerre sans merci contre les armées mexicaines et états-uniennes entre 1879 et 1881. C’est précisément le contexte choisi par Harry Brown pour situer les évènements de son roman « Stand at Spanish Boot », le récit d’un massacre qui se poursuivra face à la caméra de Hugo Fregonese « Quand les tambours s’arrêteront ».

Silencieux, redoutables, invisibles, les Apaches sont les spectres qui peuplent les zones arides bordant la frontière entre Mexique et Etats-Unis. Dans cette partie lugubre et asséchée de l’Amérique, les collines ont des yeux, et derrière les falaises recuites et les roches abruptes, les couteaux s’aiguisent pour célébrer dignement la défaite de l’homme Blanc. Peuple opprimé mais insoumis, les Apaches ont su prendre les armes pour défendre avec honneur et bravoure un territoire en proie à l’avidité des colons venus de toutes parts, à la convoitise des prospecteurs qui vident les veines des montagnes de leur précieux minerai d’argent. Un prologue vient clarifier la situation et quelque peu légitimer les actes des Natifs, mais cela ne suffit pas à adoucir l’image de ces guerriers féroces, chasseurs de scalps sanguinaires, créatures fauves et cruelles qui peuplent l’imaginaire du genre, tuant indifféremment femmes et enfants, sans distinction de race ou de couleur.

« Les Indiens sont comme le Diable ! » déclare ainsi le très puritain révérend Griffin, supposément Gallois mais laissé à l’Irlandais Arthur Shields (acteur qui reprendra le ministère l’année suivante dans « l’Homme tranquille » de Ford). Ce film de Fregonese ne fait donc pas mentir les archétypes, utilisant la figure de l’Indien comme celle d’un monstre qui se déplace en horde dans un halo de poussière, surgissant à l’improviste pour terroriser les petites filles et tout brûler sur son passage. Il faut dire que, dans l’ombre du réalisateur argentin, on découvre la présence du producteur Val Lewton, le célèbre maître de l’angoisse venu de l’Est (la Crimée était son berceau), qui projetait ses peurs sur les écrans de la RKO en compagnie de Jacques Tourneur, Robert Wise et Mark Robson, « the man in the shadows » comme le surnomma Martin Scorsese dans un documentaire qui lui rendait hommage.

Après avoir erré comme une âme en peine de studio en studio, Lewton trouve asile à la Universal, maison célèbre pour avoir ressuscité d’antiques créatures maléfiques. Sous son influence indéniable, « Apache drums » va suivre le sentier de l’épouvante, se lancer dans une lutte éperdue contre une menace qui n’est jamais plus effrayante que lorsqu’on la maintient hors-champ. Ainsi la présence des Indiens sera souvent réduite au strict minimum :  des mains frappant la peau des tambours, des rochers qui s’effritent, des visages effrayants qui apparaissent aux fenêtres ou des cris d’animaux qui transpercent la nuit. Quand la porte du film s’ouvre sur le plein soleil de Spanish Boot, on voit d’abord une silhouette à contre-jour dans l’encadrement. Plan iconique en diable, et qui pourtant anticipe de cinq ans celui de la fameuse « Prisonnière du Désert ».

Mais c’est peu dire que l’esprit de John Ford semble rôder dans les parages de ce film : le paysage rocailleux qui sert de cadre magnifique à la première partie de « Quand les tambours s’arrêteront » est certes moins spectaculaire que les totems rocheux qui se dressent à Monument Valley, mais l’irruption d’un détachement de cavalerie recouvert de poussière ne fait aucun doute sur le jumelage qui s’opère. Quant au Technicolor, qui flamboie ici dans un format carré, magnifiquement travaillé par Charles P. Boyle (qui fut nommé aux Oscars pour son travail sur le musical « Escale à Hollywood »), il renvoie inévitablement aux feux crépusculaires de « la Charge héroïque ». Bertrand Tavernier (qui tient ce film pour un chef d’œuvre de série B) rappelle aussi combien le thème de la communauté si chère au maître du western traverse également le film de Fregonese, dans son appréhension des personnages qui ne doivent jamais leur salut à la bravoure d’un seul mais à la solidarité de tous.

Sam Leeds, le personnage central du film, est d’abord présenté sous un jour très défavorable, un as de la gâchette et des tables de jeu, qui abat sans remord ses rivaux et prêt à toutes les manigances pour tirer profit de la situation. Dans ce rôle ambigu, un Lancaster ou un Kirk Douglas auraient fait des merveilles. Budget serré oblige, c’est Stephen McNally qui s’y colle finalement, avec certes moins de panache et de sournoiserie au fond de l’œil, sans être dénué de talent pour autant. Il a d’ailleurs fort à faire avec un rival joué par Willard Parker, un colosse forgeron qui fait office de maire du village auquel il dispute les faveurs de la jolie Sally, dont la robe verte fait éclater la beauté de Coleen Gray. Comme dans « le Charlatan », celle-ci en pince pour le mauvais garçon, mais elle saura le ramener sur le droit chemin dès lors que la communauté se sentira menacée.

Car, bien vite, l’espace va se réduire autour des braves gens de Spanish Boot, subissant les attaques répétées des Mescaleros en rage après que l’on a blessé mortellement leur chef Victorio (un élément de scénario qui se permet de détourner largement la vérité historique qui voit le chef Apache massacré avec ses hommes par l’armée mexicaine à la bataille de Tres Castillo). Cerné de toutes parts, le groupe de survivants se replie finalement dans l’église, pour un final d’anthologie à la lueur des bougies, ensorcelé par le rythme lancinant des tambours, éclaboussé par les peintures de guerre, pliant sous les assauts « carpenteriens » de ces agresseurs changés en démons de minuit (« Telles des apparitions surgies d’un autre monde, ils viennent leur apporter la mort avant de la subir » écrit Lourcelles dans son Dictionnaire du Cinéma). Une demi-heure de tension extrême que viendra briser le son du clairon, nous laissant pantois aux premières lueurs du jour.

Ravi du résultat, Val Lewton se confiait dans une lettre à sa mère et à sa sœur qui débutait en ces termes : « Ce petit western est bientôt terminé (…) Le studio est extrêmement satisfait et j’espère que cela me permettra de faire d’autres films. » Il succombera peu après d’une crise cardiaque. « Quand les tambours s’arrêteront », il y aura laissé sa peau.

23 réflexions sur “Quand les tambours s’arrêteront

  1. Hello Florent. Jamais vu ce western qui semble bien agréable. Le charme de certaines séries B, sans grandes vedettes. J’adore l’affiche et le bandeau « Les Apaches à la frontière pour brûler, piller, tuer. » C’est clair. J’aime bien ta référence aux assauts de John Carpenter. A bientôt.

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    • Bonjour Claude,
      Un vrai petit trésor ce western encensé par Brion et Tavernier, qui croise flèche et fusil au carrefour d’Anthony Mann et de Mario Bava. J’en veux pour preuve ce final dans une église assiégée par des assaillants peinturlurés comme des diables. La présence « Féline » de Val Lewton laisse une griffe particulière.

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    • « Le salaire du Diable », western de Jack Arnold (que je connais mieux à travers ses films fantastiques), je suis curieux de le découvrir ! Sans doute une autre série B de haute volée.
      J’avoue en tout cas que ce Fregonese (que je découvre) m’a bluffé, dans son audace visuelle comme dans sa mise en scène abrupte et minimaliste.

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    • Bonsoir Marie-Anne,
      Le film utilise en effet l’imagerie de l’Indien cruel et sanguinaire, vision diabolique qui terrorise femmes et enfants. Sous l’égide de Val Lewton, se western se veut empreint de l’imagerie des films d’épouvante qui ont fait son succès.
      Néanmoins, il débute sur un préambule qui explique que les prospecteurs les ont chassés de leurs terres, les ont affamés et contraints à reprendre le sentier de la guerre. Et puis les personnages principaux ne sont pas forcément montrés sous leur jour le plus favorable. De quoi atténuer le fond raciste et manichéen du récit.

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  2. Excellent B film. McNally, while certainly no Lancaster or Douglas, is a good enough actor and might have excelled more if given bigger pictures. I remember him from Panic in the City (1968) and Tribute to a Bad Man a decade earlier. Saw Colleen Gray recently in P.J. Gray and McNally worked together in Johnny Rocco. For a producer rather than a director Lewton exerted a tremendous influence over movies, his imprint seen on everything he made. « Crimea was his cradle » – what a terrific line.

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    • Excellent indeed !
      And Coleen Gray is featuring in lots of great productions like « The killing », « Red River »,  » « Kiss of Death » and of course « Nightmare Alley ». Such a great actress.
      I don’t remember McNally in another movie. He’s not bad here.
      And Lewton, what a producer ! The Man in the Shadow of « Cat People » ! And behind the walls of those terrifying « Apache drums ».

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