SUPER

Shut up, crime !

« You fat slob. Let’s see if you got any guts. »

In « The Toxic Avenger » de Michael Herz et Lloyd Kaufman, 1984

Lorsqu’on l’a vu débouler dans l’univers Marvel à la tête des « Gardiens de la Galaxie », beaucoup ne savaient pas trop bien d’où on avait sorti James Gunn. Le réalisateur n’en était pourtant pas à sa première incursion super-héroïque puisqu’il avait déjà punché le sujet avec sa vision très personnelle du héros costumé intitulée « Super ». Doté d’un budget dérisoire et d’une brochette de stars de bonne volonté, il livrait alors une satire à la fois trash et tendre dévoilant sous le masque, l’image d’un vengeur fissuré parmi les plus pathétiques qu’on ait jamais croisés sur un écran. Loser : endgame.

S’il ne fait plus de doute que la mythologie super-héroïque a envahi notre époque épique, on imagine qu’elle peut susciter chez certains de bien curieuses vocations. Combien d’enfants et même d’adultes rêvent aujourd’hui de bondir comme la Veuve Noire, de brandir le bouclier du Captain America, de porter l’armure d’Iron Man (la question était d’ailleurs pertinemment traitée dans le troisième épisode signé Shane Black) ? Les Conventions en sont peuplées, et James Gunn se souvient même que, lors d’une projection de « Super » aux Etats-Unis, un type s’est pointé capé et costumé, un ancien militaire qui s’était donné pour mission de faire la loi et l’ordre dans son patelin. Ce qui a émergé dans les petites boutiques obscures pour dérangés de la case est devenu un véritable phénomène de société que le réalisateur ne se prive pas d’analyser à sa manière.

Ces geeks, il les connaît par cœur, il en est sans doute un lui-même pour laisser éclater un tel amour du crobar coloré dans l’explosif liminaire de son film, festival de swings et d’uppercuts qui font « pow », « blop » et « wizzz » sur fond de B.O. sortie du garage (du rock indé dont il est en grande partie l’auteur). Son héros à lui n’est pourtant pas né de cette espèce, il a plutôt suivi l’itinéraire de ces souffre-douleurs au physique ingrat et à l’éducation rigide qui ont généré des super-complexes et un sérieux penchant pour le baratin biblique. C’est le cocktail parfait pour faire de Frank d’Arbo un parfait sociopathe qui, suite à une déception amoureuse, empoigne une clef anglaise comme d’autres le font d’un marteau mythologique pour défendre la veuve et l’orphelin. A Rainn Wilson (connu pour être l’effarant Dwight Shrute de la série « The Office ») la charge d’être ce Frank, d’enfiler sa seconde peau, la cagoule rapiécée et l’écarlate armure de l’Eclair Cramoisi, de devenir ce comique avenger doté d’aucun pouvoir mais d’un grand sens des responsabilités.

Le voici investi d’une mission divine directement inspirée d’un nanar cathodique ventant les exploits d’un héros étouffe-chrétien (on reconnaîtra sans peine le sourire goguenard de Nathan « Castle » Fillion sous la cagoule du guignolesque Holy Avenger) chargé de protéger la jeunesse des tentations licencieuses d’un démon débile à la langue bien pendue (James Gunn lui-même s’éclate comme un dingue dans ce caméo diabloïque). Il y a de quoi en vouloir à Lucifer et perdre toute lucidité quand, en effet, sa divine épouse jouée par Liv Tyler se laisse embarquer par un narco-séducteur (Kevin Bacon dans un numéro de caïd frimeur, épaulé par l’indispensable Michael Rooker et par Sean Gunn, le frère du réalisateur) qui lui propose de troquer son super-zéro pour une bonne dose d’héroïne. Pour Frank, pas besoin de pipe à eau pour s’éclater le cerveau, l’illumination viendra par une nuit sans sommeil, le doigt de Dieu se posera sur sa cervelle, et l’« Horribilis » révélation de saint Rob Zombie l’habitera à jamais.

« Pourquoi les gens prennent tout au sérieux ? » lui glisse un Christ collé au mur, comme une invite à nous laisser aller au même délire quitte à le voir bientôt se fracasser contre le réel. L’armement lourd de l’adversaire aura bien vite raison de l’inconsciente témérité du « Watchman » de pacotille, si bien qu’il lui faudra un prompt renfort pour honorer son sacerdoce. Puisque Batman a son Robin, le Crimson Bolt aura Boltie, et c’est naturellement derrière la caisse du magasin de Comics qu’il recrutera cette Cramoisette, une Ellen Page (qui ne s’appelait alors pas encore Elliot) surexcitée, épatante et drôlissime. Elle en pince pour le costume plus que pour le grassouillet qui se cache dessous, au point de lui offrir un strip comique et fétichiste en guise d’after d’un de leurs premiers exploits urbains. Gunn la veut plus extrémiste encore que lui dans les méthodes à employer, au point d’en faire une tueuse née qui jubile quand gicle l’hémoglobine.

Bien vite leur maladresse risible devient une croisade sanglante qui les conduira vers une « Infinity war » sans merci. « A un certain niveau, je souhaitais que le public change constamment d’avis sur Frank, et pense qu’il va trop loin » explique clairement le réalisateur dans les pages de Mad Movies. « Tromatisé » dans sa jeunesse à l’écurie de Lloyd Kaufman (son héros partage la même origine que le « Toxic Avenger »), Gunn a emporté dans ses bagages le même esprit taquin et le goût du décalage qui rappellent tous ces films fauchés et déjantés sur lesquels il s’est fait la main (Frank trouve sa voie pendant que « Troma’s war » passe à la télé). Mais ici la rigolade vient rapidement s’empaler sur un pic de violence, quand elle ne se retrouve pas suspendue au gibet de l’humiliation.

Les risibles exploits de Frank viennent surtout mettre en exergue une souffrance morale dont les déviances naissent d’un malin mélange de religion, de pop-culture et d’armes en vente libre. Si Gunn prend la peine de nous faire un dessin, c’est pour mieux souligner à sa manière les contours d’un malaise, et la larme qui coule sur le visage de Frank à la fin est bien le signe que la vie n’est pas forcément si « Super » pour tout le monde.

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20 réflexions sur “SUPER

  1. Tu cites la série US ‘The Office’ et là je suis conquis. 🙂
    Il faudra que je revois ce ‘Super’ qui, d’après moi, reste encore dans l’ombre de ‘Kick-Ass’ qui lui ressemble beaucoup.

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  2. Vu il y a quelques années, j’aie beaucoup ces films de super héros un peu pourri qui en disent plus sur le rapport à l’enfance perdue que sur les gros muscles. J’ai une tendresse toute particulière pour Mystery Men avec Ben Stiller dans le même esprit.

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  3. Un film assez différent de « Kick-Ass » : plus acide, plus cramé, plus nihiliste. Il y a encore un peu de l’esprit Troma dans ce « Super » (les thunes en plus), tout comme dans l’excellent « Horribilis »… En revanche, j’ai bien eu du mal à retrouver cette veine transgressive dans ses « Gardiens de la galaxie » (blockbusters oblige). L’humour de Gunn est y bien présent mais le cahier des charges Marvel en atténue la portée… Reste ce « Super » qui porte bien son nom et donne envie de retrouver l’ancien citoyen de Tromaville aux commandes d’une péloche plus trash…

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    • Je n’ai pas vu « Suicide Squad », mais j’ai cru comprendre qu’il avait également tenté de remettre une bonne dose de délire Troma dedans. Quant aux « Gardiens… », je n’ai pas forcément été aussi tendre dans mon article les concernant.
      Mais celui-ci est bien plus « Super » et, comme tu dis, c’est un film mordant et nihiliste, particulièrement cruel envers ce personnage souvent risibles, aveuglé par ses croyances. On en connait des comme ça, qui n’ont pas pas besoin de mettre des costumes ridicules pour mener des croisades insensées et ahurissantes.

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  4. Ça commence à en faire un paquet de super-heros lamentables (même si ici il a l’air sympathique). De mon côté, j’ai vu récemment un Special de 2008, personnage assez pathétique et dont je n’ai su trop quoi penser. Les idées de départ sont bonnes, mais difficile de s’attacher au personnage. Le genre de film qu’on regarde avec un sourire en vague sur les lèvres. Super a l’air plus fun et moins déprime.

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    • « Super » est bien délirant (James Gunn oblige) mais très noir et sans concession pour son (ses) héros. On peut dire qu’il se prend la réalité en pleine face, tout comme il fut illuminé par la grâce céleste.
      Je ne connais pas du tout ce « Spécial ». Je vais mener l’enquête, avec ma clef à molette.

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  5. I saw this film years ago and I was very impressed with it. Gunn is a director I have always respected, ever since he was part of Troma and whom I appreciated even more when I saw Slither. He has always been an intelligent director, capable of creating funny works like Guardians of Galaxy and The Suicide Squad, but even with this Super he managed to do something exceptional, ferocious, sad. A very clever film that takes its cue from a crazy society. Great review!

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  6. Pas revu depuis sa sortie vidéo, mais je me souviens que j’avais trouvé ce film plus pertinent que Kick Ass. Notamment parce que la violence était un peu plus crue, son personnage principal plus premier degré dans son délire (au point d’en devenir furieusement dangereux). Sans compter cette scène de viol qui a dû faire grincer beaucoup de dents à l’époque et encore maintenant.

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    • On sent en effet que Frank n’a pas de limite (assez proche du délirant Dwight qu’interprète Rainn Wilson dans « The Office » d’ailleurs), et visiblement James Gunn ne s’en fixe pas non plus. Je te rejoins sur le fait que son caractère foncièrement indépendant procure à ce film un impact sans doute plus fort que celui de « Kick ass » qui se trouve lui un peu plus corseté par un studio.

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