PEAU d’ÂNE

Comme par enchantement…

« La situation mérite attention. »

La Fée des Lilas.

Il était une fois Jacques Demy. Reconnu aujourd’hui comme un grand créateur, il existe encore bon nombre de cinéphiles allergiques à ses films rose bonbon. C’est pourtant en assimilant l’œuvre de ses modèles revendiqués (Cocteau, Ophuls et les Musicals américains) qu’il élabora un style bien à lui : ses féeries enchanteresses devront se tourner en chanson. Se préférant parolier plus que dialoguiste, Demy a pu compter sur une moitié musicale de premier plan, une « fontaine de musique » qui s’appelait Michel Legrand. Souvent décrié pour ses choix formels et ses mélodies suaves, Jacques Demy parvient à créer un consensus en filmant le conte de Perrault « Peau d’Âne ». Parce qu’il est d’abord réalisé à l’intention d’un public jeune, auprès duquel les parents sont invités à retrouver leur âme d’enfant, Demy réussit à faire accepter ses fameuses mélopées gracieuses, nous invitant à suivre avec attention « les conseils de la fée des Lilas » et les étapes de « la fabrication du cake d’amour ».

 Après une parenthèse désenchantée en Californie (« Model Shop »), Demy retrouve sa productrice Mag Bodard et son fidèle compositeur Michel Legrand qui va ici se surpasser en réussissant à faire rimer Haendel avec Bud Powell.  « Nous vivrons ensemble un conte de fées charmant » chante Catherine Deneuve doublée par la voix d’Anne Germain (celle qui susurrait aux petits français « voici venus le temps des rires et des chants… » dans le poste de télévision). Pas si charmant si on l’examine de plus près. Alors que les interprétations de Bruno Bettelheim n’ont pas encore investi les rayonnages de librairies, Jacques Demy propose une lecture freudienne du conte, qui place les enfants au centre du récit et permet d’illustrer le compliqué rapport au père (une lecture « Dolto-ievskienne » pourrait-on dire). « Peau d’Âne » est d’abord la concrétisation d’une envie remontant à sa tendre enfance, celle de mettre en scène de véritables contes. Demy se souvient de son petit théâtre de marionnettes fabriqué au fond du garage paternel, qui plaisait tant à ses petits camarades d’école. Il entend également intégrer ce récit dans un projet artistique ambitieux, celui de créer un lien entre tous ses films afin de composer à travers eux une grande fresque de la comédie humaine. Jusqu’alors tourné vers des scénarii ancrés dans son époque et dans une certaine représentation de la réalité (mais réalisés comme des films « en chantés »), son cinéma s’éveille, grâce à « Peau d’Âne », aux charmes du film en costumes, effeuillant les pages d’un passé fantasmé qui tient autant des gravures fantastiques de Gustave Doré que de la poétique des belles plumes du Grand Siècle (le bal des chats et des oiseaux auquel est invité, paraît-il, la marquis de Carabas).

De raccords magiques en trucages antiques (ouvertures et fermetures à l’iris, surimpressions, etc…), il connecte l’univers merveilleux du conte à quelques-unes des préoccupations des spectateurs de son temps. « Ce qui m’intéressait le plus, c’était la possibilité, voire la nécessité, de faire cohabiter le réalisme et la magie » disait Demy. Le choix des lieux de tournage en constitue le premier indice tangible et flagrant. Les châteaux du Plessis-Bourré et surtout de Chambord connu universellement, sont des cadres qui relient notre inconscient féerique à une part de l’Histoire de France bien réelle, des lieux chargés de la mémoire de leurs anciens occupants. On retrouve cet attachement qu’a Demy pour les métiers d’artisanat à travers ces tisserands à qui le Roi bleu « demande la Lune ». Et puis il y a aussi les détails anachroniques amusants comme ces poèmes du futur, l’arrivée du Roi bleu et de la fée des Lilas en Alouette II ou bien encore ce téléphone dans le jardin secret de la coquette marraine.

Cette sorcière bien-aimée n’en est pas moins rancunière, et nourrit à l’égard de l’homme qui aimait les chats (c’est ce que laisse entendre la forme de son trône en tous cas) un chien de sa chienne. Demy bouscule le conte de Perrault, y ajoute une touche de Pop Art (les couleurs flashy), et instaure un dialogue merveilleux avec Cocteau. Il y a longtemps que l’esprit du poète de Milly-la-Forêt accompagne l’œuvre de Jacques Demy. Depuis ses tout débuts, lorsqu’il réalise un film de fin d’étude intitulé « les horizons morts » évoquant des scènes du « sang d’un poète », puis lorsqu’il adapte dans une mise en scène minimaliste « le bel indifférent ». Mais avec « Peau d’Âne », c’est Madame Leprince de Beaumont qui s’invite chez Perrault tant les hommages à la version filmée de « la Belle et la Bête » sont légions : c’est Catherine Deneuve s’enfuyant du château au ralenti, c’est Jacques Perrin conversant avec une rose, des statues qui vous suivent du regard, un miroir qui reflète une image venue d’ailleurs, c’est l’« ôde à Picasso » récitée par un Roi bleu confié à l’éminemment « coctalien » Jean Marais (que l’on retrouvera dans « Parking », qui n’est autre qu’une variation d’« Orphée » selon Demy). « Cocteau avait tout compris de ce qu’était ce monde ; il savait tout de la création cinématographique également » disait le metteur en scène après la sortie de « Peau d’Âne ».

Enfin, c’est avec ses propres films qu’il tisse des liens presqu’invisibles. C’est la chevelure de la reine-mère incarnée par Catherine Deneuve qui rappelle celle de Françoise Dorléac, jumelle défunte des « demoiselles de Rochefort » ou encore ce portrait dans lequel le Roi découvre enfin son idéal féminin. « Où sont passées les princesses des contes ? » se lamente-t-il alors qu’il ne l’a pas encore miré. « Elles ont bien changé » semble nous dire Jacques Demy à travers celui-ci. Celle de « Peau d’Âne » n’est pas une belle endormie et entend bien choisir elle-même son Prince Charmant, le mettant à l’épreuve des apparences. Demy fait un film sur deux enfants-rois, enfin libres de faire leurs choix tout en faisant tourner leurs parents en bourriques avec leurs caprices. Ainsi, le cortège de préséance qui agite le palais Rouge vire au ridicule sous la houlette d’un Pierre Repp lâchant ses proverbiales contrepèteries comme monsieur Jourdain lâchait ses vers.

Mais surtout la fibre sociale de Demy jubile à l’idée de faire la peau à cet âne banquier. Synonyme d’argent facile et d’amour du luxe, il représente la bêtise d’un monde que le petit gars de Nantes a toujours exécré. En filmant ce conte il réalise un rêve, celui de mettre chaque parti sur le même pied d’égalité, dans une société immaculée et réconciliée. Et devant cet hymen miraculeux défilent les nations du monde entier (des princes indiens et rois africains, des souverains du Siam et même, dit-on, un poète-rockeur californien) venus prendre ici exemple. C’est pour cette incroyable liesse finale qu’il nous faut revoir « Peau d’Âne » éternellement. Pour cela et aussi, comme l’écrivait Jacques Demy quand est sorti son film, « parce qu’enfin cette histoire de doigt et d’anneau, de vous à moi c’est fort curieux. Il faut en avoir le cœur net. »

Tous deux nous ferons de notre vie
Ce que d’autres n’ont jamais su faire
Nos amours resteront légendaires
Et nous vivrons longtemps après la vie

14 réflexions sur “PEAU d’ÂNE

  1. J’ai toujours aimé ce film ! Vu pour la première fois à l’âge de 7 ou 8 ans et revu trois ou quatre fois depuis c’est chaque fois le même plaisir et le même enchantement ! C’est vrai que l’influence de Cocteau est assez visible mais dans un jeu de couleur très sixties 🙂 Merci Prince Écran Noir de cette chronique !

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  2. Quel bel article ! Quel bel hommage à ce film que j’adore. Pour sa singularité, pour cette recherche presque accomplie d’une enfance rêvée. C’est une histoire belle et simple, portée par la beauté de la musique, le jeu des acteurs, tout le monde y croit à ce monde merveilleux. Et il le devient, merveilleux.

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