L’Armée des Ombres

Mauvais souvenirs, soyez pourtant les bienvenus

« Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

Jean Paulhan, « l’abeille », Les Cahiers de la Libération, n°3, février 1944.

La France a connu bien des heures sombres. Le cinéma s’en souvient. Alors que les troupes d’Hitler défilent dans Paris, que le Maréchal Pétain accepte les conditions indignes d’un Armistice avec l’ennemi, avant de se voir octroyé les pleins pouvoirs par l’Assemblée Nationale, chez bon nombre de Français, l’espoir s’éteint. Des choix tragiques qui vont pousser certains à faire des choses dégueulasses. « Mauvais souvenirs, soyez pourtant les bienvenus… vous êtes ma jeunesse lointaine. » Cette phrase de Courteline, Jean-Pierre Melville choisit de la placer en exergue de son adaptation de « l’Armée des Ombres », un film immense porté par l’impérieuse nécessité de ne jamais oublier, de ne plus se taire sur la réalité de ce qui s’est fait ou ce qu’on a été contraint de faire.

Résister n’est pas chose aisée. Cela demande un effort, qui va au-delà de l’indignation, au-delà de la gesticulation protestataire. En temps de guerre, c’est plus qu’un engagement, c’est un abandon qui conduit l’homme à devenir « le fantôme de lui-même » (pour reprendre les termes de Joseph Kessel dans son livre). On peut comprendre qu’il eût été bien plus facile (et surtout bien moins risqué) de se laisser aller dans le courant maréchaliste, de choisir « le meilleur camp, celui des Allemands ». « Une vraie chance » ajoute encore le gendarme français, avant qu’il ne pose les yeux sur les menottes qui entravent les mains de Philippe Gerbier, en route vers un camp de prisonniers. « Vous croyez ? » lui répond ce dernier, coupable de « pensées gaullistes ». A cet instant, Jean-Pierre Melville n’accuse pas, il constate. Il fait sienne la phrase de Barny dans « Léon Morin, prêtre » : « nos actions sont dominées par les circonstances. » Il sait, mieux que d’autres en effet, à quel point il est difficile de distinguer le bon camp du mauvais (« Qui ou quoi sauraient me prouver que, si je n’avais pas été juif, j’aurais fait le bon choix ? » expliquait Melville au magazine Sight and Sound en 71).

Difficile en effet de faire la différence entre ami ou ennemi. Dans un bar de Marseille, une main se pose sur l’épaule de Félix (Paul Crauchet sur ses gardes dans l’imperméable d’un homme de l’ombre). Amie ou ennemie ? Après un instant de doute, il se retourne vers son vieux copain Jean-François (Jean-Pierre Cassel élégamment sanglé dans une veste de pilote). « Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place » nous chantent les Partisans. Sur le camp de prisonniers, la patrouille porte l’uniforme vert de gris, mais c’est bien le drapeau tricolore qui flotte sous les miradors. A Lyon, c’est la milice française qui arrête Gerbier, puis qui le laisse sans remord dans les griffes de la police allemande. C’est la Gestapo qui torture le dénoncé, mais c’est la Resistance qui exécute le mouchard, parfois dans les pires circonstances. « L’homme primitif est reparu chez les Français » écrit Kessel.

Jean-Pierre Melville a su s’en souvenir dans la mise en scène d’une séquence qui marque les esprits : une maison vide aux volets clos, plus grise qu’une pierre tombale, plus obscure qu’un caveau, sert de cadre à une exécution capitale sans jugement préalable. Le condamné est un jeune garçon, à peine la vingtaine, apeuré, blotti contre un mur, qui tressaille lorsqu’il comprend que son agonie risque de durer, que son supplice sera barbare. Et cela à cause des enfants que l’on entend chantonner dans le voisinage. Terrible concours de circonstances. Voilà la réalité de la Résistance telle qu’elle est décrite dans le roman de Kessel, telle que Melville, vingt-cinq ans après, veut la montrer aux Français qui, pour certains, avaient peut-être choisi une autre voie, un « meilleur camp ».

« Je ne pensais pas qu’on pourrait le faire » dit Le Masque. « Moi non plus » répond Gerbier, sombre, hiératique, déterminé. Ventura avoue qu’il ne pensait pas pouvoir être Gerbier, « ce n’est pas moi du tout… » avait-il dit à Melville. Et pourtant. L’acteur trouve dans ce film sans doute un de ses rôles les plus marquants, cherchant plus profondément encore que dans son interprétation de Gu Menda dans « le deuxième souffle » la noirceur et la froideur nécessaires pour devenir ce chef de réseau sans état d’âme. Il lui aura suffi de se remettre dans la peau d’un criminel (« le héros national, c’est le clandestin, c’est l’homme dans l’illégalité » disait encore Kessel), de prendre l’habit des malfrats, de ceux que l’on parque dans les camps aux côtés des militants républicains, que l’on enferme avec les hommes contre. Il lui aura suffi de se cacher derrière une paire de lunettes, de se laisser pousser la moustache, de se coiffer d’un chapeau pour devenir cet autre.

C’est ainsi, aussi, que Jean-Pierre Grumbach est devenu Melville, en se travestissant. C’est à Londres que le futur réalisateur a choisi ce pseudonyme, et c’est là-bas aussi qu’il transporte Ventura et Paul Meurice pour mieux partager ses souvenirs : une sortie au cinéma avec Brossolette, l’entrée dans les rangs des Forces Françaises Libres ici représentées par le Colonel Passy (André Dewavrin, Compagnon de la Libération dans son propre rôle), une remise de décoration par le Général De Gaulle lui-même (« Dieu apparaît aux Compagnons » écrit Jean-Louis Comolli dans les Cahiers du Cinéma), mais aussi le Blitz, et ces jeunes Anglais et Anglaises en uniforme qui swinguent sans se soucier des bombes qui pleuvent dans la nuit. Comme toujours chez Melville, il y a dans ces décors peints, dans ces reconstitutions de studio quelque chose d’irréel. « Une rêverie rétrospective, un pèlerinage nostalgique sur une époque qui a marqué profondément ma génération » expliquera-t-il dans ses entretiens avec Rui Nogueira.

Tout en nuances de gris plutôt qu’armés d’un patriotisme haut en couleur, les personnages de « L’Armée des Ombres » sont empreints d’une solitude digne et poignante qui s’accorde au piano mélancolique d’Éric Demarsan, mais aussi de cette gravité glaçante qui accompagne les hommes marchant vers l’abattoir sur un « Spirituals for strings, Choir and Orchestra » signé Morton Gould. Aucune emphase heureusement, Melville sait se tenir, mais il ne renonce pas à des accents allégoriques. Dans le fameux tableau de Delacroix, « La Liberté guidant le peuple » est représentée par une femme. Il en va de même pour la Résistance aux yeux de Melville. L’icone ne s’appelle pas Marianne, mais Mathilde, et elle ne pouvait mieux être incarnée que par l’immense Simone Signoret.

Elle est le pilier de la lutte, elle en supporte la voute. Son optimisme, son dévouement, son souci de venir en aide à ses camarades forcent le respect. Sa noblesse d’âme se laisse deviner dans un sourire, dans cette main qui vient chaleureusement rejoindre celle de Gerbier dans la voiture qui l’emmène loin du champ de tir où il devait mourir. Dans son regard aussi, celui qu’elle adresse à ses amis dans les derniers instants du film, et qui s’adresse aussi au spectateur. Dans cet ultime regard, empreint à la fois de terreur et de soulagement, comme un déchirant appel, elle invite à ne plus fuir, à affronter, à ne plus se cacher. Un regard qui nous oblige, et nous ordonne de sortir de l’ombre à notre tour.

« Oh the wind, the wind is blowing
Through the graves the wind is blowing,
Freedom soon will come,
Then we’ll comme from the shadow »

La Complainte du Partisan, reprise par Leonard Cohen en 1969.

37 réflexions sur “L’Armée des Ombres

  1. Très grand film que je ne me lasse pas de revoir à chaque rediffusion. Je ne suis pas un inconditionnel du cinéma de Melville, mais cette ‘Armée des Ombres’ me touche profondément. Comme tu l’écris, sa couleur est le gris, avec toutes sortes de nuances. Le genre de récit que les aînés te transmettent, enfant, et que tu écoutes avec un mélange de fascination et de frayeur. Mais la France n’était pas partagée entre les résistants d’un côté et les collabos de l’autre. Entre ces deux positions une majorité de Français tentaient juste de protéger et nourrir leur famille.
    Une mémoire précieuse à entretenir pour ne pas oublier et ne pas déformer les faits, quand on voit que des abrutis s’imaginent passer pour des héros en agressant des Pompiers ou saccageant des magasins…

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    • Eh oui, on est clairement pas dans les mêmes combats. Ici on frappe un sauveteur parce qu’on se sent « opprimé », ailleurs on vit dans des caves tandis qu’on rase des villes en surface parce qu’un dirigeant « se sent agressé »…
      Ne jamais oublier. C’est bien la vocation de ce film, sans pour autant opposer, condamner. Juste constater ce que la guerre apporte comme drame, comme malheur, comme douleur aux femmes et aux hommes. Il montre aussi comment se révèlent les instincts de liberté, les engagements jusqu’au sacrifice. Ils n’étaient qu’une poignée, tu as raison, et la majorité des français s’était, faute d’autre chose, retranchée bon gré mal gré sous l’aile du Maréchal (sans pour autant porter la francisque, nous sommes bien d’accord). Melville fut l’un d’eux. Il traduit en image les mots de Kessel qui disent tout de ce que signifiait résister :
       » – Sais-tu, disait Gerbier, de quoi est faite la vie de l’homme illégal ? de l’homme de la résistance ? Il n’a plus d’identité, ou il en a tellement qu’il en a oublié la sienne. Il n’a pas de feuille d’alimentation. Il ne peut même plus se nourrir à mi-faim. Il dort dans une sous-pente, ou chez une fille publique, ou bien sur les dalles d’une boutique, ou dans une grange abandonnée, ou dans sur une banquette de gare. Il ne peut plus revoir les siens que la police surveille. Si sa femme – ce qui arrive souvent – est aussi dans la résistance, ses enfants poussent au hasard. La menace d’être pris double son ombre. Chaque jour des camarades disparaissent, torturés, fusillés. Il va de gîte précaire en gîte précaire, sans feu ni lieu, traqué, obscur, fantôme de lui-même. »
      Là est la réalité de ce que signifie résister dans un pays privé de liberté.

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    • C’est un extrait d’un texte important de Jean Paulhan, grand résistant, que j’ai « piqué » au musée de la Résistance et de la déportation à Lyon. L’intégralité dit ceci :
      « Je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de choses. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois mal composé). A ceux-là il faut répondre : c’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient les choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement de doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

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  2. Oui un grand film que j’ai découvert lorsque j’étais tout jeune adolescent, au hasard d’une diffusion à la télévision. Que de grands acteurs, de scènes inoubliables… Cette première fois, le film m’avait mis sur les rotules.

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    • Un classique des fameux « dossier de l’écran » d’Antenne 2. Du grand Melville qui, pour la dernière fois, après « le silence de la mer » et « Léon Morin, prêtre », revenait sur ces années d’occupation allemande (il aura longtemps nourri le projet d’un film sur Jean Moulin qui ne se fera finalement pas). Grand réalisateur, grands acteurs, grand texte de Kessel aussi, dont je recommande évidemment la lecture.

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  3. Bonjour Princecranoir, un film que j’ai revu récemment avec mon ami qui lui n’avait lu que le roman. On est chaque fois bouleversé. Le personnage de Cassel qui se fait arrêter pour pouvoir aider son ami Felix à mourir avant qu’il n’avoue quoi que ce soit est un moment fort du film. Merci de parler de chef d’oeuvre. Bonne soirée.

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    • Bonsoir Dasola,
      Ce sont deux chefs d’œuvre. Même si le scénario de Melville aménage le texte de Kessel, parfois pour le meilleur, lorsque Jean-François conduit son frère dans une barque sans savoir que c’est lui, sans même que nous, spectateurs, sachions que c’est lui (une idée de Melville). Et puis il a ajouté ces scènes à Londres, au cinéma pour y voir « autant en emporte le vent » (titre qui fait écho aux vers du Partisan que j’ai placés en citation conclusive), l’apparition de De Gaulle (une référence à Moulin). Bref, quelques modifications, mais il a gardé les moments terribles (sans entrer dans le détail du texte qui évoque les tortures subies par les personnages lors de interrogatoires de la Gestapo). Et puis quelle mise en scène !
      C’est surtout un récit qui fait réfléchir encore aujourd’hui.

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  4. Quel post magistral Princecranoir mais un tel film méritait bien cela. Tout y est dit et surtout l’invraisemblable complexité des choix de vie et des destin à opérer pendant cette période troublée. Et merci pour les citations, surtout celle de Paulhan qui est bouleversante.

    Je garde un souvenir ému de « la scène du coiffeur » (je crois que c’est un coiffeur), celui qui, sans qu’on lui demande rien aide Gerbier à s’échapper. Un exemple parmi des millions de ces micros actes de courage (on pourrait trouver autant de micro lâchetés) qui ont constitué cette époque.

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    • Grand merci, mais c’est vrai que le film valait bien cet éloge.
      Cette scène du coiffeur-barbier est d’ailleurs ajoutée au scénario. Melville y tenait. La mise en scène est admirable : Reggiani qui joue le barbier (acteur qui jouait un rôle majeur dans « le Doulos », une histoire de trahison) accueille assez froidement Ventura/Gerbier qui fuit alors la police allemande. Un portrait du Maréchal au mur nous fait craindre le pire. Et puis ce n’est qu’au moment de le laisser partir que ce geste modeste, le prêt d’un manteau, devient si fort. Un geste qui semble bien peu, mais qui aide la résistance, et qui peut être lourd de conséquence. Et là on rejoint le texte de Paulhan.

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  5. Bel article histoire de garder à la lumière cette Armée des Ombres. Peut-être (surement) mon Melville préféré. Qualité de l’écriture, réalisation, interprétation, tout y est parfait.

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    • Merci.
      C’est l’œuvre phare de Melville, qui pénètre, en convoquant ses souvenirs, dans une dimension déjà irréelle, faite de décors peints, d’interprétation minérale. Il poursuivra cette démarche jusqu’à sa mort quelques années plus tard.

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    • C’est exactement cela. Ces hommes sont redevenus des bêtes, capables de tuer de sang froid.
      Le film, dont les qualités formelles cinématographiques sont indéniables, dit toute la vérité sur cette tragédie qui doit nous rappeler que la liberté n’est pas un acquis irréversible.

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  6. De cette trilogie sur la Résistance/France occupée, j’ai vu « Léon Morin prêtre » (où Melville dépeint la difficulté de s’engager) et celui-ci. Il faudrait absolument que je vois « Le silence de la mer » pour la terminer 😉
    Pour en revenir au film, j’avais été fascinée par les interprétations de Lino Ventura et Simone Signoret lorsque je l’ai vu la première fois. Je pense l’avoir visionné au moins trois fois, avec toujours autant d’émotions.
    Très bonne critique, comme à l’accoutumée 🙂

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    • Merci Yvonne,
      Il a fallu convaincre Lino pour ce film. Il se sera d’ailleurs brouillé avec Melville pendant le tournage (comme c’était souvent le cas avec ce réalisateur particulièrement dur avec ses acteurs) et ne fera pas « le Cercle Rouge » comme il était convenu.
      Simone Signoret est juste magnifique. Un de ses rôles les plus forts.
      Mention spéciale à Christian Barbier dont je ne parle pas dans ma chronique, qui joue l’homme de main appelé Le Bison. Un rôle au moins aussi marquant que celui du marinier de « l’Homme du Picardie ».
      « Le Silence de la Mer » est le premier long métrage de Melville, et déjà un très grand film. Il est sur ma liste à revoir prochainement.

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    • Hello Brian,
      Melville, former member of the french resistance, has made a movie very close to the reality, showing to the audience what it was truely when we fought against the Nazis. Melville shows the french police too, following the leadership of Pétain. It’s far from the heroic side of those men in the shadow, portraited like terrorists, like gangsters, very close the characters he showed in its other movies.
      I’m not surprised it knocked you out.

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