The NORTHMAN

Hel fest

« Regardez comme il me dévisage. S’il n’a pas été enfanté par un noir bélier pendant la pleine lune, mon nom n’est pas Ragnar. »

Ragnar dans « Les Vikings » de Richard Fleischer, 1958.

Sonnez l’alarme, et faites résonner le cor, les Vikings sont de retour et ils ont bien l’intention d’écumer les salles obscures. On les a d’abord vu accoster nos écrans dans une série canadienne signée Michael Hirst. Pendant ce même temps, des dieux Asgardiens autrement plus bling-bling jouaient les foudres de guerre dans l’univers cinématique de la Marvel. Robert Eggers les a vus lui-aussi, perché sur son « Lighthouse » de sinistre mémoire. Né d’une vision éthylique ou fruit d’une étrange réalité archéologique, « The Northman » déterre la hache de la vengeance, il ne sera pas tendre avec les têtes de bois.

Quelque chose est pourri au royaume de Hrafnsey, et ce n’est pas seulement dû à ce qui se joue sur le grand écran. La mer est agitée, le ciel est bas, le temps est au flocon sur la lande pierreuse des côtes nordiques. « Winter is coming » comme on dit ailleurs, et avec lui le roi triomphant, de retour après des mois de raids et de rapines par-delà l’horizon. A son passage, on perçoit une maigre clameur, on loue les exploits du grand Corbeau-de-Guerre, mais l’accueil reste froid, jusqu’à ce qu’il aille étreindre son fils, doux bambin au prénom shakespearien. C’est sans doute à cette manne littéraire (autant que dans la geste danoise qui en constitua la source) que Sjón, le scénariste, a filé en cinq actes le destin de Amleth, mêlant querelle familiale, transes mystiques, tueries métaphysiques et sacrifice en tous genres. De quoi pleinement emporter l’adhésion d’un réalisateur de la trempe de Robert Eggers qui, pour ce faire, exige le ban et l’arrière ban de son équipe technique.

On sait le réalisateur soucieux du détail historique, lui qui s’était imposé d’écrire les dialogues de « The VVitch » dans la langue des Pères Pèlerins du XVIIème siècle. L’anglo-saxon règne ici en maître, il s’exprime en tournures littéraires, seuls quelques chants norrois suffiront à faire couleur drakkar. Le « Northman » passe son temps à longer les côtes de l’enfer, il marche au plus près des dieux, au crépuscule du réel, le plus souvent entre chien et loup. Cette impression se confirme dans le filmage des paysages, tapisseries grandioses vite assombries par la rigueur du climat, et la tournure pour le moins brutale des évènements narrés.

Emporté par les soufflants du Jötunheim, Robert Eggers vomit sur l’écran trip et boyaux dans un maelstrom sanguinolent et une rage peu commune, parfois plus rageusement encore que ne le fit « le Guerrier Silencieux » du cousin danois Nicolas Winding Refn. S’il jure qu’il n’a pas revu ce film avant de faire le sien, Eggers confesse son admiration pour « Only god forgives » dont on retrouve quelques éclaboussures dans son scénario. Il y a, en effet, dans la relation entre Amleth et sa mère interprétée par une Nicole Kidman habitée, quelque chose du lien vénéneux qui unissait Julian et Crystal dans le film de Refn. Témoin du meurtre de son père par son oncle Fjölnir, Amleth n’est plus que vengeance. Ils seront alors nombreux à rejoindre le Valhalla tout en CGI imaginé par Eggers, succombant sous les coups et les beuglements d’un Alexander Skarsgård changé en berserker bodybuildé.

Outre son ascendance shakespearienne, il semble que le modèle suivi par Eggers soit davantage celui bâti par John Milius et son impressionnant « Conan le Barbare » (« un film clé dans mon enfance » admet le réalisateur).  Il ne se prive pas pour multiplier les plans hommages, les références, allant même jusqu’à citer des séquences complètes, quitte à céder au manque d’originalité. De l’assassinat du père sous les yeux de son fils à la découverte d’une épée légendaire sous le tertre d’un « Veilleur » de nuit, de la rencontre avec une sorcière (incarnée par la volcanique Björk) jusqu’à la décapitation finale, bien des éléments nous renvoient à la magistrale épopée cimmérienne.

S’il paie largement son tribut au film de Milius, ce n’est que du bout des lèvres qu’il confesse quelque influence esthétique de l’artiste Frank Frazetta (« dans le combat final sur le volcan (…) même si je n’en suis pas très fier » dit-il encore dans le magazine Première). A cela, le réalisateur préfère sans doute cette vision pompière de « l’Arbre de la Mort », prétendument symboliste et inspirée de la mythologie nordique, lorgnant sur l’autre grande influence de la fantasy des années 80 : « Excalibur ». Viennent s’ajouter par-dessus ces transes épileptiques et sentencieuses les psalmodies gutturales pour fans black métalleux, armées de percussions barbares qui hérissent le poil.

L’incessant vacarme de Robin Carolan ravage l’orfèvrerie en clair-obscur du chef opérateur Jarin Blaschke, affaiblit la mise en scène des combats et laisse apparaître les failles de vraisemblance du scénario : comment croire à ce roi Aurvandil (confié à Ethan Hawke, bestial jusqu’à l’excès), la gorge transpercée d’une flèche et s’exprimant encore avec une arrogante netteté ? Comment croire tout autant à l’évasion du jeune prince sous une couverture rouge si voyante ? ou son voyage vers l’Islande en tant que passager clandestin qui vient se blottir près d’Olga, l’esclave slave laissée à l’indispensable Anya-Taylor Joy (un peu de grâce bienvenue parmi les soudards sanguinaires), sans qu’il n’éveille le moindre soupçon d’un geôlier ? Certes, elle ne se laissera pas abuser par ce « piètre déguisement », une confidence qui favorisera leur rapprochement et justifiera le volet romantique du scénario.

Des amours de Björnulfr/Amleth et Olga de la Forêt des Bouleaux, le metteur en scène n’a que peu d’égards, optant pour une union forestière à l’esthétique publicitaire. Il préfère sans doute la poésie des flatulences, les aboiements des sorciers (Dafoe semble ici encore plus bituré que dans son phare) et tout ce déballage fury chrome qui se réclame de Tarkovski ou de Klimov, mais dont le parti-pris esthétique s’abîme dans un maniérisme vain et prétentieux. En déployant autant d’esbrouffe visuelle, il finit par discréditer toute ambition d’honorer ses modèles les armes à la main. « La substance même de l’ambition n’est que l’ombre d’un rêve » : ce propos que Shakespeare glisse dans la bouche de Guildenstern, le réalisateur ce cet Hamlet norvégien aurait été bien avisé de l’entendre afin de modérer ses envies de montrer les muscles.

Une ombre qui finit par engloutir le film dans une parade grotesque convoquant guerrier mort-vivant, Valkyries, Odin et montagne du destin pour une issue sans véritable surprise, le tout confit dans un atroce mauvais goût. Difficile à admettre malgré l’énergie qu’il déploie : Foi de Black Philip, Eggers n’aura été jusqu’ici le réalisateur que d’un ensorcellement.

51 réflexions sur “The NORTHMAN

  1. Oh le pensum ! je n’en pouvais plus. Ça se paluche, ça se paluche et au moins les deux tarés du phare avaient occasionné quelques bons fous rires (ou sinon j’M beaucoup The VVitch)
    Dans la famille Skarsgård, je préfère le père et côté Vikings, qu’on me rende Travis Fimmel, corne(de brume)guidouille !

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    • Là où Shakespeare prélève dans la Geste des Danois les ferments d’une dramaturgie trempée dans l’eau claire, le Amleth de Robert Eggers préfère très largement baigner ces mêmes influences dans un bain de sang. Ce n’est pas tant la débauche de violence qui me dérange, que cette manière de l’enrober dans une esthétique douteuse.
      Il est évident que ce film ne ravira pas tout le monde, même ceux qui, comme moi, en attendaient beaucoup.

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    • Je n’ai rien contre les scénarii simples et claires, cela peut faire de bons films pourvu que le réalisateur maîtrise son sujet.
      Mais là ça part dans un délire prétentieux qui mêle sans discernement ni cohérence visions extatiques, revendication archéologique (parfois douteuse, comme lorsqu’il affuble sa Valkyrie d’un appareil dentaire sous le prétexte que les archéologues ont retrouvé des marques sur les dents de certaines dépouilles vikings), hommage lourd à Conan, et mise en scène ultra- violente mais surtout ultra prétentieuse. Rien de très surprenant en définitive puisqu’Eggers m’avait pareillement énervé avec « The Lighthouse », même prétention, mêmes effets arty, et même lourdeur de scénario. Seul « the Witch » m’a finalement emballé. Il m’aura donc bien berné.

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  2. Je l’ai vu lundi, dans l’ensemble, j’ai passé un bon moment ! Bon, je t’avoue qu’il y a un peu trop de trip métaphysique à mon goût, ça part parfois un peu trop dans le délire, le scénario est effectivement très simple…Pour autant, c’est efficace, j’ai adoré la photographie et le casting également 😃

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    • La photo est splendide (mais ces CGI, quelle horreur), les actrices sont très bien. J’ai même été agréablement surpris par Nicole Kidman et son côté Lady Macbeth. La musique est assourdissante et abominable. La mise en scène est démonstrative à l’excès (comme si Eggers passait son temps à nous dire : « regardez comme je suis génial avec mes plans séquences »), certaines scènes sont grotesques (le rite initiatique du jeune Amleth), et le film sombre dans le n’importe quoi à la fin. Je sauve quand même, comme beaucoup, la superbe séquence d’attaque du village Rus. J’aurais aimé que le film soit réalisé entièrement dans cette même veine.

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  3. J’adore Eggers, j’aime beaucoup « The Northman » même si je peux comprendre qu’on soit pas réceptif à ce cinéma. Mais je te trouve dur quand même. Mon bémol ira pour des détails comme le fait qu’on a du mal à comprendre qu’il soit si précotionneux envers un fermier qui n’a que quelques soldats, et le fait que le mysticisme prenne trop le pas sur l’humain. Néanmoins c’est spectaculaire, épique, viscéral et flamboyant. Eggers en filiation avec Winding Refn…

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    • La proximité maniériste avec Refn est de plus en plus évidente en effet. Mais là où, je trouve, le Danois a su se montrer habile et rusé pour canaliser sa grandiloquence artistique après « Valhalla Rising », Eggers est encore dans la posture de l’artiste qui se prend pour un génie et qui cherche à le montrer par tous les moyens. Et c’est très agaçant.

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  4. Un très joli retour sur un film qui ne restera pas dans tes souvenirs. Je sentais qu’il y avait quelque chose de louche dans la bande annonce. Ce que tu nous en dis là me rend service car je n’irais pas voir ce film. Par contre j’ai vu le Batman avec Pattinson, un grand film, j’ai adoré. Chronique à venir. Passe un beau dimanche 😊✨

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    • J’ai loupé ce nouveau Batman. Je t’avoue que je suis un peu lassé de ces versions à n’en plus finir du même héros. ça fait trente ans qu’on nous vend du Batman à toutes les sauces. J’ai tendance à rester bloqué sur ceux de Burton.
      Tu as compris que je n’ai pas trouvé ces vikings à mon goût. Et pourtant, sur le papier (et la BA aussi), il y avait tout pour m’embarquer au Valhalla. La déception en est plus grande.
      Belle semaine à toi.

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  5. Hâche tendre et têtes de bois donc. J’ai ri.
    Rien que l’affiche me fait fuir. Je n’en peux plus des muscles du Skarsgård. Pourtant tu sais comme je suis sensible aux torses des garçons mais je n’en peux plus de cette petite tête pas fufute qui semble posée sur un grand corps qui ne lui appartient pas. Même la jupette ne lui sied pas.
    Rendez-nous donc Stellan et son torse rassurant qui ronfle doucement à l’oreille de Bess. On dirait que c’est le torse qui ronfle, mais tu m’as comprise.

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    • C’était un pari de proposer un tel film au grand public, et un véritable hold-up d’Eggers sur ce gros budget. La bande-annonce trace en effet les enjeux principaux de l’histoire, et il faut bien avouer que les développements shakespeariens que propose le film ne sont pas bouleversants.

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  6. This film made me very happy. A blockbuster certainly, but where I saw all of Robert Eggers’ poetics, his direction, his photography and also his desire to tell a story of other times trying to get as close as possible to that culture and avoiding modernism. A work that surprised me but that many have not understood. I think people expected the usual blockbusters and instead they found themselves in front of something very special and unique. I think over time this film will be rediscovered and remembered.

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    • I’m not sure of that. I’ve watched it just as I did with Refn’s « Valhalla rising », without any passion. And I see no poetry in this esoteric trip inspired by black metal iconography, and I see more modernism in the esthetic than any reference from history. The best sequence is the attack in the Rus village, under the double influence of Tarkovski and Klimov. But the rest, by Odin, is really too much. I prefer going back to Conan and the epic of Milius.

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  7. Ayant adhéré aux deux précédents métrages du réalisateur, et vu le rapprochement avec le fameux guerrier silencieux de Refn, il me tente beaucoup celui-là, il est d’ailleurs prévu très prochainement (cette fin de semaine), donc hâte de voir, en espérant adhérer plus que toi à ce « blockbuster détourné d’auteur ».

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  8. Il me faudra le rencontrer ce Northman. Au moins pour lui demander pourquoi je ne peux liker tes articles que je trouve à chaque fois excellents … Peut-être un coup de hache mal placé …

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  9. Le film a fait un bide et m’a horripilé. Comment peut-on se dire attaché à la réalité historique et fabriquer ça ? Tu fais allusion aux langues… Rien que ça. Moi je veux bien qu’il trouve une blonde paysanne à l’autre bout du Rus de Kiev après avoir descendu le Dniepr, mais comment le Scandinave (Norvégien je crois) peut-il parler avec la Slave ? Et à leur tour après un coup de rame échanger avec des Islandais ? Je veux bien croire en une langue d’origine au Nord, tu cites le norrois, mais de là à en faire une langue universelle… Et puis on ne peut pas vouloir mêler réalité historique et Frazetta. Retour à Conan, illiso, par Crom. Seul point positif, ça m’a donné envie d’aller voir du côté des sources et de la Geste des Danois.

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    • Eggers règle le problème de la langue en utilisant un anglais littéraire, histoire de s’attirer les bons auspices de Shakespeare. Je suis d’accord, on n’est pas à une incohérence près. Mais surtout, quel maniérisme vain et prétentieux ! Le « phare » précédent m’avait pourtant averti de la présence de ces abominables récifs.
      J’ai presque l’impression que le « Pathfinder » de Nispel est même mieux.
      En attendant, comme tu dis, Gloire à Crom (et à Paul Vecchiali) !

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  10. Pour ma part, je suis sorti déçu du film. Certes, ce n’est pas mauvais mais je n’ai pas ressorti le souffle de l’épopée alors que j’avais adoré The Witch et The Lighthouse. Et puis, le casting n’est pour moi pas à la hauteur. Ethan Hawke et Nicole Kidman ne sont pas crédibles et j’ai un problème avec Alexander Skarsgård sans charisme à mon sens. Seule Anya-Taylor Joy est parfaite à chaque apparition. Malgré quelques bons moments et le lien évident avec Conan le Barbare (l’épopée en moins), Ce Northman m’a laissé de glace alors qu’il aurait dû m’emporter, la faute à une mise en scène assez plate et ce malgré les paysages somptueux. Dommage, mais le réal est à suivre.

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    • Déçu et irrité pour ma part. Trop de feu sous cette glace, et pas assez de charisme chez l’acteur, je suis bien d’accord. On pourrait ceci dit faire le même reproche à l’Autrichien du film de Milius, mais le talent du réalisateur (et du scénariste Oliver Stone) avait su alors lui donner de la prestance et de la noblesse. D’accord sur Ethan Hawke. Même Willem Dafoe que j’adore est ici trop caricatural. Mais contrairement à toi, j’ai trouvé Nicole très bien, tout comme Anya.
      J’en attendais sans doute trop, et ma déception n’est finalement que la confirmation de mon ressenti après « The Lighthouse ». Pas sûr que je fasse l’effort pour le prochain.

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