MORT à VENISE

Dernier soupir

« Je veux tout affronter avec passion, car il faut toujours brûler de passion quand on affronte quelque chose. C’est pour ça que nous sommes ici-bas. Pour brûler jusqu’à ce que la mort, le dernier acte de la vie, vienne compléter cette œuvre et nous transformer en cendres. »

Luchino Visconti

Luchino Gastel, neveu et filleul de Visconti, se souvient du cérémonial qui présida aux derniers instants du réalisateur. Il raconte que, sur son lit de mort, alors qu’il sentait ses dernières forces l’abandonner, celui-ci demanda à entendre la troisième symphonie de Brahms, œuvre qu’il aimait par-dessus tout. Ainsi la beauté et la grâce accompagnèrent son entrée dans l’au-delà. Luchino Visconti n’est donc pas « Mort à Venise », sur une plage, comme dans le texte de Thomas Mann qu’il a brillamment adapté mais, jusqu’à son dernier souffle, il aura mis en scène sa vie, aussi magnifiquement qu’il avait su mettre scène ce roman.

Ce 27 mai 1971, à Cannes, Luchino Visconti monte sur la scène du palais des Festivals non pas pour recevoir le Grand Prix International (pas encore nommée Palme d’or à cette époque), mais déjà un prix couronnant sa magistrale carrière. Ce genre d’hommage vous met déjà un pied dans la tombe, sacralisant une œuvre au-dessus de toutes les autres. La consécration suprême, il l’a obtenue quelques années auparavant grâce au « Guépard », œuvre hantée par le spectre du déclin. « J’ai de la décadence, une opinion très favorable » dira le réalisateur à la fin de sa carrière, après qu’on lui ait tant reproché ce goût pour les familles en fin de règne. Il a pourtant l’élégance de placer ses personnages dans une profusion luxueuse, parés de toilettes magnifiques et cernés de décors fastueux, dans un brocard de couleurs et de cadres somptueux. Piero Tosi, immense créateur de costumes, est à nouveau sollicité pour parer de robes magnifiques et de chapeaux élégants les dames et les petites filles qui promènent leur élégantes silhouettes dans les salons vénitiens de ce siècle balbutiant. Il taille aussi les uniformes du personnel du Grand Hôtel des Bains qui accueille Dirk Bogarde dans le rôle d’un compositeur à la santé fragile.

Gustav Von Aschenbach, que tout le monde appelle professeur (Visconti a remplacé l’écrivain du livre par ce musicien très inspiré de Mahler), semble déjà bien affaibli avant d’arriver à bon port. Sur le pont du navire qui l’emporte vers la Cité des Doges, il s’assoupit, il s’éteint déjà, comme écrasé par le fardeau de l’insatisfaction, comme miné par les drames et les échecs dont Visconti nous fera partager les réminiscences. Il lui suffirait d’ouvrir les yeux pour voir la beauté du monde qui l’entoure. Cette beauté, Visconti l’offre au spectateur qui, à travers les brumes matinales, distingue les palais de la ville qui émergent sur un lever de soleil impressionniste, rendu d’autant plus magique par le sublime adagietto de la 5ème de Mahler. Derrière ses petites lunettes, Aschenbach contemple ce cadre avec méfiance, et même avec angoisse, comme s’il vivait cette traversée en gondole vers le Lido comme le passage de l’Acheron, voguant vers l’île des morts, sa valise pour tout cercueil. Visconti le suit dans son dernier voyage, antichambre mortuaire fleurie d’hortensias et d’hémérocalles, comme s’il n’était déjà plus de ce monde.

C’est en effet un autre monde que donne à voir Visconti au Grand Hôtel des Bains, c’est le monde d’hier, celui d’avant la tourmente et les grands cataclysmes du siècle. C’est un univers d’oisiveté, d’insouciance, de temps perdu, où plus rien ne compte sinon l’envie de profiter du moment, comme prisonnier de la métaphore du sablier : « Nous ne réalisons la chute du sable que lorsqu’elle touche à sa fin. » constate Aschenbach lors d’un flashback. Le personnel des lieux est aux ordres, serviable et prévenant pour chaque client, répondant à toutes les requêtes comme s’il s’agissait de leurs dernières volontés, tout en restant étrangement fuyant sur certains questionnements. Il est des mystères qui ne peuvent être révélés.

Dans ce décor idyllique, un vent mauvais soufflant du sud s’est immiscé, porteur de miasmes invisibles, … dit-on. Ici un client se méfie des fruits frais, là un saltimbanque aux dents pourries et au masque blafard vient ricaner à la moustache des clients et on blanchit Venise au lait de chaux par mesure de prophylaxie. Sur la plage, que Visconti met en scène comme une sorte de souk, où se croisent des cortèges de femmes sous ombrelles, le visage enfoui sous un voile comme autant de silhouettes ectoplasmiques qui pressent le pas, la caméra balaie l’espace à la recherche d’un détail, s’arrête sur certains personnages avant d’en attraper d’autres à la faveur d’un zoom, se laissant guider par les voix, par les langues qui s’entrecroisent dans l’assemblée cosmopolite. Un prénom soudain s’échappe dans un éclat : « Tadzio ! » Il est blond, il est jeune, il est mignon tout plein dans son petit costume de marin. Est-ce un dieu ? Est-ce un ange ?

Il est descendu à l’hôtel avec ses jeunes sœurs, sa gouvernante et puis surtout sa mère, interprétée par Silvana Mangano, dont le maintien aristocratique et distingué convoque le souvenir de la propre mère de Visconti. Le chérubin harponne immédiatement le regard d’Aschenbach qui, tout à coup, retrouve le sourire et se sent entraîné à sa suite. Plus de deux heures durant, il n’y aura entre les deux personnages que des chassés-croisés dans le dédale de la ville, des échanges de regards nombreux, des expressions que Visconti filme avec intensité. Et s’il nous semble aisé de lire dans les pensées d’Aschenbach fiévreusement et magistralement interprété par Bogarde, l’esprit du jeune adolescent confié au jeune Björn Andrézen (encore bien loin de devenir le gourou suicidaire de « Midsommar ») nous est interdit d’accès, verrouillé par l’expression mutine de ses sourires en coin. Le metteur en scène sait que cet amour inaccessible ne peut s’envisager qu’à sens unique, comme un objet de désir qui se dérobe. Et peu à peu, l’étau de la mort se referme, et la Venise proustienne qu’il a imaginé de se dépeupler, de devenir étrangement spectrale.

Toutefois, chez Visconti la mort ne peut s’envisager comme une déchéance, plutôt une destination, un ailleurs que pointe du doigt la silhouette à contre-jour de Tadzio, tel un mirage qui se reflète sur la surface de l’eau. « Il s’agit de quelque chose de lointain, d’inaccessible, d’impossible à filmer… » commente, admiratif, le cinéaste chilien Sebastián Lelio dans les Cahiers du Cinéma. Ce qui déborde de l’écran est de l’ordre de l’ineffable, la substance même de l’émotion, et Visconti de le cerner dans un vertige de formes et un étourdissement des sens. « Et de poser les yeux sur la beauté, c’est déjà poser les yeux sur la mort. » complétait-il, nous préparant à voir « Mort à Venise », et puis mourir.

31 réflexions sur “MORT à VENISE

    • Avec Delon, il en a tout de même réalisé deux (et il aurait dû être le narrateur de l’adaptation abandonnée de « à la recherche du temps perdu »), ce qui permet d’avoir une idée de l’immense talent de Visconti. « Mort à Venise » en est en effet une autre démonstration éblouissante.

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  1. Bonjour Florent. Totalement de ton avis sur Mort à Venise. L’ultime double rendez-vous d’Aschenbach dans la cité elle-même condamnée, avec la perfection et la mort, est sublime d’un bout à l’autre. Les élégances, mais aussi la décadence, pantins grotesques, ectoplasmes, miasmes (comme ce mot en dit long) , la fin du « monde ». Je n’ai lu la longue nouvelle de Mann qu’après le film, relativement déçu. Et que dire du regard du prince de Modrone sur son jeune acteur.
    Seul tout petit bémol, l’adagietto « vaporetto » de Mahler me fait d’une part presque pleurer, et m’empêche presque de l’écouter simplement, tant Dirk Bogarde, interprète idéal et Visconti me hantent. 🎶
    Attention, le syndrome Mort à Venise s’aggrave avec l’âge. A bientôt.

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    • Bonjour Claude,
      Je suis ravi d’avoir pu, en quelques mots, réveiller les couleurs de ce chef d’œuvre cher à ton cœur. On y trouve ce que le cinéma italien propose de plus beau, lorsqu’il émule les grands maîtres de la peinture, maîtres dont le baron Visconti a certainement étudié l’art de la composition.
      Venise comme métaphore de la mort mais aussi de l’inspiration et de la grâce, les deux semblant aller de pair pour l’artiste à une époque où ses amis cinéastes (de Sica entre autres) disparaissent.
      Il faut que je lise Mann désormais, et « docteur Faustus » dont le scénariste Nicola Badalucco a croisé des éléments.
      Merci de ton passage.

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  2. Bel article en effet ! A regarder avec en tête les mots et les thèmes du Mort à Venise de Thomas Mann mais aussi son Docteur Faustus puisque Visconti s’inspire aussi de ce dernier livre sans le dire ouvertement. Il connaissait très bien Thomas Mann avec lequel il avait des affinités et bien connaître Mann permet de mieux comprendre Visconti.

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    • Visiblement, Visconti avait questionné Thomas Mann sur son roman et sur les éléments qui l’ont inspiré. Mais il y a aussi beaucoup d’éléments relatifs à la personnalité et à la famille de Visconti lui-même (le portrait de la mère de Tadzio) pour donner à ce film une tonalité singulière.
      Merci beaucoup Strum.

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  3. C’est un de mes préférés de Visconti et Dirk Bogarde y est phénoménal. J’adore cet acteur tout en retenu.
    Cette semaine, petite rétrospective sur une chaîne ciné. Je l’ai vu dans : « le portier de nuit », « pour l’exemple » et « the servant ». Je regarderai, bien sûr, si « mort à Venise » y figure 😉

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    • La sublime musique de Mahler est un élément majeur de cette ambiance sépulcrale, mais apaisée qui parcourt le film. Elle est comme un doux linceul qui viendrait se déposer sur la Venise de ce début de siècle.
      La lecture du texte de Mann a posteriori doit raviver le souvenir des belles séquences de Visconti.
      Merci pour ce bon conseil Marie-Anne.

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  4. Bonsoir Princecranoir, quel beau film! Dirk Bogarde est magnifique comme souvent. Avec lui, je conseille aussi un peu connu, ressorti en salle et en DVD, il y a quelques années: La victime de Basil Dearden (1961). Et sinon, le destin de Bjorn Andresen est plutôt triste avec ce rôle de Tadzio. Il en a souffert. Bonne soirée.

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  5. « La substance même de l’émotion », voilà c’est tout à fait ça. Bogarde, Tadzio, Mahler et Venise, indissociables à tout jamais. Visconti est un génie.
    Lors d’une de mes nombreuses déambulations dans la Cité, je suis allée boire un jus d’orange en terrasse de l’hôtel des Bains qui depuis… bref… J’ai demandé à aller aux toilettes. Je me suis volontairement perdue dans les couloirs et escaliers. J’avais le coeur battant.
    Je devrais lire Thomas Mann.

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    • Moi aussi mais j’ai d’autres pages déjà en vue.
      J’aimerais aussi un jour m’égarer dans les couloirs de l’Hôtel des Grands Bains, y croiser Silvana Mangano, sa gouvernante française et sa petite famille polonaise. Mais j’imagine que ces fantômes là ont fui les lieux depuis belle lurette. C’est un peu comme visiter le Neuschwanstein en pensant à « Ludwig ».

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  6. C’est amusant, j’ai vu le film au Ciné Lumière dimanche dernier et je souscris entièrement à ton post.

    Un beau film crépusculaire : Mahler, Dirk Bogarde, c’est tellement prenant. Cela donne envie de voir d’autres Visconti qui est réalisateur que je ne connais pas très bien.

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  7. Oh ! oui ! quel film sublime… Je l’avais vu à sa sortie dans l’une des nombreuses petites salles de cinéma qu’il y avait à l’époque à Montréal (temps béni pour les cinéphiles qui voulaient autre chose que des blockbusters!) et il m’avait marquée. J’ai précieusement gardé le DVD et je le regarde encore avec le même plaisir.
    Merci pour l’excellent article, Princecranoir !

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    • Merci beaucoup Francine 🙂
      Ce film est d’une beauté et d’une profondeur qui défient les injures du temps qui passe. Une œuvre qui se redécouvre à chaque fois avec le même plaisir, comme Proust dégustait sa madeleine.
      A bientôt.

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