INCROYABLE mais VRAI

It’s all trou

« Curiosité n’est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. »

Blaise Pascal, Pensées, 1670.

Les multivers of madness de Quentin Dupieux se suivent à un rythme soutenu et se ressemblent parfois. Après la série animalière peuplée de « Daim » et de mouche à « Mandibules », il décide de se pencher sur une autre espèce assez curieuse : l’être humain. Pour ce faire, le tandem d’hurluberlus laisse place au vieux couple : il déménage avec Alain Chabat et Léa Drucker dans un pavillon pas banal. Pas question de voler dans le sens du vent quand on a une cervelle d’Oizo, dans le monde à l’envers du réalisateur, il faut s’attendre à assister à plus d’un phénomène « Incroyable mais vrai ».

Pour mieux nous introduire à son nouvel univers, Dupieux nous propose d’emblée un tour du (futur) propriétaire. Rendez-vous est pris devant la demeure convoitée, tout le monde est à l’heure (ou presque) : Léa sera Marie, Alain sera Alain, et l’agent immobilier maîtrise son baratin et ses arguments sur le bout de la sacoche. Cette maison moderne, vide de tout mobilier, avec son jardin laissé en friche et une épave automobile suspecte dans l’allée, n’arbore pas au premier regard un aspect très engageant. Le lieu n’est pas spécialement chaleureux, la lumière y est lugubre, et si on ajoute ce fameux « clou » (« parce qu’il y a un clou ? » dit Alain en plaisantant) qui se trouve à la cave, on se dit qu’on pénètre doucement mais sûrement dans une Twilight Zone à la française, peut-être même qu’on frôle l’épouvante dans un quartier tout proche d’Amityville. Toutefois, la petite badinerie de Bach flûtée par l’énigmatique teuton Jon Santo, et surtout la présence d’un Chabat à la mèche lynchienne détendent tout de suite l’atmosphère et viennent endormir notre méfiance.

On sait pourtant Dupieux sans filtre, capable de soudaines pulsions mortifères, d’entrer en combustion spontanée, d’engager un jeu de massacre pour obtenir satisfaction. Mais ici, la peur est vite chassée par la curiosité, l’envie irrépressible de descendre dans ce mystérieux conduit aperçu dans les bandes-annonces, dont on nous dit qu’il permettrait de changer la vie. L’espiègle Dupieux étant aussi maître des horloges, il prend un malin plaisir à faire durer le suspense par un montage en décalage horaire, en se retenant de cracher le morceau. Titillant ainsi cette curiosité maladive qui habite les personnages autant que le spectateur, tel un matou matois et malicieux, il s’amuse à dérouler la pelote de fil qui va nous conduire au seuil de ce doux cauchemar. La révélation tant attendue aura finalement bien moins d’importance que ses effets sur les personnages. Elle aura surtout pour conséquence d’en révéler les obsessions.

Lorsque l’on évoque généralement le cinéma de Quentin Dupieux, l’absurdité et l’extraordinaire sont des questions de principe, synonymes de non-sens près de chez nous. Le cinéaste a pourtant, de longue date, battu en brèche cette idée : ses films ne sont pas dépourvus de sens, ils défient simplement la raison. Il s’agit dès lors d’un procédé narratif qui lui permet d’analyser ce monde étrange qui est le nôtre en prenant une certaine distance, à l’image des voyeurs qui observaient à la jumelle et commentaient la croisade vengeresse du pneu tueur de « Rubber ». Cette fois, il joue la proximité en s’installant à la même table que ses personnages, avant de les regarder partir dans des directions opposées. Ils vivent sous le même toit mais en horaires décalés. « J’ai l’impression que de film en film, il se dévoile un peu plus » constate Anaïs Demoustier à qui Dupieux a de nouveau infligé un outrage capillaire.

Sous ses airs de nympho idiote et ridicule, la vendeuse de dessous aura su comme Alain se dégager d’une idée fixe qui mine leur conjoint. Le sien s’appelle Gérard, imbuvable et prétentieux, assureur qui veut toujours assurer, obsédé par son chibre comme d’autres pouvaient l’être par leur blouson (interprété par un Benoît Magimel moustachu et génialement bedonnant). A lui comme à Marie, Dupieux tend le miroir déformant des vanités, miroir qu’ils traverseront tous deux pour mieux se perdre dans l’abîme illusoire d’une jeunesse retrouvée. Dupieux leur fait prendre l’autoroute de la vie à contre-sens, leur proposant des remèdes de charlatan, flattant pour l’une un narcissisme morbide, pour l’autre un virilisme absurde. Leurs obsessions tournent en boucle, mises à l’épreuve du temps qui passe, qui s’accélère jusqu’à l’emballement, jusqu’à l’inéluctable, jusqu’à finir au fond du trou.

Car, sous couvert de comédie légère, « Incroyable mais vrai » n’a rien de futile en vérité, et ses conclusions sont même assez cruelles et profondément funestes. Tel Hamlet s’adressant à son crâne, Marie contemple une pomme blette, symbole de l’insupportable devenir de l’être, éveil de cette conscience de n’être qu’une fourmi parmi d’autres, avec la mort au bout du tunnel. « Ce crâne contenait une langue et pouvait chanter jadis » écrivait Shakespeare, évoquant ce même poison nostalgique venant ici assombrir la lucidité de Marie qui se grille clope sur clope (mais sait-elle seulement que « fumer fait tousser » ?)

Dupieux pointe, sous la surface des apparences qu’il va s’employer à peler méthodiquement tout au long du film, le pourrissement intérieur de l’être qui, à travers le personnage de Gérard, peu à peu se consume dans un consumérisme aberrant. Il fustige les vaines quêtes, mais jamais il ne juge (« qui suis-je pour juger qui que ce soit ? » admet-il), pas plus qu’il ne s’attarde en couplets moralisateurs. En à peine une heure et quart de film, le réalisateur fait le tour du sujet. Inutile d’épiloguer. Il ferme la trappe et le voilà déjà avec un temps d’avance, parti pêcher ses idées farfelues dans d’autres contrées étranges que l’on a déjà hâte de découvrir.

40 réflexions sur “INCROYABLE mais VRAI

  1. Je ne lis rien, je ne veux rien lire, je veux la surprise entière. Mais de voir ce film mis en avant attise un peu plus mon désir de le voir. Le Dupieux est ma grosse envie de ciné du moment, sauf que je le verrai un peu en décalé, comme d’hab, le temps que sa folie innerve les campagnes. Et j’ai vu qu’il y a deux Dupieux cette année avec Fumer fait tousser auquel je vois que tu fais un clin d’oeil dans ton papier (non, que je ne lis pas, non que je ne lis pas !).

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    • Je comprends que l’abord de certains de ses films soit une expérience pour le moins déroutante, voire troublante. La meilleure entrée dans l’univers Dupieux est peut-être celle qui passe par ce conduit justement, car il nous mène vers une réalité très proche de la nôtre, en tout cas une de celles avec lesquelles notre raisonnement dialogue le mieux. Le précédent, « Mandibules », est peut-être un peu plus léger dans le propos (plus estival dirons-nous, un film de saison), à condition de n’être ni allergique aux insectes de grande taille ni aux deux benêts du Palma Show.

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  2. ça va… il faut avoir vu le film pour comprendre ce qui est incroyable, mais vrai. La critique encartée abuse et raconte TOUT. ça fait quand même partie du plaisir d’être mis dans les mêmes conditions que les acteurs qui ne savent pas encore…
    Je n’ajoute rien, je suis dupieuxphile (sauf cette merde de Wrong Cops) et j’attends de découvrir que Fumer fait tousser (dingue non ?).

    sont mêmes assez
    Je suis pas sûre sûre mais je crois que j’aurais mis Tel Hamlet même si Hamlet est Léa.

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  3. Je viens de voir ce film et partage ton analyse et ton enthousiasme. Bravo pour ta chronique remarquablement bien écrite ! j’ai savouré le passage « Dupieux leur fait prendre l’autoroute de la vie à contre-sens… » Bien vu. Vive le cinéma, le vrai, en salle quand on vit cette découverte collectivement !

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  4. Bravo Prince pour ce superbe article sur l’un des cinéastes les plus déroutant du cinéma français contemporain. A défaut de révolutionner la mise en scène, Dupieux chercher à s’amuser, et à nous entrainer avec lui. Cette Incroyable mais vrai, bien plus réussi que son précédent opus est peut-être le début d’une autre évolution dans la carrière de Dupieux, comme Réalité a pu l’être à l’époque.

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    • Ça je ne sais pas car les premiers échos de « fumer fait tousser », avec ses personnages sortis d’un Sentai des années 80, laissent présager un grand délire régressif.
      Quant à cet « Incroyable mais vrai », son regard sur le couple, très ancré sur des préoccupations actuelles, lui procure un fond plus sérieux. Et même s’il y avait déjà dans « Mandibules », à travers la mouche vorace, déjà une réflexion sur la société de consommation), le duo très « dumb & dumber » le faisait pencher largement vers la pochade.
      La mise en scène est ici très précise, efficacement cadrée (ce plan sur la silhouette de Marie lorsqu’elle descend de l’échelle et se reflète dans le miroir), avec quelques références au surréalisme Bunuelien (la main couverte de fourmis).

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  5. Ton avis me fait extrêmement plaisir, puisque j’ai lu pas mal de retours qui semblaient assez mitigés sur ce nouvel opus de Dupieux. Malgré tout, le monsieur ne m’a jamais déçu, même si j’ai forcément mes préférences dans sa carrière, et j’ai hâte de découvrir à mon tour cette nouvelle plongée absurde qui semble incroyable mais vrai 😉

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    • J’ai plutôt lu des échos favorables dans l’ensemble. On ne doit pas avoir les mêmes sources. 😉
      Tu trouveras un Dupieux qui fait son chemin, qui évolue. Toujours la fantaisie dans un coin de l’œil, mais un regard plus mûr, plus impliqué sur ses sujets. Il s’écarte donc encore un peu plus des films quasi expérimentaux de sa période américaine, se focalisant d’ailleurs sur la comédie. Mais de la comédie française comme celle-ci, je t’avoue que j’en redemande.

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      • Oh j’avais lu les premiers retours des projections en festival et avant premiére au pif sur senscritique. Certains semblaient déçus ou trouvaient que Dupieux n’exploitait pas assez son concept. Mais peu importe l’avais en général, j’aime Dupieux depuis Steak, j’ai tout vu, et je continuerais de voir ce qu’il fait ^^

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    • Quentin Dupieux n’a pas son pareil pour imaginer des situations insolites qui viennent perturber nos repères logiques et sensés. Il l’a très bien réussi avec « le Daim », et c’est un procédé qu’il avait déjà très largement éprouvé auparavant. Il trouve ici un moyen très astucieux et drôle pour évoquer l’usure du couple, le rapport au vieillissement, et cette obsession des apparences plus d’actualité que jamais.

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