Le SOLITAIRE

Acteur d’élite

« Jimmy n’était pas seulement un grand acteur avec un engagement total et un esprit aventureux, mais il avait une vitalité au cœur de son être qui conduisait tout, son art, son amitié et les très bons moments. Il avait des valeurs. Il avait une ligne et elle n’était pas fongible. Et elle a produit de nombreuses anecdotes scandaleuses et hilarantes. »

Michael Mann

« J’ai fait tout un tas de trucs qu’un juif n’est pas censé faire : du rodéo, du karaté, des choses vraiment pas raisonnables. » Comme bien d’autres acteurs de sa génération, James Caan a vécu plusieurs vies avant d’embrasser le cinéma. Riche d’expériences diverses, il avait appris le métier auprès des plus grands : Hawks le fit tourner dans « El Dorado », à l’ombre des deux géants John Wayne et Robert Mitchum. Mais son heure de gloire viendra plus tard, sous le règne du « Parrain ». Aujourd’hui, James Caan n’est plus, mais on entendra toujours ses hurlements dans « Misery », scander le nom de Jonathan dans l’arène du « Rollerball », « Solitaire » pour l’éternité grâce à Michael Mann.

D’après Caan, Mann lui doit beaucoup. « J’ai découvert Michael Mann ! J’étais en train de tourner ce film, « Chapitre deux « , et il faisait le pied de grue devant ma caravane. Il m’a donné son script à lire… Un sacré truc, tellement dense qu’il n’a pas pu en tourner l’intégralité. Il a fait « Heat » avec les restes ! » expliquait-il dans les colonnes de Première. Sans doute le réalisateur avait-il reconnu chez lui la marque d’un expert, d’un « solitaire », l’acteur idéal pour son premier film. Pour débuter sa carrière au cinéma, Michael Mann choisit de raconter l’histoire d’un criminel, un homme dont le sport favori est de s’inviter chez les autres. Il est d’ailleurs très librement inspiré de « the home invaders », roman de Frank Hohimer qui relate les mémoires d’un ancien perceur de coffres.

C’est toutefois vers d’autres figures de la pègre que Mann entend se tourner lors de la rédaction de son scénario, des types fichés au grand banditisme, des hommes qui ont du métier, qui se sont affermis en faisant leur « temps » dans les pénitenciers d’ici ou d’ailleurs (le Frank du film s’est d’ailleurs construit sur le traumatisme de son séjour à la prison de Joliet). Ce ne sont pas seulement des durs, ce sont aussi des pros. La dimension hawksienne de ses personnages s’impose comme une évidence dès le début, notamment dans cette manière de les filmer entre eux, efficaces, faisant le job. Ainsi James Caan, pour interpréter Frank, a-t-il appris à se servir des outils utilisés par John Santucci (« à la fin du tournage, j’étais capable de forcer un coffre » se souvient l’acteur), authentique perceur de coffres auquel Mann confie ironiquement dans le film le rôle d’un flic ripoux qui surveille étroitement les agissements du « voleur » (on le reverra ensuite en ex-CIA à la botte d’un baron de l’opium dans l’épisode « Golden Triangle » de la série « Miami Vice »).

Dans un souci millimétré de réalisme, le réalisateur s’applique à filmer chaque étape du processus, autant dans l’exécution que dans la préparation. Mann se souvient sans doute du casse méthodiquement filmé par Jules Dassin dans « du rififi chez les hommes », et s’applique par deux fois à en composer un décalque moderne, dans un montage rigoureusement ciselé où, comme l’écrit Jean Douchet, « nous oublions la forme des choses pour pénétrer leur force même. » Cette somme de détails techniques et matériels va également contribuer à définir le personnage principal du film : sa belle voiture, son costume classe, sa montre en or, sa bague sertie de cailloux précieux, et même la maison qu’il se paie avec sa femme Jessie, autant de signes clinquants qui préfigurent les attributs du flic tourmenté Sonny Crockett dans « Miami Vice » (le décorateur Mel Bourne œuvrera également pour la série). Ils ne servent évidemment que de déguisements trop voyants pour un être socialement inapte. Bien vite, les manières de gangsters, le phrasé de la rue, l’influx nerveux mal géré font surface, débordent. Il suffira d’un accrochage verbal avec une préposée du service d’adoption pour passer de la présomption à l’évidence.

Il n’est qu’un simple métallo de la pègre, aussi performant soit-il. Rien d’étonnant alors de le voir s’acoquiner avec un vétéran de la fonderie, un col bleu qui a appris à renifler le métal à force de le chauffer à blanc. Mann enferme ainsi son personnage dans sa condition prolétaire, y compris dans la sphère criminelle. « T’as qu’à te syndiquer » lui assène Leo, son « employeur » lorsque Frank lui reproche de ne pas respecter les termes du contrat qu’ils ont passé ensemble. L’éventualité d’une vie rangée et « solide » avec une épouse s’accorde mal avec une carrière de criminel sans rémission. Il suffit de voir la satisfaction de Frank une fois le travail accompli : « c’est l’acte qui compte, le jeu, la beauté du geste et jamais les bénéfices matériels qu’on peut en tirer. » remarque Alex Cadieux dans « l’horizon de Michael Mann ». Il fait de lui un marginal (comme l’était déjà « the driver » du très beau film de Walter Hill), un artiste à sa manière, tout comme l’est le réalisateur qui travaille consciencieusement sa matière visuelle.

Tous ces détails servent d’ossature à travers laquelle le réalisateur peut tranquillement sonder d’autres forteresses, plus intimes, et plus obscures assurément. De cet empoisonnement existentiel, Mann tire l’intensité dramatique de son film, et la dimension romantique de son personnage. A l’image de ce collage naïf qui sert de « plan de vie » à Frank (pour reprendre le terme choisi par le réalisateur lors d’une interview donnée à Michael Henry Wilson), Mann procède par touches, crée un assemblage, parsemant l’écran de formes lumineuses qui peu à peu vont faire sens. S’il choisit de filmer essentiellement de nuit, c’est pour mieux la trouer de lumières crues, d’une myriade de points scintillants qui pleuvent sur l’existence dérisoire de son bandit. Dans le reflet brillant de l’œil de sa caméra, la ville n’est jamais endormie. Elle cloisonne son personnage dans ses parois bétonnées, ses ponts métalliques, ses quais et ses voies de chemin de fer. Elle participe à son isolement tout en vibrant de mille feux qui éclairent son chemin vers un destin fatidique.

Dans la nuit sauvage où ronronnent les moteurs de voiture, au rythme des synthés du Tangerine Dream (qui donne, à l’instar du « Sorcerer » de Friedkin, des allures de cauchemars), nul n’échappe à son fatum. Tel le « doc » McCoy dans le « Guet-apens » de Sam Peckinpah, Frank le déraciné (il n’a même pas de nom de famille car il n’a pas de famille) comprend enfin qu’il n’a aucune place dans ce milieu, pas même dans Le Milieu. Il n’est qu’un loup solitaire ébloui par les feux de la grande ville, (une espèce que l’on croisera plus tard dans « Collateral »), condamné à errer, puis à mourir dans son coin.

26 réflexions sur “Le SOLITAIRE

    • Magnifique édition disponible chez Wild Side. Je l’ai revu, et j’ai même enchaîné avec le dernier Mann en date, « Hacker ». Très bon aussi. Mais ce premier opus était vraiment formidable. Très émouvant aussi d’y voir les premiers pas de James Belushi, avant les Blues Brothers.
      Jamais vu « le flambeur », mais il me tente beaucoup. Tout comme le film qu’il a réalisé à la même époque, « l’impossible témoin ».

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  1. J’ai eu très peur en voyant le titre : je croyais que le post portait sur le film de Jacques Deray avec Jean-Paul Belmondo.

    En fait non, très beau post, qui donne envie de voir un film que je n’ai pas vu avec un acteur (Caan) que je connais assez peu. De toute façon tout est bon dans Michael Mann, il arrive même à faire tourner Tom Cruise, c’est dire

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    • J’aurais dû préciser en effet. Mieux vaut privilégier le titre original : « Thief », qui reflète bien mieux l’esprit du film. Un mot seul pour montrer à la fois le professionnalisme du criminel, mais la brièveté du mot le rend terriblement solitaire.
      Merci en tout cas pour cet agréable commentaire. Je ne saurais que trop conseiller ce film (en ce qui concerne Michael Mann, je les recommande tous il est vrai). « Collateral », voilà un autre monument auquel je dois m’atteler. On peut noter d’ailleurs que le chauffeur de taxi Max, ne se déplace jamais sans la carte postale d’une destination rêvée, qui renvoie à ce « plan de vie » qui accompagne Frank dans « le Solitaire ».

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  2. Je l’aimais beaucoup. Je trouve qu’il avait un petit côté Paul Newman. C’était un rebelle qui a refusé de grands personnages (Vol au-dessus d’un nid de coucou, Rencontres du troisième type, Kramer contre Kramer, Apocalypse Now, Blade Runner, Love Story et Superman !!!) mais a accepté celui de Paul (#jesuisvotreplusgrandefan) que d’autres machos (William Hurt, Harrison Ford, Michael Douglas, Robert De Niro, Kevin Kline et Warren Beatty) avaient refusé parce qu’un homme ne peut rester attaché à un lit pendant la plus grande partie d’un film voyons (mais qu’ils peuvent être cons ces mecs !!!). Paul Sheldon forever !
    J’ai vu ce Solitaire mais en te lisant, je m’aperçois qu’il m’a laissé peu de traces. J’aimerais le revoir. Mais je crois que j’aimerais surtout revoir Les gens de la pluie.

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    • Jamais vu « les gens de la pluie ». Je sais c’est impardonnable. Je suis faiblard en Coppola. Mais je me soigne.
      Caan avait cette classe prolétaire (un peu à la Sean Connery) parfaite pour ce rôle de bandit qui voudrait avoir l’air. Déjà dans « le Parrain », il traîne un peu cette image. Le film de Mann est excellent. Et je ne m’avance pas trop en te disant que tu ne seras pas déçue comme avec « La chair et le sang ».
      Mais je crois que mon plus grand souvenir de James Caan, étonnamment, ça doit être son rôle dans « Rollerball ». Vu quand j’étais gamin, il m’avait impressionné.

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    • Je l’ai aussi, en vinyle, acheté sur une broc. Elle tourne en ce moment sur ma platine. On y trouve des sonorités qui annoncent l’ère « Miami Vice » je trouve.
      Tangerine Dream a aussi fait la BO de son film suivant, « la forteresse noire ».

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  3. Un merveilleux film découvert il y a de ça des années avec un dvd de qualité discutable mais à l’époque, nous n’avions que ça. J’en garde un excellent souvenir, même si jamais revu depuis, donc des souvenirs plutôt flous malgré tout. Sauf en ce qui concerne la musique de Tangerine Dream, qu’il m’arrive souvent d’écouter (comme leur travail pour Near Dark).

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    • T Dream ont réalisé quelques BO mémorables en effet. Juste avant « Thief », ils se sont illustrés sur la fabuleuse BO de « Sorcerer » , pour le grand rival de Mann, Bill Friedkin.
      La version de « Thief » sortie par Wild Side est magistrale, à la hauteur des qualités du film. Si tu as l’opportunité, n’hésite pas.

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      • Ah oui c’est vrai. Et toujours chez Mann, il ne faut pas oublier son film maudit, THE KEEP, dont la musique de Tangerine Dream est majestueuse, peu importe ce que l’on pense du film en l’état.

        Merci du tuyau, je prend note du coup, ce sera sans doute un achat le mois prochain ^^

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          • La musique à elle seule est magique. Rien que l’ouverture avec Jurgen Prochnow qui approche du fort en jeep avec la musique et les percussions qui montent, c’est magique. Après, le film dans son ensemble, oui, c’est très bancal. On sent parfois les coupes maladroites, on a du mal à tout saisir, certains effets sont kitchounets. Mais je suis sûr qu’une copie au moins propre permettrait de juger un peu mieux ce produit malade.

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