DECISION to LEAVE

Dans la brume asiatique

« Où est passée cette personne ?
Ouvre les yeux dans le brouillard
Cache tes larmes »

Jung Hoon-hee, 안개,1972.

Le polar coréen a décidément les faveurs du festival de Cannes. Tout le monde a évidemment en tête le triomphe phénoménal du « Parasite » de Bong Joon-ho, mais il y eut avant lui la révélation Park Chan-wook qui rafla le Grand Prix des mains de Tarantino pour « Old Boy », le Prix du Jury de celles d’Isabelle Huppert pour « Thirst » et désormais un Prix de la Mise en Scène pour « Decision to Leave », film qui impressionna Vincent Lindon et ses jurés. Devenu depuis l’un des chefs de file du nouveau cinéma coréen, son prestige n’a cessé de grandir au fil des films, et ce n’est certainement pas avec celui-ci que sa côte vertigineuse va s’effondrer.

« C’est plutôt calme en ce moment » regrette en substance l’un des deux flics qui passe le temps en vidant son chargeur au stand de tir. Le crime est en sourdine au grand dam des deux enquêteurs. Le premier c’est Soo-wan, interprété par la jeune star de la télé coréenne Ko Kyeong-pyo. Il est un peu neuneu, un peu trop fougueux, bref l’idéal side-kick humoristique indispensable à tout bon film coréen qui ne peut se résoudre à garder son sérieux. L’autre, c’est Hae-joon, dignement campé par Park Hae-il, autrefois suspect numéro un dans « Memories of Murder », désormais au-dessus de tout soupçon en flic insomniaque, respectable et intègre dans son costume trois pièces. Si l’on ne doute pas de leur faculté à endiguer le crime dans la région de Busan, c’est pourtant au pied de la falaise qu’on voit les hommes. Là git un cadavre aux yeux vitreux, mangé par les fourmis (ce qui signifie que les mouches ont déjà fait leur office comme l’explique le docte enquêteur), harnaché comme un grimpeur qui aurait décidé d’en finir. Decision to leave ou bien assassinat savamment maquillé ?

Park projette dès les prémices l’ombre du doute, cette sensation d’ambiguïté héritée de son amour pour sir Alfred (« « Vertigo » de Hitchcock coule dans mes veines » confesse-t-il au Figaro). La paroi qui mène à la vérité s’annonce périlleuse et glissante (voire « huileuse », comme l’est la roche de cet impressionnant piton qui se dresse dans les monts de Geumjeongsan). Pour y voir plus clair, Hae-joon se met des gouttes dans les yeux, avant de littéralement remonter la piste sur fond de 5ème symphonie de Malher, rejouant la mélodie d’une mort à venir. Si le vertige ne lui provoque aucune « Sueurs Froides » (contrairement au Scottie de Hitchcock), il tombera néanmoins assez vite dans un pareil piège romantique tendu par une femme avec laquelle il va bien vite faire connaissance.

Et comment ne pas succomber devant la belle Chinoise Tang Wei, ex-partenaire du « Hacker » de Michael Mann, désormais Song Sore, veuve au charme trouble et aux reflets changeants. Mais pas question cette fois de sombrer dans la luxure, de céder à l’appétit de vengeance en en faisant une « Mademoiselle ». « Pour « Decision to Leave », ce qui comptait c’était les sentiments, et j’ai essayé de capter de subtiles variations d’émotions, de limiter au maximum les scènes de violence et de sexe pour révéler une violence et un érotisme cachés, rentrés, internes aux personnages. » explique au Monde le metteur en scène. Song, voilà bien un nom qui inspire quelque mélodie romantique.

« C’est une chanson qui m’a inspiré. Une chanson intitulée « Angae », que j’aime depuis que je suis tout petit » dit encore Park pour le magazine Cinéma Teaser. Celle-ci se glisse alors dans les oreilles de l’enquêteur, comme envoûté par la voix de la chanteuse, par le charme de la suspecte. Son univers jusqu’alors si carré s’arrondit, bousculant cette rigueur mathématique qu’il appréciait tant chez son épouse ingénieure et fan de statistiques. Sa vision se trouble, il ne parvient plus à faire le point, à l’instar d’une mise en scène qui détourne les règles du champ contre-champ lors d’un interrogatoire mené de main de maître. L’étourdissante caméra de Park Chan-wook n’en finit plus d’abuser les sens, de brouiller les repères, de fragmenter les indices en une multitude d’images, de plans subjectifs ou en surplomb, de projections mentales et de reflets dans un œil mort : « Ce sont mes seuls moyens de transmettre de l’émotion et représenter le suspense. Il a donc fallu que j’exploite tous les outils formels que j’avais à ma disposition » explique-t-il encore. Il faut alors savoir se perdre dans les sentiments, dans les obsessions, pour mieux se faire sa propre traduction. Le coréen approximatif de la Chinoise change parfois les « corps » en « cœurs », subtilité lexicale que n’aurait sûrement pas renié la Catherine Tramell de Paul Verhoeven.

« Suis-je si perfide ? » demande-t-elle pourtant à son charmant enquêteur. Certes, comme elle, elle enchaîne les amants, se réfugie dans leurs bras souvent cruels. Mais son statut d’étrangère la rend plus vulnérable, suscite une forme d’empathie tout autre. Elle doit tout faire pour échapper à sa misérable condition, elle lutte en permanence, et se montre fuyante quand la situation l’exige. Decision to leave. Passée l’ellipse censée la laver de tout soupçon, seule sa robe change de couleur : on la retrouve vêtue de rouge, comme déjà coupable d’un autre forfait. Un autre crime qui nous emmène cette fois en bord de mer. Park ne répondra pas à la question, nous laissera juge de sa culpabilité, dans un désarroi pareil à celui vécu par Hae-joon. Il nous laisse libres de choisir la voie du bien ou celle du mal, sachant très bien, en l’occurrence, que ces notions n’ont plus cours dans cette affaire.

La vérité se cache dans les replis d’une intrigue parfaitement ciselée dans une mise en scène inventive, une piste qui se fond dans l’émotion que le réalisateur s’amuse à recouvrir de flocons. Qu’elle nous promène dans le brouillard des sentiments ou bien nous perde dans un écran de fumée, l’intrigue policière de « Decision to leave » s’efface finalement au profit d’une histoire d’amour non élucidée dont on sort brisé, effondré, comme une vague, irrésolue.

36 réflexions sur “DECISION to LEAVE

  1. Je retiens un plan, au début du film : une vue subjective à travers le regard du cadavre, avec une fourmi qui gambade sur le globe oculaire. Sourire complice. Puis j’avoue m’être un peu assoupit à mi-parcourt.
    Il y a quelques années de cela, c’était le cinéma japonais qui faisait l’évènement. Aujourd’hui c’est la Corée du Sud. Que s’est-il passé ? Une industrie a percé formidablement du côté de la péninsule (cinéma, séries, musique), tandis qu’une autre s’est endormie, ne proposant plus que du cinéma d’auteur ressemblant surtout à des téléfilms.

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    • Pas le moindre assoupissement en ce qui me concerne, et pourtant j’étais bien fatigué quand je suis allé le voir. Mieux encore, je n’ai pas vu passer les deux heures vingt du film.
      Je n’ai pas vraiment de réponse sinon qu’il y a sans doute une politique culturelle plus dynamique en Corée qu’au Japon. Le rayonnement est tel que même les grands réalisateurs viennent désormais y tourner leurs film, comme récemment Kore-Eda .

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  2. « Decision To Leave » de Park Chan-Wook…
    Décidément je ne suis définitivement pas fait pour ce genre de film où, cherchant à comprendre l’intrigue, on a toujours un métro de retard sur l’action qui se déroule et, très vite, on est totalement perdu! Qui est qui? Sommes-nous dans la réalité ou dans le rêve? L’histoire est totalement enchevêtrée entre flash-back et flash-forwards; en outre, comme de bien entendu, les acteurs se ressemblent! Alors, déjà que ce n’est pas d’une simplicité évidente, cela n’arrange guère les choses! Et pourtant, jusqu’à présent, le cinéma de Park Chan-Wook me plaisait tout à fait ( « Mademoiselle », en particulier, mais les autres films également). Là, franchement, c’est trop complexe! Bon, bien sûr, en gros, on comprend de quoi il s’agit, d’autant que les pièces du puzzle se dévoilent petit à petit, mais, Dieu que c’est compliqué, tarabiscoté et, au final, tiré par les cheveux! Imaginez, un policier qui enquête sur un meurtre soupçonne une femme d’avoir tué son mari, mais il tombe amoureux, bien que marié, de la jeune femme. A partir de là se développe un rapport très ambiguë entre les deux personnages. Et ce n’est pas fini, car il y a un deuxième meurtre…
    Bon, disons que je ne me suis pas ennuyé, mais je me suis beaucoup plus intéressé à la mise en scène, à l’esthétique du film, à l’interprétation et, évidemment, au montage, tous sublimes dans ce film. Park Chan-Wook est un cinéaste magistral, probablement l’un des plus doués du cinéma actuel de la Corée du Sud. Mais enfin, surtout dans un polar, quand l’action devient secondaire, ce n’est tout de même pas bon signe. A mon humble avis, « Decision To Leave » fera les beaux jours de générations d’étudiants en cinéma, qui regarderont et re-regarderont le film, pour l’étudier quasiment au plan par plan, mais, pour ce qui est du grand public, ce sera moins évident, sauf à accepter de regarder le film de nombreuses fois. Cela montre les limites d’un tel cinéma, qui ne s’appréhende pas de but en blanc, mais qui exige du public un effort considérable.

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    • Nos deux critiques divergent, et pourtant se croisent sur les évidentes qualités formelles. Ce n’est pourtant pas le premier Park à livrer un récit aussi alambiqué. Ceci dit, je ne le trouve pas tant que ça ici, c’est plutôt le montage qui jour l’embrouille. Certes, il « exige du public un effort considérable », c’était d’ailleurs le même reproche fait par Philippe Azoury dans Liberation au film « Old Boy » qu’il avait détesté. Je crois au contraire que c’est précisément ce qui fait le grand intérêt des films de Park Chan-wook, en plus de sa capacité à produire des images ahurissantes.

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  3. Rebonjour Princecranoir, voici un film que j’ai trouvé visuellement très beau et c’est très bien réalisé mais je n’ai pas été touchée par l’histoire qui ne m’a pas passionnée du tout. Il n’y a que la dernière séquence que j’ai trouvé réussie. J’avais préféré Mademoiselle. Bonne soirée.

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  4. Petite rectif, Hae-Joon ne porte absolument pas de costumes trois pièces ! Mais il est incroyable cet enquêteur obligé de se faire violence pour tenter d’avancer dans son enquête.
    En te lisant j’ai encore plus envie de revoir ce film.
    Mais survivrai-je à cette fin dingue « dont on sort brisé, effondré » ?

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    • Tu as l’œil. Pourtant, j’aurais juré qu’au stand de tir, au début…
      Moi aussi, j’ai déjà envie de le revoir. Du coup, en attendant je me suis refait « Old Boy » que je n’avais pas revu depuis sa sortie au ciné ! (déjà presque vingt ans, j’hallucine) Des points commun, mais visuellement c’est deux salles, deux ambiances.

      J’aime

      • Figure toi que j’avais prévu de revoir mon Park Chan-Wook préféré d’ailleurs, Sympathy for Mr Vengeance, n’ayant jamais écris dessus. Mais une certaine canicule m’a fait changer mes habitudes en plus de réduire drastiquement mon rythme de vision…
        Un double programme pour deux chroniques de suite sera sans doute à prévoir si je trouve un cinéma pas trop loin de chez moi le passant encore une fois que je pourrais mettre un pieds dehors sans fondre littéralement.
        En attendant, je t’ai quand même prévu pour la semaine prochaine du très lourd à lire par chez moi (du Carpenter, du Argento inédit chez nous, du blockbuster nanar made in 2022).

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        • Wow, du tout bon ! Mais pas trop vite, j’ai encore beaucoup de retard de lecture de ton côté 😁
          Il me faudrait aussi voir ce volet de la « trilogie de la vengeance ». Mais surtout, j’aimerais voir ce fameux « J. S. A. » qui fut son premier gros succès coréen !

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          • Ne t’inquiètes pas, je vais séparer tout ça par des articles qui n’intéresseront personne, ou des jeux, ou bien le reste de la filmographie de Moon Lee (oui, j’en vois enfin le bout, plus que 4 films !).
            Ah tu ne l’as jamais vu ? Je te le conseille vivement alors. Un film très noir, et étonnement, très simple dans sa mise en image de mémoire. Par contre tu fais bien de me le rappeler, je n’ai pas vu non plus ce film là… alors que je crois que même Oli aime beaucoup, ce qui est exceptionnel en soit, vu qu’il est encore plus méchant que moi envers la Corée du Sud haha.

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  5. Merci Prince Cranoir pour tes magnifiques chroniques. Elles me laissent coites d’admiration à chaque fois.Et surtout, surtout, elles créent – non pas seulement le désir, mais le besoin de voir ces films. Sinon, on raterait qq chose.
    Alors je note, je note…
    Douce soirée à toi. A bientôt !

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  6. Très beau texte pour un film qui ne l’est pas moins. Pas d’ennui, mais plutôt une hypnose. Je le reverrai volontiers dans quelque temps (comme tous les Park d’ailleurs) et j’y découvrirai certainement encore quelques secrets enfouis. J’aime bien ce côté mille-feuilles. Et ce couple, mandieu !

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    • De la montagne à la mer, du piton criminel aux sables émouvants, il a le chic pour bousculer les corps et les cœurs l’ami Park. Il maîtrise la recette du mille-feuille en effet, on en garde le goût encore longtemps après, et une furieuse envie de « reviens-y ».
      Merci Fred 🙂

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  7. Park Chan-Wook reste mon n°1, ce qui est énorme quand on sait que le cinéma coréen est également n°1 🙂 excellent thriller mais je suis resté un peu sur ma faim quant au mobile de madame. ca reste envoûtant et les face à face sont magnifiquement filmé façon anti-thèse à « Basic Instinct »

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