Le DERNIER des MOHICANS

Quand les tambours s’arrêteront

« N’allez pas là où le chemin vous mène. Allez là où il n’y a pas encore de chemin et laissez une nouvelle trace. »

Ralph Waldo Emerson

Lorsqu’on remonte le cours de l’Hudson River, que l’on en atteint les méandres se lovant dans le creux du massif des Catskills, peut-être peut-on humer encore aujourd’hui l’odeur de la poudre qui envahit naguère l’atmosphère humide des lieux ? Peut-être entend-on encore résonner le canon qui, le jour comme la nuit, tonnait et pilonnait inlassablement les remparts du Fort William Henry ? « Sur toute la vaste étendue de ces frontières, il n’existait peut-être aucun district qui pût fournir un tableau plus vrai de l’acharnement et de la cruauté des guerres sauvages de cette époque, que le pays situé entre les sources de l’Hudson et les lacs adjacents. » écrit James Fenimore Cooper dans « le Dernier des Mohicans ». L’écrivain peignait alors un témoignage vibrant d’une nation en gestation, panorama fertile dont s’emparèrent par la suite peintres et cinéastes. Le dernier en date n’est autre que Michael Mann, et son œuvre sublime en honore les immenses fondations.

Il n’est toutefois pas nécessaire de revenir à la source littéraire pour comprendre ce qui irrigue les grandes lignes de son scénario. Mann avoue volontiers avoir emprunté sa structure à l’adaptation qu’en en fit George B. Seitz en 1936 avec Randolph Scott. Il en emprunte les raccourcis et en accepte les trahisons. Le mouvement permanent imprimé par le script rédigé à l’époque par Philip Dunne avait séduit le jeune Michael, dès l’âge de cinq ans, lorsqu’il le découvrit sur son petit écran. Il n’a depuis cessé de le hanter, au point d’infuser tous ses films : « Mann traque ici les prémices de cette modernité dont tous ses films urbains et contemporains font la critique rigoureuse » commente Jean-Baptiste Thoret dans « images du contemporain ».

Pour sa première production majeure, il quitte la jungle bétonnée des grandes métropoles américaines pour mieux partir « sur la Piste des Mohawk », suivant une voie tracée par John Ford vers la frontière et les espaces non délimités. Car « le Dernier des Mohicans » est d’abord un film d’aventure épique, qui magnifie la geste héroïque lors de scènes proprement dantesques, entre batailles rangées, courses poursuites en canoë, état de siège et mêlées furieuses, dans lesquelles parfois le rouge sang de l’uniforme est englouti sous les cascades verdoyantes des paysages naturels. Le film ne manque pas d’envolées dont la grandiloquence est effacée par le lyrisme d’un thème marquant composé par Trevor Jones. Il vient rehausser de puissance les sublimes images enluminées par le chef opérateur Dante Spinotti, qui tiennent autant de l’immensité romantique de Thomas Cole que du classicisme raffiné de l’anglais Gainsborough. Jamais l’impression de partager le vécu des pionniers du Nouveau Monde n’aura été aussi prégnante, aussi documentée. Si Michael Mann s’accroche aux lignes directrices de l’épopée romanesque, il en renforce l’intensité en soignant ses inserts, et multipliant les scènes de vie, les arrangements et les négoces qui nous éclairent, à la bougie, sur le climat politique, sur la réalité sociale de ces populations.

« La frontière, c’est tout ce qui reste aux gens pauvres. Ils n’appartiennent à personne, ils sont sur la brèche, entre deux. » explique Nathanael, confié à un Daniel Day-Lewis au cheveu long et à l’œil-de-Faucon, comme toujours habité par son rôle. L’acteur a travaillé son physique, s’est longuement entraîné au maniement des armes pour devenir un redoutable combattant, un pisteur crédible et expert du fusil à un coup. Il se faufile dans la forêt comme s’il était né sous la futaie, flanqué de deux authentiques membres de la Nation qui incarnent son père et son frère adoptifs. Uncas, le plus jeune des deux confié à Eric Shweig, a le profil racé du coureur des bois et incarne la noblesse juvénile d’un peuple qui n’a jamais renoncé à sa dignité. Indépendance et intégrité sont des valeurs cardinales communes à tous les films de Mann, de Frank « le Solitaire » à Nic Hathaway le « Hacker », en passant par « Ali » le boxeur. A ce titre, il met un point d’honneur à confier le rôle de Chingachgook, le plus âgé des Mohicans, à Russell Means, un Oglala très actif au sein de l’American Indian Movement qui faisait alors ses premiers pas de comédien.

Le réalisateur unit ainsi colons et indigènes en une seule nation libre et indépendante, qui ne se rallient au drapeau des conquérants que pour défendre leurs intérêts et garantir leur survie dans ce milieu hostile. « Ici, les Anglais et les Français font en réalité partie du même clan, celui des oppresseurs. » écrit Axel Cadieux dans « L’horizon de Michael Mann ». Les deux forces en présence sont respectivement confiées au britannique Maurice Roëves pour le rôle du colonel Munro, et à un étonnant Patrice Chéreau parfaitement à l’aise dans les habits du marquis de Montcalm. Tous deux sont les tenants d’un système qui devra s’effacer devant une autre civilisation. Mais il aura, entre-temps, sous le joug inique de leur autorité monarchique, inoculé le poison de la vengeance, de l’animosité qui déchire les peuples. Ainsi Magua le Huron féroce laissé à l’impérial Wes Studi, n’aura jamais d’autre motivation que d’éradiquer l’Anglais qui a détruit sa famille, fût-ce au prix d’une alliance corruptrice. « Il veut imiter ceux qu’il hait » dénoncera plus tard Hawkeye devant le sachem de la tribu. A travers Nathanael, Mann croit au contraire à une concorde salutaire, à la fusion des cultures, à l’enrichissement mutuel, à la parole donnée qui doit survivre même après l’extinction.

« – Où sont les fleurs de tous les étés qui se sont succédé depuis ce temps ? Elles se sont fanées, elles sont tombées les unes après les autres. Il en est de même de ma famille, de ma peuplade ; tous sont partis tour à tour pour la terre des esprits. Je suis sur le sommet de la montagne, il faut que je descende dans la vallée ; et quand Uncas m’y aura suivi, il n’existera plus une goutte du sang des Sagamores, car mon fils est le dernier des Mohicans. »

James Fenimore Cooper, Le dernier des Mohicans, 1826.

Chez Michael Mann, il suffit de suivre le regard des personnages pour pénétrer leur épaisseur existentielle, pour sonder la nature de leurs espoirs et de leur désillusion. Par un regard déchirant, Alice (la cadette du colonel Munro traumatisée par la violence de ce monde) fait comprendre à son geôlier huron qu’elle n’a plus sa place parmi les vivants. Tout comme il suffira d’un silence pour que sa sœur aînée Cora (merveilleuse Madeleine Stowe) comprenne que Nathanael est l’homme providentiel qui la sauvera de l’uniforme de son prétendant (le Major Heyward campé par Steven Waddington). Les deux sœurs s’en vont donc vers des destins opposés, l’une succombant au vertige d’un chant funeste, l’autre les yeux levés vers le lointain, fixés sur ces étendues vierges qui un jour se couvriront de bitume, disparaissant sous la résille lumineuse d’un vaste monde connecté (tel que le filme Mann en ouverture de « Hacker »).

« Dans « le Dernier des Mohicans », à la fin, ils observent la frontière, la collision du monde passé et de la société future, explique aussi le réalisateur dans son entretien avec Axel Cadieux. Rien n’est statique, ça bouge et au cours de ce mouvement, des gens comme le frère et le père de Hawkeye vont disparaître (…) C’est un moment un peu surréel, de pure contemplation d’un futur pas forcément radieux mais imminent. » J.B. Thoret note d’ailleurs que Cora pourrait être l’ancêtre de Eady qui confiera au cambrioleur Mc Cauley qu’elle descend d’une famille irlandaise-écossaise installée dans les Appalaches au XVIIIème siècle. Le paysage qu’elle contemple alors dans « Heat » est celui du grid de Los Angeles, immensité urbaine étale limitée par l’océan, point final de l’expansion vers l’Ouest. D’un siècle l’autre, tandis que « le monde entier s’embrase », les personnages de Mann brûlent d’une même passion, belle et communicative, intense puisqu’on la sait éphémère. Alors, quand les images se passent de mots, ne serait-ce qu’un instant peut-être, l’univers n’a plus prise.

24 réflexions sur “Le DERNIER des MOHICANS

  1. Oui. Un grand film. Dans ma jeunesse, j’avais acheté la BO et je l’écoutais en boucle dans ma chambre… Pour moi il s’agit d’un classique. Et ce casting parfait jusque dans les plus petits rôles… ces personnages bien écrits qui n’ont pas besoin de trop en dire pour se faire comprendre… ces scènes magiques, parfois stressantes, parfois traumatisantes…

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    • La BO est entêtante. Elle participe aussi au souvenir puissant du film. Trevor Jones signe là ce qui restera la plus belle partition de Mann.
      Un classique assurément. Les puristes amateurs de l’œuvre de Cooper crieront à la trahison, pourtant le film en porte le souffle et l’esprit.

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  2. Vu au cinéma à sa sortie. C’est avec ce film que j’ai pris conscience que Daniel Day Lewis était au-delà de beaucoup (tous ?) d’acteurs. Je m’en doutais après My Left Foot. Mais je suis sorti du Dernier des Mohicans totalement rincé, à bout de souffle. Je le regarde régulièrement et l’émotion me prend toujours autant à la gorge. Belle chronique.

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    • Merci. « A bout de souffle », c’est effectivement le sentiment qui nous étreint lorsqu’on voit le film, et qui ne disparaît pas après plusieurs visionnages, bien au contraire. Day-Lewis est fabuleux, mais Madeleine Stowe l’est tout autant je trouve. Et Wes Studi, quelle puissance à l’écran ! Il faut dire que la mise en scène est impériale.

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    • Cet échange de regard entre Jodhi May et Wes Studi est un des moments les plus poignants de la filmo de Mann. Un réalisateur qui se montre aussi à l’aise dans le décor grandiose d’un parc de Caroline du Nord que dans les échangeurs urbains des grandes métropoles. Il filme ses décors toujours avec ampleur, mais n’oublie jamais qu’ils sont le territoire des hommes qui y vivent. Il y a d’ailleurs un plan, très bref, qui m’a troublé au début du « dernier des Mohicans » : lorsque le convoi emportant Cora et Alice vers le Fort William traverse les bois, l’aînée des deux sœurs aperçoit furtivement un jeune loup apeuré qui observe leur passage. Cela annonce évidemment la menace huron qui ne va pas tarder à se manifester, mais j’ai aussi pensé à ce coyote désorienté dans les rues de L.A. qu’on aperçoit dans « Collateral ». On peut aussi penser au tigre endormi sur la table de Dollarhyde dans « Manhunter » ou au croco domestiqué de Sonny Crockett dans la série « Miami Vice ». De troublants échos qui relient les films de Mann.

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  3. Tu es dans une période Michael Mann ? Hein ? Je n’ai pas vu celui-là, ton post, comme d’hab, donne envie de combler cette lacune et je n’y manquerais pas si l’occasion se présente.

    Mon cinéma (le BFI) est d’ailleurs intéressé par Mann (qui ne le serait pas ?) car j’y ai vu Manhunter la semaine dernière.

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  4. My wife and I saw this movie when it came out, at a local discount theatre. The cinematography was amazing but the sound was terrible, with the dialog often so low we couldn’t understand it. We thought it might have been the speakers or acoustics at the discount theatre but then we watched it again at home and, nope, still couldn’t make out half the words. But at least that time we had the option to turn on the subtitles, which we did. (This also came in very handy for the accents in « The Full Monty » …)

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    • Sometimes itstusefull to put on the subtitles. 😉
      Very upsetting this problem of sound. Nothing alike for my version on DVD in my home cinéma fortunately. Sound and image perfect. And music beautiful!
      I hope you will see it one more time in the best conditions.
      Thanx for passing by. 🙏

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  5. Cela me donne drôlement envie de le revoir ! Si je cherche des films qui nous lance comme ça dans une course épique, qui possède ce souffle des aventures extraordinaires, j’ai Le dernier des Mohicans en tête et peut-être bien aussi Master & Commander.

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    • C’est vrai que, lancé sur les mers, le film avec Russell Crowe peut s’enorgueillir d’un même souffle et d’une pareille noblesse. Mais on est ici en terre Mannienne, et indubitablement l’âme du réalisateur plane sur cette adaptation de Cooper. La Nature et la Nation ne font ici plus qu’une.

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