La NUIT du 12

Fire walk with her

« Il est des crimes qui vous habitent ; des crimes qui vous font plus mal que les autres et vous ne savez pas toujours pourquoi. Vous êtes cueilli par surprise, au moment où vous vous y attendiez le moins, par un détail qui vous laissera le cœur en pièces. Ils se fichent en vous comme une écharde dans la chair et tout autour la plaie ne cesse plus de s’infecter. »

Pauline Guéna, 18.3 – une année à la PJ, 2020.

Vingt pour cent de crimes non résolus. La statistique est effrayante. Suffisamment pour en faire le terreau d’un polar dans lequel s’engouffre Dominik Moll. S’inspirant des écrits en immersion de Pauline Guéna, il remonte jusqu’à « la nuit du 12 », une nuit noire d’octobre dans la vallée de la Maurienne où fut commis un abominable féminicide, une histoire à rendre fou enquêteurs comme spectateurs.

« Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. » La phrase tombe comme un couperet, une sentence définitive. Mais ce constat amer et résigné du capitaine Vivès ne vient que confirmer ce que démontrent d’implacables statistiques. Vengeance, jalousie, ou bien simplement le coup de folie d’un (d’une ?) déséquilibré qui passait par là, toujours est-il que la victime est une femme, et c’est presque toujours le cas dans ce genre d’affaire. Clara était une femme jeune, une femme vive, qu’on aura à peine le temps de connaître, mais dont on partagera les derniers instants. Des instants terribles, d’une tension d’autant plus insoutenable qu’on en connaît l’issue par avance. Tout comme on imagine déjà la douleur immense d’une maman à qui le policier doit annoncer la mort de sa fille. Et dans quelles circonstances.

Tout ceci est tenu, la mise en scène est sobre, quasi-documentaire, nous mettant à témoin sans excès de pathos, sans dramaturgie excessive. Dominik Moll garde le renfort de la musique pour les moments de doute à venir, pour les rencontres nocturnes, les pistes qui s’évanouissent et les témoins qui surgissent. Olivier Marguerit l’a rendue mystérieuse, l’a voulue parfois inquiétante, un diamant aussi noir que ceux qu’il avait su tailler pour Arthur Harari. Elle accompagne les tours de pistes nocturnes d’un flic qui aimerait bien en avoir une solide à mettre dans le dossier, les boucles infinies d’un enquêteur coincé dans son vélodrome, qui voudrait se vider la tête pour pouvoir la garder sur les épaules quand reviendra le jour.

Il aura fallu une sacrée condition physique à Bastien Bouillon pour tenir le rôle de Yohan Vivès. Mais ce ne sont pas ses performances sur la petite reine qui impressionnent, mais bien sa capacité à rester à distance, à combattre le crime à froid. Il est une sorte de jésuite de la police, sans famille et sans affect apparents. Il aura fallu au cérébral enquêteur une photo accrochée au mur pour que se brise la glace de la procédure. L’homme déjà avare de mots n’en trouve soudain plus aucun à dire, comme s’il venait de tomber dans un trou, frappé par la malédiction du chat noir.

Il vient tout juste de prendre la relève de Tourancheau, lui qui en a gros sur la patate au moment de trinquer pour sa retraite. Certes il regrettera l’esprit de groupe, la camaraderie et les vacheries des collègues, sans doute moins les PV à rédiger, la photocopieuse perpétuellement en panne et le manque de budget pour mettre en place des planques (rien n’a visiblement vraiment bougé depuis les galères de « L.627 »). Certains mots s’étranglent aussi dans sa gorge. On ne saura lesquels que bien plus tard. On sent déjà de l’épaisseur humaine dans l’intention de Dominik Moll.

Le livre de Pauline Guéna se concentre sur Versailles, mais le réalisateur flanqué de son fidèle allié de plume Gilles Marchand décident de muter la brigade sur Grenoble. A l’ombre des sommets alpins, entre remontées mécaniques et convois de wagons-citernes, il flotte un air étrange de « Twin Peaks », un tropisme bien connu du scénariste. Quand Gilles Marchand se demandait « Qui a tué Bambi ? », on sentait une forte émulation lynchienne. Elle reprend vigueur « la nuit du 12 », quand Clara Royer devient la Laura Palmer de Saint-Jean-de-Maurienne. Comme sa semblable blonde américaine, Clara ne fréquente pas que des chics types, le genre de fille « pas compliquée » comme le font remarquer ses amants passagers (ou prétendus tels). De là à en faire une « fille facile », il y a un raccourci lexical que n’empruntera pas Marceau, le vieux flic lettré confié à l’impeccable Bouli Lanners. Celui-ci tente bien de faire oublier ses intonations belges en les faisant passer pour un semblant de savoyard ; peu importe la prononciation, il imprime chacune des scènes où il apparaît, chevalier impuissant et en colère qui a trop longtemps combattu des moulins à vent, usé jusqu’à la moelle par ses problèmes de couple et une vocation contrariée.

« – Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir. »

Paul Verlaine, Colloque sentimental, 1891.

A côté de l’interprétation glaciaire de son jeune chef, Marceau sera le bouillant vétéran qui sent en lui monter une haine à l’égard de l’inacceptable et de l’indifférence. Quand le bleu du groupe demande aux autres comment faire pour déclarer ses heures sup, ils le charrient aussitôt en lui disant qu’il les touchera « quand le monde sera redevenu normal ». Et c’est peu dire qu’il dysfonctionne, le monde, au moins autant que la photocopieuse. Entre le rappeur incendiaire, le caïd à la main leste, le compagnon d’escalade inconséquent, le marginal un brin mytho, ou bien le dingue mélomane, le capitaine Vivès ne sait plus vers quel suspect se tourner. Tous coupables. Tous des hommes. Un vrai cauchemar.

Voilà qui n’étonnera pas la juge confiée à Anouk Grinberg, dont la voix grave et le ton décalé rappellent de manière troublante la regrettée Marie Trintignant. Des lourds dossiers d’homicides qui s’amoncellent sur son bureau, inconsciemment peut-être, Dominik Moll libère le spectre d’une actrice morte sous les coups de son amant. « Les morts vivent parmi nous » dit en substance Nadia, un frais renfort qui vient réveiller les memories of murder. « Mouna Soualem est une Nadia parfaite quand elle questionne Yohan sur les hommes qui commettent des crimes et les hommes qui les combattent. » Le réalisateur projette sur son enquêteur le visage des meurtriers potentiels, manière maladroite et appuyée de rendre ce flic flippé encore un peu plus flippant. Si le procédé est contestable, le metteur en scène sait aussi comment trouver la bonne distance, il sait filmer la persistance du chagrin, l’impossibilité du deuil. Durant « La nuit du 12 », il nous confirme que raide et sinueux est le chemin qu’il faut gravir jusqu’à l’apaisement.

« Un jour, les tissus se reconstruisent enfin – ce mort-là fait désormais partie de vous. »

Pauline Guéna, 18.3 – une année à la PJ, 2020.

33 réflexions sur “La NUIT du 12

      • De mon côté j’ai découvert ce lundi soir ‘L’année du requin’ en avant-première. Le début est clairement une petite comédie intéressante jouant avec les codes des ‘Dents de la mer’. Puis le film devient sérieux et dresse le portrait d’une femme de cinquante ans (pardon, 49). Parfois c’est intéressant, parfois ça ne fonctionne pas. Le point faible concerne les scènes d’action. Un film pas totalement abouti. Dommage.

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        • J’ai vu l’affiche, avec Marina Foïs.
          C’est souvent le cas avec les comédies françaises : il y a une bonne idée de départ et puis ça se délite car on dirait que le film a été vendu sur un pitch.
          A Nuit du 12″ se tient de bout en bout. Mais ce n’est pas une comédie.

          Aimé par 2 personnes

    • Bonsoir Marie-Anne,
      Je te confirme que le film n’est pas spécialement joyeux. Par contre, il ne laisse voir aucune image véritablement violente, sinon le fait qu’annoncer à une mère la mort de sa fille est un moment terriblement douloureux que le réalisateur nous fait partager. L’ensemble est très bien dirigé.

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  1. « aimerait bien en avoir une solide à mettre dans le dossier » : je ne connaissais pas l’expression. J’aime beaucoup. Je valide.
    Comme ce film exceptionnel. Mais pour compléter ton été cinéphile il faudrait prendre la direction de As bestas et de Dédales.
    Bon, POV personnel : Anouk Grinberg et Marie Trintignant n’ont rien à voir l’une avec l’autre je trouve. Ok elles sont brunes, ont une voix grave parfaitement reconnaissable mais… Anouk hésite alors que Marie laisse* ses phrases comme en suspens comme papa.

    *laissait…

    Et évidemment mon oeil de lynx a repéré ceci :
    qui voudrait à se vider la tête

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    • Tu aurais été parfaite pour mener l’enquête !
      Entre Anouk et Marie, honnêtement, ça m’a frappé. J’ai vraiment cru voir un fantôme. Quelque chose dans la coiffure aussi. Certes le phrasé n’est pas le même, mais il y a une originalité un peu barrée chez Miss Grinberg qui peut rappeler la personnalité très indépendante de Marie. Après, c’est vraiment une question de ressenti personnel.
      J’aimerais pouvoir caser « As Bestas » à mon retour de vacances, s’il est toujours proposé dans les salles.

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  2. Pingback: La nuit du 12 (….qui nous veut du bien ?) | Coquecigrues et ima-nu-ages

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