NOPE

Cowboy et envahisseur

« Dans la société américaine, lorsque vous êtes noir, le danger peut venir de n’importe quel endroit, à n’importe quel moment. Je me suis toujours demandé ce que des Noirs américains feraient devant une soucoupe volante, ils diraient : « Nope. » »

Jordan Peele in Le Monde, 7 août 2022.

S’arrêter un instant, lever la tête et contempler les nuages. Là-haut, le spectacle est permanent, vertige de formes en mouvement, univers de l’imaginaire et des idées passagères, céleste promesse d’espoir sur fond bleu ou sombre monde grondeur habité par des forces hostiles. « Watch the sky » disait-on dans un vieux film de SF, comme si, dans ce vingtième siècle nucléaire, l’humanité devait désormais prendre garde à ce qui nous tombe du ciel. Le comique Jordan Peele prend cette stranger « Thing » très au sérieux, se méfiant des images toutes faites sans renoncer au plaisir des yeux. A la fatalité il dit « Nope ».

Jordan Peele, en deux films, s’est fait une place dans le paysage en descendant à la cave. Il y a exhumé des terreurs enfouies, a fait tomber le masque de l’hypocrisie tout en ravivant les couleurs du genre. Dans « Us » comme dans « Get Out », il montrait une Amérique divisée, l’Oncle Sam aux prises avec l’Oncle Tom. Quelques séries plus tard, après avoir renoué avec ses premières amours télévisuelles, l’humoriste aux idées noires a décidé de changer d’horizon, d’élargir son espace. Sous le domaine des cieux, il y a la terre étale, une autre immensité à conquérir.

Il investit donc les collines, s’installe dans les canyons reculés, vient pâturer du côté d’Agua Dulce, dans un cadre grandiose propre à l’imaginaire westernien : « La plupart des cowboys dans ce pays étaient noirs, rappelle-t-il dans les colonnes de Cinéma Teaser. Ce n’est qu’à partir du moment où les cowboys sont devenus cools, où ils ont été idéalisés par le cinéma, où montrer un cheval est devenu quelque chose de noble, qu’a eu lieu l’effacement des cowboys noirs. » A l’instar de Spike Lee (dont il a produit « Blackkklansman »), d’un Mario Van Peebles et son « Posse », ou plus récemment encore de Jeymes Samuel avec « The Harder They Fall », Peele entend bien raviver la flamme de ses prédécesseurs, reprendre le flambeau de Belafonte dans « Buck and the Preacher », ou de Sidney Poitier quand il menait « la Bataille de la Vallée du Diable ».

Sans en rajouter sur le couplet racial, il place naturellement au cœur du récit une famille de ranchers noirs, dresseurs de chevaux descendants d’un illustre inconnu nommé Alister E. Haywood, un jockey noir qui a servi de modèle pour le photographe britannique Eadweard Muybridge, pionnier du mouvement image par image et donc ancêtre du cinématographe. Jordan Peele est donc résolu à repriser le mythe de l’Ouest, à le remettre en phase avec l’Histoire. Pour ce faire, il s’est adjoint les services de son acteur fétiche, le toujours impeccable Daniel Kaluuya ici en cowboy à casquette plutôt taciturne, auquel il adjoint une sœur expansive et gouailleuse interprétée par la chanteuse Keke Palmer. Héritiers d’un peuple qui a beaucoup souffert, ils ne seront hélas pas au bout de leur peine face au danger qui les guette.

« Nope » n’est assurément pas un western ordinaire puisqu’il s’inscrit dans le contexte actuel, mais il en convoque tous les motifs : de la poussière qui envahit le paysage aux cavalcades dans la plaine, jusqu’à la pose mythique du cavalier solitaire qui apparaît « dans le lointain ». Mais au-delà des clichés qu’il s’emploie à décaler avec ironie et malice, Peele s’en va chevaucher d’autres problématiques, observateur du grand cirque contemporain : le spectacle pathétique d’un Hollywood happé par un fond vert et la bêtise d’une sitcom animalière qui finit par tourner mal. Il suffira d’un regard caméra, tétanisant, pour que le quatrième mur tombe.

Les chevaux s’appellent Ghost, Clover ou Lucky, et ils seront les destriers de ce récit rythmé par leur galop. Mais gare au choc des images car « même des animaux dressés peuvent être imprévisibles », dit un des personnages du film. Une ruade d’un pur-sang effrayé, la frénésie sanglante d’un singe de télé ne sont que les prémices périphériques d’une menace immanente. « In God we trust » est-il inscrit sur les pièces de monnaie. « Nope » rétorque Jordan Peele (« Ben non » comme on dit au Québec), il faut se méfier des miracles qui tournent en mauvais présage, plaies provenant d’un dieu courroucé qui revendique à son tour ses droits sur ces terres apprivoisées.

« Le spectacle est la carte de ce nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire. »

Guy Debord, La société du spectacle, 1967.

Une fois le contexte exposé, c’est bien dans cette direction que Peele veut attirer l’attention, c’est là-haut qu’il braque toutes ses caméras. Il déchire le silence de hurlements lointains portés par le vent, il provoque des tremblements de ciel qui emplissent le firmament. Il se fait aussi chantre d’un émerveillement à l’ancienne, bâtit son récit comme une ode à la pellicule. A l’aide du sorcier de la photographie Hoyte Van Hoytema, il crée un environnement propice à des duels au soleil, il se fabrique des nuits cauchemardesques sous une pluie torrentielle et, surtout, il joue à cache-cache avec sa créature. Peele dit s’être inspiré de Spielberg pour faire son film, faisant de « Jurassic Park » et d’une « rencontre du troisième type » les références évidentes. « Nope », mieux vaut scruter l’horizon du côté des « Dents de la Mer » pour se faire une idée de sa manière de distiller les apparitions de l’OVNI et des stratégies mises en œuvre pour mener une autre « Guerre des Mondes ».

Tel le léviathan sous-marin, le prédateur du ciel n’aime pas les regards trop curieux, ne se laissant contempler dans sa gracieuse majesté funeste qu’à ceux qu’il aspirera en son sein. Car cette lentille furtive aux contours naïfs va finir par se dévoiler dans toute sa splendeur cyclopéenne, se déployant tel un céleste vaisseau conquistador lors d’un affrontement final mémorable. Si le scénario s’éparpille un tantinet autour des personnages, se cherche dans les reflets critiques d’une quête de célébrité, il trouve assurément refuge dans les scènes épiques. Le spectacle est garanti, « vous en partirez transformés » comme le promet un slogan dans le film. Traversé de thématiques passionnantes, il se pourrait que cette promesse soit bel et bien écrite dans le ciel.

27 réflexions sur “NOPE

  1. Yeap.
    Je ne me suis pas ennuyée un instant et c’est important voire primordial au cinéma, mais je reste dubitative car WTF, qu’est-ce que Jordan Peele a-t-il bien voulu nous dire ??? Je crois que sans une conversation dans le blanc de l’oeil avec ce garçon, ce film reste en grande partie un mystère.
    Même s’il replace le noir américain dans son contexte ce qui est louable, appréciable et n’est que justice, pour le reste c’est assez abscons, comme une ballerine qui resterait en suspension dans l’air…
    Mais Daniel et Keke font le job avec efficacité.

    le paysage en descendant à cave

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    • Les intentions se clarifient quand on lit ses interviews mais je reconnais comme toi une tendance au gavage d’idées (la célébrité, le western, les monstres venus d’ailleurs) qui le font partir un peu dans tous les sens. Comme il est assez doué avec la caméra (et qu’il a bien suivi les cours de tonton Spielberg), il s’en sort plutôt bien, surtout avec les personnages principaux. Je ne suis pas certain de l’intérêt fondamental du personnage d’Angel, sinon pour son prénom et parce qu’il fallait un latino au casting, ni même du chef op’ taciturne (Wincott qui tente de se donner une allure de loup de mer façon Robert Shaw dans « Jaws »). Etrange équipe en vérité, mais cet UFO, quelle présence !

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  2. Un film qui semble diviser autour de moi en tout cas (ce fut déjà le cas pour US). Je ne suis perso pas fan de Peele, mais pas non plus un détracteur. J’apprécie certaines idées, visuelles ou thématiques, moins à d’autres, je passe souvent un bon moment, mais ça ne va pas souvent plus loin.
    Ce NOPE dont je n’ai au final rien lu avant de lire ton très beau texte m’intrigue un peu, mais pas du tout une priorité. J’apprend du coup à l’instant qu’il y a des cowboys et de possibles aliens.

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    • Voilà, pas besoin d’en savoir plus pour découvrir le film en préservant ses beaux effets. Tu peux ajouter aussi un chimpanzé énervé.
      Comme tu l’as compris, le film m’a plu mais je le place tout de même derrière « Us » et « Get Out », a cause de son trop plein thématique, l’aspect parfois un peu brouillon du scénario. Ce qui n’est peut être pas pour te rassurer. 😉
      Je me doutais que le film n’allait pas emballer tout le monde, sinon une certaine presse qui se gargarise de sa virtuosité et de la teneur de son propos. Elle salue aussi un divertissement original taillé pour la salle et qui est réservé à la salle (contrairement à « Prey »!) a l’instar de « Top Gun Maverick ». La présence de Hoyte Van Hoytema derrière l’objectif, fidèle de Nolan, n’y est pas pour rien. Pour un vieux grigou adpete du cinéma en grand format comme moi, ça ne peut que me faire plaisir. Surtout qu’il a visiblement bien démarré aux US.

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  3. Avec Nope, Peele nous déstabilise une nouvelle fois en faisant d’une invasion alien, un prétexte pour parler de l’Amérique et de la cause raciale, sa grande thématique à l’instar de son mentor Spike Lee. Cité Spielberg peut paraitre évident, mais pour moi il rend surtout hommage au films de science fiction des années 50 par le biais de cette soucoupe volante volontairement kitch, de cette idée d’une bourgade attaqué par une force mystérieuse et du personnage de Michael Wincott qui tourne en pellicule. Autant d’élément qui renvois au passé. Et je ne parle pas de la première image d’un cow boy noir ou du spectacle forain qui évoquent la naissance du cinéma.

    Mon plus gros soucis c’est la répétition du schéma narrative, un phénomène étrange, puis tout redevient normal jusqu’à la prochaine fois, sans que le cinéaste parvienne à crée une atmosphère malsaine, tendu comme il avait pourtant réussi à le faire précédemment sur Get Out et Us.

    Je pense que Peele à fait le tour ce qu’il pouvais raconter et qu’il serais bien qu’il s’asseye à d’autres genres, d’autres moyens d’explorer les sujets qui le touche.

    Conclusion un film intéressant sur ce qu’il souhaite raconter, mais inabouti. Dernière chose, je ne pense pas que ce soit anodin que Peele ai choisi d’ouvrir son film sur un singe, qui je le rappel est associé aux noirs par les racistes de tout bord.

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    • Je ne sais pas si le singe est là pour cette référence. En tout cas, je préfère l’allusion plus subtile et amusante lorsque la vieille actrice fait une drôle de tête quand elle apprend que le dresseur noir s’appelle OJ. 😉

      L’allusion au cinéma d’antan est effectivement pertinente, jusque dans la forme Ed Woodienne de l’UFO. C’est aussi pour cela que j’évoque dans mon Intro « the Thing », dont les racines plongent vers Carpenter autant que chez Christian Nyby.

      Je te rejoins sur l’aspect un peu baroque de la fable, et de ces phénomènes qui ne semblent intéresser que les médias (la foule de journalistes aux aguets) et bien moins les autorités fédérales.

      Quant au parc d’attraction, il me donne plutôt l’impression d’un mythe devenu ringard, kitsch et moribond que le réalisateur récupère à son compte en mettant la famille Haywood au centre du wild west show.

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  4. Nope! > really liked it, brought back thoughts of ‘alien’ too) was so good. The horses, the history, the western vibe, the music, the landscapes, the money, one cloud that doesn’t move: I really enjoyed myself. My compliments for your piece, such elegance once again in your words and careful description of the themes!!

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  5. J’ai vraiment beaucoup aimé. Il est certes un peu foutraque mais j’y vois une grande cohérence sur la thématique du rapport à l’image, je pense qu’on peut décortiquer le film dans ce sens pendant des heures.
    Je le reverrais avec plaisir.
    Maintenant reste à surmonter mes peurs pour oser enfin voir ses deux précédents films.

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    • Un film Ovni (Not Of Planet Earth), assurément, qui cache bien des messages là-haut, dans les nuages.
      Personnellement, je préfère les deux premiers. « Get Out », il faut le voir sans appréhension (pour mieux basculer de son fauteuil). « US » est un peu plus franc du collier, un peu plus vicelard aussi. 😁

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