La QUEUE du SCORPION

Qui s’y frotte s’y pique

« Oh ! oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout prix ! »

Honoré de Balzac, Le père Goriot, 1842

Jaune. C’est la couleur du couvre-lit en fausse fourrure sur lequel viennent s’étendre Peter et Cléo pour un cinq à sept crapuleux. Belle couverture pour une nuit d’amour couleur giallo. Bleu. C’est la couleur des yeux de la demoiselle, puisant sa lumière dans les cieux qui surplombent l’acropole d’Athènes, creuset des mystérieuses lames mortelles qui font taire les témoins gênants. Mieux vaut donc être sur ses gardes, et filer dard dard quand pointe le bout de « la Queue du Scorpion ». Sous les tours de vis de Sergio Martino, il faut s’attendre à ce que ces dames en voient de toutes les couleurs.

Madame Baumer porte un chapeau rouge, immédiatement identifiable dans la foule. Ida Galli (autrement connue sous le pseudo d’Evelyn Stewart) fait cadeau de son regard bleu intense à la caméra, comme elle le fit quelques années auparavant pour Visconti, pour Fellini, ou pour Mario Bava. Ses cheveux blonds noués en arrière, dissimulés sous son chapeau à larges bords, semblent une offrande au maître du suspense natif des lieux. Dans le dédale des rues de Londres, entre Big Ben et Piccadilly, sa silhouette élégante se reflète dans les vitrines des magasins huppés tandis que ses pas la conduisent au cœur des riches quartiers résidentiels.

Lisa Baumer a le profil des femmes séduisantes qui font la proie des pervers sexuels dans les films criminels italiens des années 70. Il faut dire que l’on vient d’apprendre qu’elle a touché le pactole de l’assurance (qu’elle a nécessairement exigé en grosses coupures) suite au décès de son mari dans une catastrophe aérienne (autre grand sujet de frayeur au cinéma à l’époque). Dans son sillage, le long des berges un peu sauvages qui bordent la Tamise, on distingue très vite un type louche. Mal fagoté, sur le qui-vive, il a tout de la petite frappe qui cherche le mauvais coup. Sans se noyer de dialogues, avec un minimalisme radical, Martino fourbit les bases de l’intrigue et installe en quelques plans la tension qu’exige le genre.

Le découpage, la mise en scène suffisent à cerner la situation, celle d’une agression en puissance comme il s’en produit par dizaines dans les grandes villes. Et pourtant… Dès le prologue londonien, le rusé metteur en scène nous invite à renoncer à l’évidence. Avec Ernesto Gastaldi, son allié fidèle de scénario, Martino a concocté un script scélérat, un puzzle meurtrier, un whodunit retors pavé de chausse-trappes mortelles dans les sous-sols des théâtres déserts et les nuits pluvieuses de la cité grecque. Leur vice est un dard dont ils seront le bras armé. Ces deux-là ont l’intention de rouler le spectateur dans la farine en se jouant des motifs installés dans l’inconscient collectif. Tenue sombre, lunettes noires, mains gantées fermement crispées sur le cran d’arrêt, « l’oiseau au plumage de cristal » dépouillé par Dario Argento a fait de nombreux petits.

En deux ans, Martino et Gastaldi en sont déjà à leur troisième forfait. « J’ai donc rendu « l’étrange vice de Madame Wardh » plus agressif et violent, en inventant, dans la Vienne où se déroule l’affaire criminelle, les agissements parallèles d’un serial killer s’attaquant à des femmes. Ainsi, je donnais au public des sensations plus fortes que ne le prévoyait le scénario original, et le film a été un succès. » expliquait le réalisateur dans Mad Movies, avant d’ajouter : « J’ai encore accentué cette agressivité dans « la Queue du Scorpion », qui est mon giallo le plus rythmé, avec le moins d’intermèdes romantiques ou rhétoriques. » En effet, le véloce Martino ne se perd pas en bavardages et se cale sur la cadence des compositions de Bruno Nicolai (remarquable partition qui oscille entre mélodies romantiques et couinements disharmoniques inquiétants), multipliant les effets de zooms, les contre-plongées dans les escaliers et mouvements de caméra vertigineux tapissés de ténèbres colorées signées Emilio Foriscot, chef opérateur inspiré.

Gainés d’un latex brillant, les éclats de violence deviennent des laboratoires graphiques assez hallucinants, un véritable régal pour la rétine, elle-même prise pour cible par le réalisateur. On ne compte pas le nombre de plans qui montrent tous les sens en éveil à l’approche de la menace : une oreille aux aguets, un œil qui se risque dans l’entrebâillement d’une porte, une curiosité funeste souvent punie par une fine lame qui se glisse dans les interstices, un dard pénétrant qui lacère les chairs et épanche l’hémoglobine. Si l’arme est blanche, le sang qu’elle répand est indéniablement écarlate.

De Martino, la production exige le spectacle des corps livrés en pâture, souvent dénudés, appétissants et vulnérables. « Le giallo est un genre quasiment sensualiste » écrit David Didelot dans un lourd dossier publié par l’Ecran Fantastique. Mais si le corps se dévoile sous des atours érotiques, il se change vite en viande froide, dévitalisé sur la table de découpe. Martino n’hésite pas à montrer les cadavres déformés, le visage écrasé sur la vitre, défiguré par un tesson de bouteille, où les chairs à peine recousues après autopsie, examinées de près par les enquêteurs dépêchés sur les lieux des crimes. Avec une habileté perverse, il parvient même à faire de chaque personnage un criminel en puissance, un prédateur en chasse pour un million de dollars.

Martino a placé Luigi Pistilli dans le rôle du commissaire Stavros, alors qu’on le sait ordinairement dévolu au banditisme (certains auront reconnu le frère de Tuco dans « le Bon, la Brute et le Truand »). A ses côtés, un agent d’Interpol confié à Alberto de Mendoza semble beaucoup plus affable, mais sa manière de rôder autour des protagonistes laisse évidemment dubitatif. D’autres en revanche, affichent une bonne tête de coupable idéal : la menaçante Lara Florakis interprétée par la française Janine Reynaud (habituée des comédies lestes signées Max Pécas ou Jess Franco), ou bien encore son homme de main balafré confié à au cascadeur espagnol Luis Barboo (qu’on retrouvera une décennie plus tard en maître de l’arène dans « Conan le Barbare »). Enfin, il y a au cœur du drame l’inflammable suédoise Anita Strindberg dans le rôle de Cléo la journaliste, et son irrésistible amant Peter confié au westernien George Hilton (rescapé du « Temps du Massacre » de Fulci), dont le sourire charmeur dissimule des manières bien peu gentleman. Tous deux finiront dans une baie sanglante que n’aurait pas reniée le maître Bava, au crépuscule d’une traque venimeuse qui tient parfois de l’œuvre dard.

25 réflexions sur “La QUEUE du SCORPION

    • J’avoue, dans les yeux ardents d’Anita je veux bien me laisser envenimer, une telle beauté vaut mieux qu’une méthode assimil pour apprendre le suédois. 😉
      Merci encore pour votre commentaire sympathique.
      Passez un beau dimanche sous les piqûres du soleil.

      Aimé par 2 personnes

  1. Totalement ignare sur ce genre. C’est une litote. Ainsi même chassé je ne peux trot revenir au giallo. Mais quel bel article plein d’humour et de références marrantes. J’aurais besoin d’un recyclage, n’ayant même pas vu les films d’Argento.
    Le seul scorpion italien que je connaisse est celui des frères Taviani, Sous le signe du Scorpion. E un altro universo.
    Buona settimana l’ami.

    Aimé par 2 personnes

    • Merci beaucoup Claude.
      C’est du cinéma de genre qui se donne des ambitions esthétiques, et ce n’est pas si désagréable d’y laisser traîner un oeil. Fables, formes, figures comme aurait dit André Chastel.
      Quant à moi, c’est l’inverse, j’aurais bien besoin d’aller voir chez les Taviani si le soleil brille aussi.
      Passe une belle semaine.

      Aimé par 1 personne

  2. Sergio Martino, même s’il a plongé ensuite dans le gros bis à la fin des années 70 et début 80 (mais je trouve toujours avec un certain savoir faire) était bon dans le domaine du giallo. J’avais découvert il y a quelques années cet opus là de sa filmographie, après avoir été bercé par le thème principal durant des années, bien avant la découverte. Et j’adorais déjà ce thème, donc dés que j’ai pu foncer vers le film, je n’ai pas hésité. Un peu comme ces films à l’époque des vidéo-clubs où la pochette me faisait de l’oeil, mais que j’étais passé à côté, et que pendant des années, le souvenir reste, mais là avec la musique.
    Bref oui j’aime beaucoup LA QUEUE DU SCORPION. Tout comme les autres giallo de Martino, d’ailleurs je crois en avoir encore un en stock que je n’ai pas encore vu.

    Aimé par 2 personnes

    • Je suis plutôt d’accord avec toi : quand il passe au « continent des hommes-poissons », il garde une certaine tenue dans la mise en scène mais avec beaucoup moins d’audace et de style tout de même. Le Giallo est par nature propice à une imagination des formes, presque un trip visuel. Le thème de Nicolai (qui a fait pas mal d’autres scores mythiques) joue ici un rôle essentiel dans l’aura du film.

      Aimé par 2 personnes

      • Je crois, de mémoire, que j’avais justement découvert le cinéma de Martino avec LE CONTINENT DES HOMMES-POISSONS, un film qui me faisait peur puisque j’attendais un nanar… et qui à ma plus grande surprise, passé le côté kitch des poissons, fut plus un film d’aventures étonnement assez carré et prenant. Sans audace certes, mais pas honteux pour autant.

        Nicolai était en effet un bon compositeur, pas mal bossé sur des giallos, a bossé si je ne me trompe pas aussi avec Ennio Morriconne, et a composé aussi pour quelques films de Franco, dont certains qui sont bons (EUGENIE).

        Aimé par 2 personnes

        • Mon premier Martino « dry », c’est « rue de la violence » avec Luc « Châteauvallon » Merenda et Richard Conte. Assez efficace. C’est à ce moment que j’ai compris que le bonhomme avait les capacités pour faire bien avec peu.

          J’aime

    • Tu m’envoies ravi 🙂
      Pistilli a un rôle très mineur, il faut être honnête. D’ailleurs, la police a une fâcheuse tendance à être quelque peu en retard sur les évènements dans le film, jusqu’à ce que… Mais là, il faudra que tu voies le film en effet. 😉

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s