L’HORLOGER de SAINT-PAUL

engrenages

– Vos films ont-ils une nationalité ?
– Oui, lyonnaise.

Interview de Bertrand Tavernier par Jérémie Couston pour Télérama, publié le 13/05/2010.

Au pied de la colline de Fourvière, nichée dans le creux d’un méandre de la Saône, on trouvera la très ancienne église Saint-Paul, moitié romane, moitié gothique, entre deux âges. Nous sommes bien loin d’Everton où Georges Simenon, situe le roman qui inspirera le film de Bertrand Tavernier. Nonobstant la topographie lyonnaise, il y a bien une indéniable confluence entre le roman simenonien et « l’Horloger de Saint-Paul », une voie franche qui conduit un metteur en scène vers son acteur de prédilection : Philippe Noiret.

La lumière ne manque pas dans « L’Horloger de Saint-Paul ». Elle inonde la ville d’un soleil d’août, arrose de couleurs vives la glycine qui couvre les escaliers grimpant vers la Croix-Rousse, chasse l’ombre des rues pavées sous Fourvière, se faufile dans les coursives étroites des immeubles de Canuts, réchauffe les enclos du Parc de la Tête d’Or, éclabousse les quais qui bordent la Saône et le Rhône. Il fait encore nuit pourtant quand Tavernier ouvre son film. Il l’ouvre comme un de ces polars seventies tonitruants, sur une variation tonique de la mélodie que chante le carillon de la Primatiale Saint-Jean, version revue et corrigée par Philippe Sarde. Une voiture en flamme éclaire cette nuit noire, une petite fille l’aperçoit depuis la fenêtre d’un train et se refugie illico dans un compartiment. De quoi présager un film noir, une atmosphère criminelle sombre et tragique sur le pavé humide du roman que Simenon situait aux Etats-Unis. « C’est une écorce voyante, mais superficielle, rembarre immédiatement Tavernier dans ses entretiens avec Noël Simsolo. Sa force, la sève, le cœur de son œuvre tient à cette manière qu’il a de dénuder un sentiment, de le mettre à vif, de donner un coup de projecteur sur une émotion, de retrouver l’homme nu. »

Dans Tavernier il y a taverne, et c’est donc tout naturellement qu’on retrouvera les hommes attablés dans un de ces petits Bouchons lyonnais qui donnent toute sa saveur à sa ville natale. Le repas consistant et animé nous met tout de suite en bouche le phrasé parfumé aux oignons de Noiret, horloger veuf et solitaire qui s’égaye en compagnie des bons copains, de leur discours politique farfelu, de leurs emportements en ce soir d’élection. Pierre-William Glenn, caméra à l’épaule, n’en perd pas une miette, se collant immédiatement aux basques du principal protagoniste : Michel Descombes. Il le suivra dans son rituel matinal, dans le grand escalier de son immeuble vétuste où l’on entend chantonner de vieilles rengaines et quelques notes d’un piano mal assuré. A l’ouverture du magasin rue de la Loge, l’attendent les policiers qui lui annoncent de bien mauvaises nouvelles. Elles vont lui couper l’appétit pour le restant du film.

Son fils Bernard a visiblement pris la poudre d’escampette après avoir joué les Clyde Barrow avec sa Bonnie Liliane (la jolie Christine Pascal qu’on retrouvera en catin favorite du Régent pour « Que la fête commence »), zigouillant au passage un ex-para doublé d’une « ordure de vigile », un « flic d’usine » comme le qualifiera le commissaire Guiboud. Guiboud, c’est Jean Rochefort. Flic atypique, flegmatique mais plutôt empathique, qui mène ses entretiens en promenant son chien (« fait chier ce chien »), et qui jette ses papiers de bonbons par terre. Bref, un Rochefort dans toute sa superbe. « On voyage ensemble » dit-il à Michel dans le train de nuit qui les emporte vers Saint-Brieuc. Car il est père lui-aussi, et tout autant incapable de comprendre la psychologie de son fiston. Il semble avoir trouvé chez Descombes un type plus malheureux que lui et décide de tout faire pour l’aider à sauver le sien malgré lui.

Dans « L’Horloger de Saint-Paul », Tavernier jette des ponts entre deux rives, entre la loi et le père de l’accusé, entre ce père et son propre fils. A Michel Descombes le soin d’emprunter le bon chemin. L’aimable réparateur d’horloge va donc passer le film à essayer de comprendre son erreur, à décortiquer la mécanique de son fils, à remettre les pendules à l’heure entre eux. Tavernier le suit dans ce pèlerinage au cœur de Lyon, un parcours autant mental que physique mené par ce daddy nostalgique. Il commence sur un lit, dans la chambre du fils, sur lequel s’endort le père après avoir pris connaissance du drame.

« Alors, tout à coup, comme si c’était cela qu’il était venu faire dans l’appartement, il marcha vers la chambre de Ben et s’étendit de tout son long, à plat ventre sur le lit de son fils, ses deux mains étreignant l’oreiller, et ne bougea plus. »

Georges Simenon, L’horloger d’Everton, 1954.

C’est ce moment du livre de Simenon qui a fondé chez Tavernier l’envie de faire le film, et on comprend bien vite que cette scène en apparence anodine est d’une importance capitale. C’est comme si soudain tout le décorum prenait sens à ses yeux. Un esprit d’engagement, une âme militante, fougueuse et romantique, fils spirituel de Jacques Prévert à qui Tavernier dédie d’ailleurs son film. Le goût de la passion se devine aussi dans ce petit carnet dans lequel Bernard note ses impressions sur les films qu’il a vus. De Bernard à Bertrand, il n’y a donc pas grande distance, comme celle qui sépare le quartier Saint-Paul de la maison de Montchat où le réalisateur a passé les premières années de sa vie. « Je regrette de ne pas l’avoir filmée en plan large » disait Tavernier, invitant Noiret à marcher sur ses pas, à pénétrer dans cette cuisine chargée de souvenirs mais promise à la destruction.

C’est là qu’il organise les retrouvailles entre Michel Descombes et Madeleine (interprétée avec beaucoup de sensibilité et de retenue par Andrée Tainsy), celle qui fut longtemps la nourrice de Bernard après la mort de sa mère. L’échange bouleversant a été écrit par Pierre Bost qui, avec Jean Aurenche, se sont chargé du scénario. Deux pères de cinéma que Tavernier a sortis du musée des antiques (les « Viollet-le-Duc de l’adaptation » écrivait le sarcastique Bazin à leur propos), véritables architectes de cet « Horloger de Saint-Paul ». A sa leçon de vie, Tavernier greffe une forme d’indignation politique dans cette décennie post-68. « On étouffe dans ce putain de pays ! » s’emportera son ami Antoine incarné avec militantisme par Jacques Denis. Tavernier ne juge pas mais il s’implique dans ce film poignant. Il essaie de comprendre cette jeunesse criminelle comme il le refera bien plus tard avec « L’Appât », tout en essayant de raccommoder les générations. Bernard en prendra pour vingt piges. Bertrand, lui, avait pris perpète question cinéma. Il s’octroiera tout de même « Une semaine de vacances » pour revenir à Lyon.

19 réflexions sur “L’HORLOGER de SAINT-PAUL

  1. Merci, très belle chronique encore une fois sur ces films qui sont sur le point d’être oubliés, il faut faire revivre ces monstres d’acteurs, Philippe Noiret, Jean Rochefort et tous les autres. Et ces metteurs en scène, comme Bertrand Tavernier qui ont construit cette veine particulière du cinéma français réaliste dans les années 1970/1980.

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    • Merci à toi.
      Tu as tout à fait raison de mettre l’accent sur l’aspect réaliste de la mise en scène, et notamment des dialogues de Bost et Aurenche. Ici, pas de mots d’auteur comme bien souvent dans les adaptation de Simenon par Michel Audiard, les mots filent droit vers le coeur, ils cherchent la vérité, celle qui met l’homme « à nu » comme disait d’ailleurs l’écrivain belge. En réécoutant des archives de l’époque, une auditrice avait d’ailleurs dit à Philippe Noiret invité dans une émission de radio combien elle avait été touchée par cette spontanéité des dialogues. Evidemment, Jean Rochefort (dans un rôle initialement prévu pour Michel Aumont je crois) et Philippe Noiret ajoutent du prestige à cette adaptation. J’ajoute un mot sur Clotilde Joano (celle qui jouait la plus tristounette des quatre « Bonnes Femmes » de Chabrol) qui fait ici un passage dans le rôle d’une journaliste radio qui rencontre Michel Descombes chez lui, et dont ce sera la dernière apparition à l’écran, emportée par un cancer l’année de la sortie du film.

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  2. Hummmm, je vais apporter une (petite) note discordante. C’est indéniablement un beau film, pour les raisons que tu évoques avec lesquelles je suis d’accord, mais certains détails de l’adaptation m’ont fait vraiment coincer.

    Le changement d’époque des années 50 (Simenon) aux années 70 (Tavernier) passe mal. Le fils, chez Tavernier, n’est pas un tueur de sang froid à la Clyde Barrow comme chez Simenon mais un « justicier » (je mets le mot entre guillemets) qui a abattu la brute qui a violé sa copine.

    Et pour moi cela change complètement le point de vue moral du soutien inconditionnel du père au fils et affadit considérablement le personnage de Noiret, ce qui est dommage.

    Entendons nous bien, ce n’est pas un mauvais film, c’est simplement un film qui n’utilise pas au mieux son matériau de départ (le roman de Simenon) et ça m’a un peu déçu.

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    • Je comprends que le transfert d’époque puisse déranger. Il s’explique néanmoins, je crois, par la volonté de Tavernier de coller au climat politique de son temps. D’ailleurs, sauf erreur de ma part, le mobile du meurtre du vigile n’est pas si clairement explicité dans le film. Les deux amies de Bernard viennent rapporter à Michel en effet que Razon a opéré une forme de chantage sur Liliane et opéré une forme de harcèlement sexuel. Bernard a pu en effet vouloir l’empêcher de nuire. Mais s’ajoute aussi le versant politique qui nous présente la victime comme un ancien para, un type plutôt d’extrême droite et assez détestable. Dans les deux cas, cela e change rien à la nature de la relation entre Michel et son fils, à cette soudaine prise de conscience d’un lien rompu entre les deux et qu’il va, tout au long du film, chercher à renouer. C’est là le fond du film, ce qui le rend à mes yeux particulièrement poignant.

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      • Je n’ai pas souvenir de la belle lumière d’août dont tu parles mais d’un film plutôt sombre.
        Belle promenade dans Lyon. Je m’attendais à voir le mot traboule, c’est tellement génial de s’y perdre.
        Je me souviens des repas (il y en a plusieurs non ? Moins joyeux que le premier) animés, bruyants et gloutons.
        Ce que j’ai bien en tête c’est l’interprétation impériale de Noiret qui devient presque mutique à mesure que le film avance (à moins que ma mémoire me trahisse encore). Je me demande si cet acteur peut être pris en défaut de jouer moins bien dans un seul film ?
        Bon c’est loin d’être mon Tatav préféré mais ça reste un réalisateur chéri à mon coeur.

        fais chier ce
        se deux mains 

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    • C’était en quelque sorte son premier voyage en tant que réalisateur (sans compter les courts qu’il a réalisés précédemment). Il n’a d’ailleurs pas manqué d’en glisser un extrait dans son documentaire « voyage à travers le cinéma français », lorsqu’il évoque la maison familiale à Montchat. Site sur lequel je me suis rendu d’ailleurs cet été – bien sûr, la maison a disparu, laissant place à un parc, mais il reste une plaque rappelant l’emplacement de la demeure Tavernier qui abrita pendant la guerre Elsa Triolet et Louis Aragon.

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  3. Encore un film que je regarde encore et encore. Par plaisir. Pour apprendre. Tavernier était un homme d’une gentillesse et d’une culture à toute épreuve. Simenon a été un formidable pourvoyeur. Bel article. Encore.

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    • Merci beaucoup,
      Pas le plus grand film de Tavernier, et pourtant un film particulièrement poignant dans ce qu’il raconte, dans sa manière de reprendre Simenon à son compte, d’en faire une affaire personnelle, une affaire lyonnaise.
      C’est fou comme il nous manque.

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  4. Beautiful film. I didn’t realise how much had been changed until I later read the Simenon novel and certainly the alterations make a hige difference to the eventual outcome. But I suspect it reflects more artistic personality. Tavernier’s characters were always very human, whereas Simenon would often write about colder people although he could make them both believable and empathetic.

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    • Simenon is not so far from « l’horloger de Saint-Paul », although it takes place in Lyon instead of Everton. It’s due to Tavernier’s personnal sensibility, and the contribution of the two script writers Jean Aurenche and Pierre Bost. Those two were badly considered by the newcomers of the Nouvelle Vague, and Truffaut particularly, as cinema of « qualité française » (which is not a compliment at this time). But Tavernier chose them as his godfathers for his first time as a feature film director. And thanks to them, we have a film that talks to the heart.

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  5. 🌟🌟🌟🌟🌟
    Merci beaucoup Florent pour cette si belle critique. Ce film de Tavernier est un très beau souvenir et j’ai très envie de le revoir ! L’époque, Tavernier, les acteurs exceptionnels, tout cela me touche.
    je pense à la jeune Christine Pascal que j’admirais et qui s’est envolée, si douée mais si malheureuse.. La meilleure façon de marcher, Félicité, Le Petit Prince a dit etc..

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    • Merci beaucoup Eveline,
      Tu as raison d’évoquer la présence de Christine Pascal dans le film. Tavernier l’adorait lui aussi. Elle était Lyonnaise comme lui. Il lui donnera un rôle plus important dans « Que la fête commence ! », la sollicitera même pour l’aider à l’écriture, la soutiendra quand elle voudra monter ses propres projets. Je trouve qu’on l’a un peu oubliée aujourd’hui.

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  6. Je n’ai pas souvenir de la belle lumière d’août dont tu parles mais d’un film plutôt sombre.
    Belle promenade dans Lyon. Je m’attendais à voir le mot traboule, c’est tellement génial de s’y perdre.
    Je me souviens des repas (il y en a plusieurs non ? Moins joyeux que le premier) animés, bruyants et gloutons.
    Ce que j’ai bien en tête c’est l’interprétation impériale de Noiret qui devient presque mutique à mesure que le film avance (à moins que ma mémoire me trahisse encore). Je me demande si cet acteur peut être pris en défaut de jouer moins bien dans un seul film ?
    Bon c’est loin d’être mon Tatav préféré mais ça reste un réalisateur chéri à mon coeur.

    fais chier ce
    se deux mains 

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    • Sombre est le drame qui se joue à l’écran, mais le mois d’août éclaire Lyon d’une lumière presque blafarde.
      J’ai laissé les traboules, mais n’ai pas oublié les Bouchons de cette capitale gastronomique. Les repas sont nombreux dans le film, c’est vrai, et Noiret ne se montre pas vraiment en appétit en dehors du premier gueuleton. Quant à Rochefort, il y est vraiment succulent.
      Ce n’est pas le plus grand des Tavernier, mais c’est vraiment un film attachant, sans doute en grande partie parce que c’était son premier, et parce qu’il y a mis beaucoup de lui-même entre les lignes de Simenon.
      Je cherche un mauvais Noiret, mais je ne trouve pas non plus.

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