Que la BÊTE MEURE

Règlement de compte

« Chacun est exposé à perdre un être cher, plus proche qu’un ami, un frère sorti du même sein, un fils : la part une fois faite aux pleurs et aux sanglots, il s’en tient là ; les Parques ont fait aux hommes un cœur apte à pâtir. Mais, à celui-là, il ne suffit pas d’avoir pris la vie du divin Hector ; il l’attache à son char, il le traîne tout autour du tombeau de son ami. Ce n’est là ni un beau ni un bon parti. »

Homère, L’Iliade, Chant XXIV, VIIIème siècle avant JC.

L’humanité est faite de gens aimables et d’autres haïssables, de personnes dures et de personnes douces. Il y a des êtres si bons qu’ils font l’objet d’une véritable vénération, et d’autres si odieux qu’ils en inspirent des envies de meurtre. « Que la bête meure » proclame le film de Claude Chabrol, condamnation sans appel pour un homme des plus ignobles, coupable d’un crime des plus abjects. « Je n’y vois pas d’abjection » répondit toutefois Jean Yanne après que Chabrol lui a proposé le rôle, car il sait bien que, face à lui, tout le monde n’est pas si beau, tout le monde n’est pas si gentil.

« La ligne de démarcation ». C’est dans ce film que Chabrol fait tourner Jean Yanne pour la première fois. Il y interprétait un instituteur timide, un personnage plutôt sympathique dans une société coupée en deux propice à révéler les pires penchants de l’être humain. Quelques années plus tard il devient l’exact contraire dans « Que la bête meure » sous l’œil goguenard du même réalisateur. Mais « Où est l’ombre ? Où est la lumière ? Où est la frontière du mal » interrogeait Pierre Larquey dans « le Corbeau ». A quel moment franchit-on cette limite qui nous préserve des gémonies et de l’anathème ?

Aucune ligne ne vient scinder la chaussée en deux voies distinctes sur cette petite route de campagne sur laquelle fonce la Mustang noire de Paul Decourt. Aucune limite de vitesse, aucune indication d’un carrefour dangereux (le panneau sera cyniquement installé après l’accident, « les salauds » marmonnera le père de la victime en le voyant). Et pourtant le montage parallèle qu’adopte Chabrol à l’ouverture de son film, l’église, le cimetière, les cloches, la voiture qui file à vive allure sur une route étroite et le chant lugubre de Brahms qui tente de couvrir le bruit du moteur ne font aucun mystère de la funeste conclusion de cette séquence. Un enfant va mourir au carrefour d’un village, par l’opération d’une synchronicité fatale contre laquelle on ne peut rien.

Mais il suffira de quelques mots pour que le drame affreux ne bascule dans l’indignation absolue, de la compassion à la colère. Le cri épouvanté de la passagère qui se retourne sur l’accident est immédiatement réprimé par un « oh, ta gueule ! » tonitruant et colérique en provenance du chauffard dont on ne verra pas le visage. Le ton, la voix ne font pourtant aucun doute sur son identité. « C’est un drôle de type. » C’est ainsi que le présente Hélène à Marc. Une façon de dire que ce n’est pas un type drôle. Fin connaisseur de la comédie humaine, Chabrol choisit Jean Yanne parce qu’il a fait hurler de rire des salles entières en jouant les types bourrus et désagréables. Avec ce complice hors pair, il entend bien pousser l’ironie à son comble, composant ici « un salaud complet, un abject, un pourri total » (comme il le dit lui-même).

Il a devant sa caméra une pièce de choix, il la savoure comme une bonne viande, saignante à souhait. Il en fera bientôt son « Boucher », et le présentera même à Pialat (ici versé dans la « Police ») qui lui prédira « nous ne vieillirons pas ensemble ». C’est peu dire que la composition de Jean Yanne, hautement savoureuse, va marquer les esprits. Mais avant de la servir en plat de résistance, Chabrol va tout faire pour laisser mijoter le spectateur : la quête de l’assassin par Charles, le père de la victime, sera longue, parfois laborieuse, arrosée de grisaille bretonne, embourbée à mourir. Elle nous trimballe d’un cimetière de voitures à une ferme pittoresque, détaille la quête d’une aile enfoncée par un homme à l’âme cabossée. L’impressionnante dignité dont se pare Michel Duchaussoy pour le rôle n’a d’égal que sa farouche détermination à éliminer l’assassin de son fils, à le voir littéralement crever avec la même délectation que procurerait un bon gueuleton. « La cuisine, c’est le seul art qui ne ment pas » balance Paul au cours d’une scène de repas depuis entrée dans les annales.

Deux Claude du cinéma français partageaient ce goût pour les tours de table. Pour Sautet, un repas était parfois propice à des empoignades verbales, à des algarades mémorables qui pimentaient le scénario. Chez Chabrol, le coup de gueule est à sens unique, tout le monde a le nez dans son assiette, le ragoût prend un tour amer et humiliant. Les bouches se taisent, mais les regards capturés par Chabrol disent tout des sentiments de chacun sur l’ogre qui préside. Son œil se repaît de cette bourgeoisie de province souffrant sous les fulminations de ce parvenu, qui s’aplatit sous les injures du mécano devenu général, un type qui dit très fort ce qu’il pense là où tous les autres ruminent tout bas. L’environnement même cède du terrain à la grossièreté envahissante du nouveau maître de maison quand au mur de la chambre cohabitent un crucifix, une croute obscène et un portrait de De Gaulle.

Mais pas question pour Chabrol d’épancher la haine comme une vengeance de wagon-lit de la compagnie Agatha Christie. Plus friand de Fritz Lang et de Georges Simenon, le réalisateur observe son personnage principal influer sur le cours des évènements, laissant affleurer le cas de conscience, emmenant tranquillement le spectateur vers l’écueil moral et les périls du large. Il laisse éclore un autre monstre dans l’ombre du dictateur, un monstre qui fait bonne figure, qui agit pour de bonnes raisons, la voix-off de son carnet intime nous servant de caution. Un monstre manipulateur, qui avance masqué, qui se présente sous pseudo, tout comme l’auteur dont il est le fruit.

« The beast must die » est d’abord un roman né de la plume de Nicholas Blake, un nom derrière lequel se dissimule en réalité Cecil Day-Lewis, écrivain et poète renommé et décoré outre-Manche (et pas seulement pour avoir été père de l’acteur Daniel Day-Lewis). De même, aux yeux de tous les convives (mais pas aux nôtres), Charles Thénier est Marc Andrieu, le fiancé d’Hélène, la jolie poupée aux yeux de chien battu adorablement interprétée par une toute jeune Caroline Cellier. Dans un plan particulièrement troublant, Chabrol cadre de manière à ce que, pour la première fois dans le film, leurs deux profils s’assemblent, que leurs désirs se confondent dans un pacte tacite. Ainsi Hélène et Charles se rejoignent implicitement (« la rencontre du libre-arbitre et d’une nécessité criminelle » écrit Jean-Philippe Tessé dans les Cahiers du Cinéma), exactement comme le faisaient Bouquet et Audran à la fin de « La femme infidèle ».

La concordance des âmes vaut bien quelques pensées coupables. Mais la pensée est-elle condamnable au même titre que le geste ? L’esprit retors de Claude Chabrol nous laisse en plan sur le rivage, tandis que son œil persiffleur l’emporte toujours plus loin, toujours plus inspiré, dans cette prodigieuse série sombre pompidolienne.

34 réflexions sur “Que la BÊTE MEURE

  1. Bonjour Florent. Je resterai dans la métaphore culinaire. Un mets de choix à l’évidence, les ingrédients de grande qualité, la sauce parfaite. Le maître queux du cinéma français des seventies bénéficie comme souvent d’un service irréprochable (souvent Bouquet ou dans ce cas Yanne). J’ajouterai que ton article lui aussi et concocté aux petits oignons. Bon appétit l’ami.

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    • Merci pour ton savoureux commentaire Claude.
      Après Tavernier et sa cuisine lyonnaise, j’enchaîne sur Chabrol et ses petits plats plein d’amertume envers la bourgeoisie de province. Après un beau Bouquet dans « la femme infidèle » que j’ai chroniqué il y a quelques temps, j’enchaîne avec ce plat de résistance qui fait grincer des dents. Je vous en réserve un autre pour le dessert. 😉

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  2. Oui, Chabrol lui présentera Pialat pour qu’il joue pour lui le rôle d’un sale type ordinaire, mais Yanne rigolera beaucoup moins avec ce satané Maurice qu’avec Claude le bon vivant…
    Message personnel : non, tu ne publies pas tes bons gueuletons dans le désert ^^

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    • Ah, je l’espère car celui-ci vaut largement d’être vu !
      Certes, l’amorce n’est pas des plus joyeuses mais le film brille autant par ses interprètes que par la qualité du scénario et de la mise en scène. Du très grand Chabrol.

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  3. Bravo Prince pour cette critique d’un des meilleurs films de Chabrol, si ce n’est son plus marquant. Un Jean Yann au top, un Michel Duchaussoy émouvant et Claude Zidi qui se fait les dents en tant que cadreur. C’est toujours amusant de voir comment des futurs grands noms du cinéma ont débutés.

    Concernant le cinéma de Chabrol en général, je ne suis pas ultra fan de sa carrière, la majorité de ses œuvres ont terriblement vieillis, celle-ci ne fait pas exception mais la force de son sujet combinée à la performance de ses acteurs rendent le film immortel.

    A noté que le gosse de Duchaussoy est interprété par celui qui jouer dans la femme infidèle.

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    • Bien vu pour le le blondinet.

      Je trouve que ce cinéma ne vieillit pas tant que ça. Bien sûr, il y a les marqueurs de son temps (voitures, vêtements,…), mais le sujet est si fort, les dialogues de Gégauff si bien écrits, la mise en scène si bien sentie, qu’il conserve une vigueur et une tension qui font défaut à beaucoup de films plus récents.

      Chabrol n’a pas toujours signé des films aussi fins, mais il faut bien reconnaître que ce le binoclard rigolard affiche une belle collection de très bons films durant toute sa carrière.

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  4. Vu une fois, adolescente. Un film marquant tant par l’interprétation de Jean Yann que par le sujet. Pas sûre d’avoir envie de le revoir, cela dit. Il fait partie de ces films qui laissent une forte impression pour toute la vie 🙂
    Ta critique est toute aussi puissante et comme toujours fort bien construite.
    Un régal de lecture !

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    • Merci beaucoup Laurence,
      Je comprends ton ressenti car le sujet appuie sur une plaie extrêmement sensible. Il questionne tout en attisant chez le spectateur l’esprit de vengeance, et forcément cela met mal à l’aise. Et Jean Yanne, dans ce rôle, rend le film plus intimidant encore.

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  5. Un bel article en effet pour un des meilleurs films de Chabrol, l’un des plus fins et vénéneux malgré son personnage de bête qui parait uniment mauvais, et dont on ne voit pas venir la fin. J’en avais dit quelques mots aussi, me laissant prendre à l’art chabrolien, que je goûte de plus en plus.

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    • Yanne est tout bonnement exceptionnel dans ce rôle, ignoble mais d’une franchise absolument désarmante là où tous les autres ruminent dans leur coin leur détestation. Un formidable bouillon que Chabrol monte à ébullition avec talent.

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  6. Bravo Princecranoir, excellent article (et excellent épigraphe, où as-tu trouvé cela ?) sur un des meilleurs Chabrol qui est pourtant un réalisateur dont je ne suis pas fondamentalement fan.

    Jean Yanne, le grand (et un peu oublié) Michel Duchaussoy et même Caroline Cellier pour un thriller provincial à mon avis mieux foutu que les autres Chabrol, mieux amené en tout cas. J’aimerais bien le revoir (pas revu depuis long tempi).

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    • Contrairement à toi, j’ai beaucoup d’admiration pour l’œuvre de Chabrol, et ce malgré l’inégalité de sa production qui fut, il faut bien le reconnaître, assez abondante. « Que la bête meure » fait indéniablement partie des titres phares, comme le sont d’ailleurs une bonne part des titres réalisés durant cette période dite « pompidolienne ». Cela tient évidemment à l’interprétation, mais sans doute aussi à la base romanesque de Nicholas Blake/Cecil Day-Lewis et plus encore peut-être à son adaptation par Gégauff et Chabrol. Un film qui donne très envie de prolonger plus loin encore le voyage dans la filmo de Chabrol.

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