The QUEEN

Never explain, never complain

« Life is very long when you’re lonely »

The Smiths, The Queen is Dead, 1986

C’est l’histoire d’un pilier. Le pilier d’une nation, celui qui maintient l’unité des peuples, qui porte la couronne. « To you, she was your Queen. To us she was « The Queen ». Ainsi s’est exprimé le président français à l’adresse du peuple britannique en deuil, reprenant à son compte le titre du film de Stephen Frears. Mais de quelle reine parlait-t-on alors ? Vingt-cinq ans avant sa mort, presque jour pour jour, une Mercedez noire filant à tombeau ouvert est venue s’encastrer sous un pont de Paris, emportant ad patres un milliardaire égyptien et une reine des cœurs. Le choc fit vaciller le pilier, ouvrit une fissure, qui tourna bien vite à la fracture entre ceux qui réclamaient des funérailles en grande pompe et celle qui pensait que show must go on.

Le scénariste Peter Morgan eut donc une vie avant « la Couronne ». Spécialiste en monarchie, on lui doit un formidable biopic du « dernier roi d’Ecosse », puis « deux sœurs pour un roi » et, plus récemment encore, la « Bohemian Rhapsody » de celui qui fut le leader du groupe… Queen. Mais c’est bien c’est par « the Queen » qu’il se fit connaître, laissant au réalisateur des « Liaisons dangereuses » le soin de s’occuper de l’apparat. Cela débute naturellement par un portrait de Sa Majesté, tout du moins une ébauche. L’artiste confie à la reine sa fierté de pouvoir glisser un bulletin dans l’urne, privilège dont est dépossédée la monarque richement vêtue en face de lui. A cette ironie, Frears accole immédiatement une pose froide, stoïque, à l’émotion éteinte, comme déjà figée dans un autre temps. Puis déboule un nouveau Prime Minister, fraîchement et largement élu. Tony Blair est un Travailliste débordant d’idées pour « moderniser » le pays. Il a le soutien de la base, il incarne l’espoir d’une politique plus sociale après des années de rigueur conservatrice.

Le réalisateur divise alors le monde en deux espaces distincts. Il y a d’abord l’intérieur, le théâtre du pouvoir et celui des ors de la monarchie, qu’il reconstitue à sa manière (n’ayant eu le privilège de tourner à Buckingham ou à Downing Street), qu’il peuple d’acteurs à la ressemblance plutôt vague (seule Helen Mirren fait une Elizabeth à s’y méprendre, les autres se contenteront d’évoquer avec talent le personnage réel). Et puis il y a l’extérieur, la rue, le bruit de la foule, les cris du cœur qui viennent tout droit des actualités télévisées, des images d’archive. Frears va utiliser ces images comme des coups de boutoir, des vagues d’opinion se fracassant de plus en plus violemment sur les grilles de Buckingham. C’est là qu’il place sa seconde reine, celle « du peuple » selon a formule consacrée lors d’un discours de Blair. Celle qui dit avoir tant souffert sous la coupe de la Royal Family et entend bien peser médiatiquement pour occulter le soleil des Windsor.

C’est d’ailleurs sous la grisaille écossaise, en son château de Balmoral (là où elle s’éteindra elle-même vingt-cinq ans plus tard), au cœur d’une lande qui a fait table rase de toute végétation proéminente, que la reine apprend la funeste nouvelle. Elle est alors loin de ses sujets. Et loin du sujet. La petite ambulancière devenue reine en a pourtant connu d’autres : elle a traversé une guerre mondiale, dialogué avec Churchill, De Gaulle et Kennedy, a surmonté des catastrophes et essuyé bien des scandales publics provoqués par les frasques de certains membres de la famille. Ceux-là serrent d’ailleurs les rangs autour du protocole, n’entendent pas céder un pouce à la pression populaire suscitée par la mort de cette ex-bru devenue très encombrante. « Elle est encore plus empoisonnante morte que vivante » s’exclame même le Mountbatten auquel James Cromwell offre toute la rigueur militaire nécessaire. Quant à la Queen Mum, elle manque de se noyer dans son gin lorsqu’on lui annonce que l’organisation prévue pour les funérailles de l’ex-princesse de Galles sera pompée sur le sien.

Astucieusement, Frears s’emploie à écorner avec humour l’image de cette famille royale hors-sol, jusqu’à en illustrer l’anachronisme par une subtile touche allégorique. Evidemment la mort du cerf « impérial » fait figure de menace dans l’esprit d’une reine qui porte le poids d’un héritage dont elle n’était pourtant pas héritière à sa naissance, et celui de lourdes traditions dont elle incarne toute l’intégrité. « Il est agité le sommeil de la tête qui porte la couronne » dit si joliment Shakespeare dans cette phrase mise en exergue par Frears. On distinguera plus subtilement ce moment où la reine au volant de son Land Rover se trouve bloquée au milieu d’un cours d’eau, immobile tandis que le flux de l’eau continue de s’écouler. La voilà, par la force des choses, obligée de se mouiller, de stopper sa course et de méditer sur son extrême solitude face aux responsabilités. Ce franchissement vaudra un tournant émouvant dans l’histoire, et le moment pour « the Queen » de fendre l’armure.

Un peu avant, elle refuse d’aller plus loin au volant du même véhicule, lorsque son fils lui fait part de ses inquiétudes, et préfère rebrousser chemin, à pied cette fois. Enfin, il y a ce parallèle amusant entre les cuisines en batterie du château de Balmoral depuis lesquelles la reine reçoit l’appel de Blair et, à l’autre bout du fil, la kitchenette du premier ministre où l’on sert des bâtonnets de colin surgelés. Une somme de détails qui ne sont certainement pas là par hasard. Enfin, (pour couronner le tout) la présence à l’écran d’un casting complet d’acteurs pour incarner à l’écran tous les protagonistes de la crise sauf Diana la seule à n’être montrée qu’au travers d’images d’archives, témoignant face caméra au micro des journalistes qui n’en perdent pas une miette. La « princesse du peuple » accède au stade iconique, tandis qu’est relégué le portrait de la reine au statut d’antiquité muséale.

On aurait pu craindre que le sentiment anti-monarchique n’emporte le morceau dans l’affaire, que la royauté ne disparaisse sous une salve d’applaudissements, mais un coup de gueule de Blair viendra souffler la candle in the wind, remettant finalement l’argenterie en bon ordre sur la table du dîner. « La Reine est très populaire, confiait Stephen Frears à la sortie du film. Mais je pense qu’il pourrait y avoir quelques changements quand le Prince Charles montera sur le trône. Je crois que les Britanniques préfèrent les Reines aux Rois : la Reine Victoria par exemple était très aimée et admirée et c’était une femme très forte. Les sujets britanniques aiment les femmes fortes. » L’avenir dira si Charles III saura faire mentir les prédictions négatives à son encontre. God save the King, comme on dit là-bas.

38 réflexions sur “The QUEEN

    • Pour être tout à fait précis, ce n’est pas le réalisateur qu’ils ont en commun, c’est l’auteur du récit. Peter Morgan, scénariste aujourd’hui connu pour être le showrunner de la série « The Crown » diffusée par Ntflix, est en effet à l’origine du scénario de « Bohemian Rhapsody », film réalisé par Bryan Singer. « The Queen » est réalisé par Stephen Frears.
      En tout cas, un film qui pénètre les coulisses d’un évènement au retentissement planétaire et qu’il est très intéressant de revoir aujourd’hui.

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    • Il faut le revoir, car le portrait qui est fait de la Reine ici n’est pas toujours à son avantage. Ce sont cependant la Reine Mère et le Prince Philip qui sont le plus égratignés dans ce biopic. Il y a néanmoins beaucoup de finesse je trouve dans l’approche. On retrouve cette formidable capacité d’extrapolation de Peter Morgan autour des évènements, une écriture que l’on devine extrêmement documentée, comme ce sera le cas pour « The Crown ». C’est comme s’il avait pu se faufiler dans les coulisses du palais pour observer ce qui s’y est dit. Et puis il y a cette tonalité sociale malgré tout, chère à Stephen Frears, un tantinet irrévérencieuse (à travers le personnage de Cherrie Blair, farouchement anti-monarchiste). Helen Mirren y campe une Elizabeth très convaincante.

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  1. J’ai bien aimé ce film. La reine y est représentée comme une souveraine intouchable et irréprochable dans sa fonction, parfois dure. Cependant certaines scènes montrent qu’elle était également une femme aimant les joies simples de la nature, la campagne, les animaux. Certes, on s’apitoie un peu sur Charles qui ne trouve pas vraiment sa place, et on a tendance à plaindre Diana. Cependant, en fin de compte, la reine reconquiert la compréhension et la sympathie. Pour moi, c’est exactement comme j’imaginais. Bravo pour l’article, Florent, comme d’habitude très bien amené 🙂

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    • Merci beaucoup. Je trouve le scénario très finement bâti en effet, auquel s’ajoute la touche sociale de Frears. Le film insiste d’ailleurs sur ce paradoxe très intéressant qui a vu, lors de cette crise, le Premier Ministre issu du Labour Party prendre la défense de la Reine (au nom d’une identification avec sa propre mère d’après ce qui est dit dans le film). La premier entretien officiel entre un Blair pétri d’admiration face à Elizabeth II, juste après sa nomination, est parfaitement éloquente. Il devient, de fait, l’interlocuteur privilégié pour faire plier les us de la Couronne. Le film est bien sur cette relation a priori improbable entre les deux (même si on constate, dans les propos récemment exhumés de Liz Truss, que le sentiment anti-monarchiste n’est pas l’apanage des Travaillistes), autant que sur la bataille d’image qui oppose la Famille Royale au rayonnement de Lady Diana.

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  2. Je crains fort qu’avec la disparition de Lizzie, reine des bibis, le temps de la dignité ne soit passé (vu que les petits princes vont désormais pleurnicher sur leur triste sort à la télé).
    Pour en revenir au cinéma, quelle femme ne serait pas flattée d’être incarnée par Helen Sublissime Mirren ? (Par contre Freddie méritait mieux)

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    • Très belle scène de chasse dans la lande écossaise, c’est vrai. Précédée d’une scène édifiante où le Prince Philip regarde d’un air détaché un reportage télé sur l’œuvre caritative de Diana (le SIDA, les mines anti-personnel) et se met à évoquer le grand cerf impérial qu’il a repéré dans les environs. Frears a un sens aigu de l’humour noir.

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  3. Un très bon film qui me fait quelque chose à chaque vision. Il faut dire que j’étais à Londres au moment des obsèques de Diana. Les bouquets de fleurs déposés tout autour de Buckingham Palace, je les ai photographiés.
    Frears recrée parfaitement, je trouve, l’état d’esprit d’une époque. Et il y a la grande Helen Mirren qui est impressionnante dans son interprétation d’Elizabeth II. Pas besoin d’être Britannique ni pro-monarchie pour être sensible à un symbole qui rassemble un peuple. On peut même envier cette unité qui nous fait défaut de ce côté-ci du « channel ».

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    • Je te rejoins complètement sur l’importance cruciale du clan royal, et particulièrement de l’importance de « la couronne » (d’où le titre choisi par Morgan pour sa série, tellement chargé symboliquement) dans l’unité de la nation britannique. C’est ce fameux pilier dont je parle au début de l’article, pilier contre lequel (encore symboliquement) va se fracasser la voiture qui emporte Diana.
      J’aime le regard que Frears porte sur le personnage, ainsi que sa façon très ironique de traiter ce moment qui fit vaciller la monarchie.

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  4. Frears a, je trouve, bien cerné le personnage de feue la Reine Elisabeth.
    Un biopic complet dévoilerait bien d’autres aspects de son caractère et de ses choix surprenants : Charles en pensionnat à 7ans, opposition au mariage de sa soeur Margaret, que ses enfants portent le nom Mountbatten de son mari… Et ça, ce n’est que la face cachée de l’iceberg 😉

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  5. Très bel article, pour un film dont je ne pourrais pas m’étendre dessus, je l’ai vu à sa sortie au cinéma (l’époque où je bossais dans un cinéma et voyait gratuitement tout ce qu’on passait du coup), mais n’en garde que peu de souvenirs, même si j’avais beaucoup aimé et me souviens d’un excellent jeu d’acteur.

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    • Merci,
      Oui, c’est vrai, les acteurs sont très bons. Helen Mirren bien sûr, mais aussi James Cromwell (un nom prédestiné pour couper des têtes de roi), succulent en vieux grincheux Duc d’Edimbourg complètement à côté de l’évènement. Et puis Michael Sheen est aussi très réussi en Tony Blair, tout comme Helen McCrory qui joue son épouse.

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  6. Quel bel article, tellement inspiré et vrai. Je me suis régalée à te lire. Je ne connaissais pas la chanson des Smiths et le clip hallucinant, merci pour la découverte, nous aurions pu aussi citer les Sex Pistols, qui disaient déjà en 1977 « She ain’t no human being/There is no future/In England’s dreaming ». Merci beaucoup pour ta fine analyse.

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    • Merci beaucoup,
      J’aime beaucoup cette chanson des Smiths, qui titre également ce qui est selon moi leur meilleur album. Il y a cette phrase étonnante encore, chantée par Morrissey : « I say Charles don’t you ever crave, To appear on the front of the Daily Mail, Dressed in your Mother’s bridal veil ? Ooh, ooh-oh, ooh »… Eh bien on y est justement, presque quarante ans après la création de la chanson. Qui l’eut cru ?
      Les Pistols étaient davantage dans le déchaînement anarchiste. Ils se sont depuis pas mal calmés si j’en crois le message respectueux adressé à la famille royale par le chanteur John Lydon.
      Quant au film, ce fut un vrai plaisir de le revoir. J’aurais préféré une occasion moins funeste mais on sait bien que les disparitions sont aussi l’occasion de redécouvrir des œuvres.

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