Le CREPUSCULE des AIGLES

Air et décoration

« On ne connaît pas un homme avant de l’avoir vu au danger. »

Ernst Jünger, Orages d’acier, 1920.

Rarement cité parmi les fleurons du film de guerre traitant de la Première Guerre Mondiale, « le Crépuscule des Aigles » de John Guillermin est pourtant loin d’être un petit film. Tourné sous l’égide de la Fox en cinémascope, doté d’un budget considérable, d’un casting international, d’un chef op’ au top (Douglas Slocombe, qui éclairera bien plus tard les Indiana Jones de Spielberg), d’un compositeur émérite (Jerry Goldsmith qui donne dans le John Williams avant l’heure) et d’un réalisateur anglais bientôt associé aux plus grands films catastrophes des seventies, il a pourtant tout pour plaire. C’est en leur compagnie que George Peppard s’envole « Pour le Mérite », selon un plan qui ne se déroulera pas sans accroc.

Ce film, que Peter Jackson considère comme l’un des tout meilleurs traitant de la Grande Guerre (il s’est d’ailleurs porté acquéreur de deux répliques d’avions de chasse qui ont servi au tournage), est encore aujourd’hui à la hauteur du spectacle grandiose qu’il prétendait offrir à sa sortie. Pourtant, d’aucuns trouveront dans les intentions et le regard d’acier de George Peppard quelque raison de se chagriner, et dans les sombres replis de cette fiction historique un ciel bien menaçant. Le film est d’abord, à la faveur d’ahurissantes séquences aériennes, un vibrant hommage aux plus prestigieuses épopées aériennes tournées en sortie de Grande Guerre. Tout cinéphile pourra aisément voir, dans le vertigineux ballet aérien de « the Blue Max », pointer le bout des « Wings » du vétéran William Wellman et rugir les moteurs des « Hell’s angels » de l’aérophile Howard Hughes. Et même si l’arrière-plan peine à faire passer les vertes prairies irlandaises pour le théâtre d’une guerre de tranchées dans la Somme, on n’aura sans doute jamais vu au cinéma plus belles joutes aériennes que celles filmées par les opérateurs de Guillermin.

Dès le générique, c’est un ciel empli de nuage qui voit s’affronter une escadrille de Fokker teutons face aux redoutables cigognes du camp d’en face. En ramenant l’un de ces pilotes brutalement sur le sol dans un virtuose raccord caméra, Guillermin fait se rejoindre les deux plans qui vont occuper les deux heures et demie de sa fresque. Car en effet, si la caméra sait prendre de la hauteur pour faire la chasse aux avions sillonnant l’azur, elle saura aussi bien redescendre au ras des barbelés pour contempler l’atroce réalité du bourbier, saisissant dans l’incontournable travelling latéral des assauts qui rappellent évidemment les grandes heures des « Sentiers de la Gloire » et de « A l’Ouest rien de nouveau ».

Du nouveau, il y en a pourtant dans le regard que porte ce film sur cette guerre, car depuis les chefs d’œuvre des années vingt et trente, une autre tuerie à grande échelle a eu lieu. A travers le soldat allemand du premier conflit mondial c’est bien celui de la Seconde Guerre qui est en germe : il est en effet question d’un homme d’extraction modeste, un petit caporal de l’infanterie qui veut se faire une place parmi les chevaliers ailés tout en descendant en flèche l’orgueil de l’aristocratie teutonne. George Peppard (qui vient de prendre son petit déj’ chez Tiffany sous les hourras du public et les vivas de la critique), seul acteur américain à devoir se faire une place au milieu d’un casting composé d’acteurs allemands et britanniques de haute volée (James Mason, Jeremy Kemp, Karl Michael Vogler et même le baron Friedrich Von Ledebur dans le rôle d’un Feldmarschal), incarne le lieutenant Stachel, trublion roturier qui parvient à se faufiler dans le nid d’aigles de la Luftstreikräfte (s’accouplant au passage avec la sculpturale Ursula Andress, charmante oiselle devenue sex-symbol des sixties), avant de leur voler dans les plumes.

Sous la blondeur héroïque et incandescente de cet ambitieux semble poindre la mèche sombre d’un petit autrichien moustachu en route pour le Reichstag. C’est d’ailleurs un de ces aristocrates galonnés, se sentant l’âme d’un Goering (campé par un James Mason décidément abonné à l’uniforme allemand puisqu’il incarna par deux fois avant le rôle du Maréchal Rommel), qui le repère et voit dans la personnalité du jeune Bruno Stachel un parfait spécimen de propagande. La mise en scène crâneuse de Guillermin, usant de multiples, décadrages, contre-plongées et force travellings-avant, vient entériner cette vision assez détestable d’un personnage qui confond dévotion à la Vaterland et gloriole personnelle. C’est là le sens profond que contient le titre original du film, faisant référence à la plus prestigieuse décoration attribuée aux héros de l’armée allemande : la « Blue Max ».

Sur cette croix bleue (qui « s’accorde avec les yeux du lieutenant Klugerman » dit la Comtesse par alliance) est inscrit en français dans le texte « Pour le Mérite ». Un titre de gloire qui fait écho à un film bien moins glorieux signé Karl Ritter, cinéaste à la botte du régime Nazi, chargé par Goebbels de détourner allègrement l’image du fameux Baron Rouge au profit d’un discours populiste défendant la thèse du coup de couteau dans le dos. En choisissant ce même Baron Von Richthofen (interprété ici par Carl Schell, frère de Maximilian et Maria) comme modèle revendiqué par le lieutenant Stachel, le parallèle avec la montée en puissance du nazisme fait immédiatement sens. Mais bien évidemment, toute solennelle ascension se solde invariablement par une chute en piqué, loi de la gravité oblige. A l’instar de son compatriote David Lean épousant l’hybris de « Lawrence d’Arabie », John Guillermin divise « le Crépuscule des Aigles » en deux parties distinctes scindées par un entracte, mais sa propension à la virtuosité ostentatoire met à mal la finesse politique que requiert le scénario.

Les moments de bravoure aériens s’enchainent jusqu’à cet étourdissant dernier meeting lors duquel la caméra traverse la foule des convives pour ne rien perdre des acrobaties. Loin du champ de bataille, la guerre de l’orgueil se poursuit, arrosée de champagne et baignée de luxure, jusqu’à ce que les soubresauts de la révolution spartakiste se fassent sentir. Sans y prendre véritablement garde, le film de Guillermin n’est plus si loin d’épouser les thèses nauséabondes de Ritter, faisant de son trublion une victime, voire un martyr. L’apparat glorieux se teinte alors d’une fâcheuse couleur brune, et explique éventuellement que « the Blue Max », qui tutoie pourtant les cimes du cinéma d’action, se fasse aussi discret sur le tableau d’honneur des grands films de guerre.

15 réflexions sur “Le CREPUSCULE des AIGLES

  1. Bonjour Florent. Bon souvenir de ce Crépuscule, et toujours admiratif de tes billets d’une précision et d’une acuité si pointues. Le titre français associant la tombée du soir aux plus beaux rapaces est déjà très explicite. Mais restons-en au beau film sur ce qui était encore le temps des pionniers des ailes. As-tu vu le joli film La kermesse des aigles (encore) sur la reconversion des as? Sûr que pour l’aviation les titres fleurissent ainsi, L’aigle vole au soleil, Quand les aigles attaquent, L’aigle s’est envolé 🦅
    PS. J’ai par inadvertance effacé ton commentaire sur le livre libanais.
    A bientôt l’ami.
    PS. Très envie de voir le film de James Gray.

    Aimé par 2 personnes

    • Bonjour Claude,
      Les aigles ne manquent pas au cinéma, c’est vrai. J’ai vu la très belle « Kermesse » de George Roy Hill il y a pas mal de temps maintenant, magnifique film sur l’après et les premiers as de l’air.
      Guillermin ici s’appuie sur un roman (plus exactement une série de romans avec Stachel pour figure principale) mais a clairement le regard tourné vers les grands films aériens de l’entre-deux-guerres, ceux-là mêmes dont Scorsese chantera les louanges dans le sillage de l’ « Aviator ». Pas la moindre trace de numérique ici, avec le numérique on peut tout faire et il n’y a plus rien d’impressionnant. Par contre, quand je vois dans « the blue Max » le nombre de plans séquences, les raccords avec les scènes de bataille au sol, je suis à chaque fois époustouflé. Cela rend le film d’autant plus impressionnant car on se dit que c’est fait au millimètre et qu’on ne peut (doit) pas se rater dès qu’on a dit « action ». Cela donne un film fluide et aérien.

      J’aime

  2. J’imagine difficilement Ursula Andress dans un film sur la première guerre mondiale mais après tout c’est possible. Je retiens que tu as aimé surtout les scènes d’action et de combat mais pas trop le message sous-jacent du film (si j’ai bien compris). Bonne journée à toi Prince Écran Noir!

    Aimé par 1 personne

    • Ursula Andres en jeune Comtesse croqueuse d’hommes puissants est parfaite. Guillermin utilise très habilement sa plastique généreuse.
      Le film est très impressionnant de bout en bout, c’est d’ailleurs un de ces grands spectacles fleuves comme on en produisait dans les années 60 afin de décoller les spectateurs de leur écran de télévision. J’avoue que j’éprouve quand même un certain malaise à l’égard de ce personnage joué par Peppard. J’y perçois des relents fascisants problématiques. Il est présenté comme un ange venu foudroyé ces aigles aristocratiques d’un autre temps, mais il n’est pas pour autant respectable je trouve (on se demande d’ailleurs qui l’est dans ce film où tous sont bourrés d’orgueil). On sent que Guillermin, à travers lui, court derrière la figure de Lawrence d’Arabie sans en avoir la dimension mystique et majestueuse. Je te souhaite une très belle journée commémorative Marie-Anne.

      J’aime

  3. Je me souviens de la scène de séduction de miss Andress qui ne fait qu’une bouchée du blondinet, mais de rien d’autre de particulièrement marquant… est-ce grave docteur ?
    (par ailleurs, as-tu vu le film de Corman sur Le Baron Rouge avec cette grande tige de John Philip Law ? il m’avait bien plus marqué le bougre)

    Aimé par 1 personne

    • Oui, un personnage ambition et, finalement, assez détestable. Mais qui l’est véritablement dans cette histoire où les égos et les classes sociales s’affrontent sur terre comme dans les airs, voire dans les lits. Il y a peut-être la femme du Capitaine Heidemann, l’infirmière, qui reste digne tout en étant obligée de se rendre complice de ce jeu de la grande hypocrisie ambiante.

      J’aime

  4. C’est un peu le Chris Kyle (cherche) sieg heil de la Grande Guerre si je comprends bien.
    J’ai dû le voir dans un temps que les moins de biiiiiiiiiiiiip ne peuvent pas connaître, mais ça n’a pas imprimé ma rétine.
    George Pepp ne m’a jamais fait rêver même pour un ptit déj’ au Tiffany. Et puis, il devait puer le tabac froid (3 paquets par jour quand même !).
    C’est pas fouloulou sa carrière, à part l’Agence tous risques.

    Aimé par 1 personne

    • Tu n’es pas loin, on peut considérer Stachel comme une sorte de tireur d’élite de l’aviation germanique. A ceci près que lui est totalement fictif.
      George a quand tourné entre autres sous l’oeil de Minnelli, Blake Edwards, Dmytryk, Milestone (« la gloire et la peur », un film qui est sur ma liste à voir), et plusieurs fois Guillermin. C’est dommage de ne se souvenir de lui qu’avec le cigare d’Hannibal Smith. Bon j’avoue que j’ai quand même glissé une référence dans mon article alors…

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s