COBAIN : Montage of Heck

I hate myself and I want to die

« If I die before I wake
Hope I don’t come back a slave »

Nirvana, even in his youth, 1989.

Vers 1988, le jeune Kurt, mouton noir errant de la famille Cobain, tue le temps dans sa piaule d’Aberdeen en fumant des kilos d’herbe, étouffant son mal-être en gratouillant quelques morceaux à la guitare. Il immortalise le tout sur une « mixtape » qu’il intitule « montage of heck » (autrement dit un « assemblage de m… »). L’intitulé de ce témoignage en dit déjà beaucoup sur l’estime que le futur front man de Nirvana se portait à lui-même. Plus de vingt ans après son suicide, alors qu’il est entré au panthéon des icônes du rock, membre éminent du macabre « Club des 27 », sa fille Frances Bean tient à descendre le mythe de son piédestal, à rencontrer l’image vraie de ce géniteur dont elle ne garde aucun souvenir. Avec l’accord tacite de Courtney Love (la Yoko Ono du grunge, la maquerelle des archives Cobain) et de la mère du chanteur défunt, le réalisateur Brett Morgen (auteur de l’étourdissant « Moonage Daydream ») obtient carte blanche pour pénétrer dans l’intimité de la famille Cobain afin qu’il puisse brosser un portrait « réel et honnête » du père disparu. Here we are now, entertain us

« Je viens d’une famille de prolos blancs, employés dans l’industrie du bois. On n’était pas vraiment pauvres, mais tout de même en bas de l’échelle sociale de la ville. (…) J’ai eu une enfance merveilleuse, sans cris ni coups. » ça, c’était le refrain que servait systématiquement Kurt Cobain en guise d’introduction pour les journalistes (des Inrocks en novembre 91 en l’occurrence). Dans la lumière blafarde d’un garde-meuble, au milieu des toiles peintes par le chanteur à ses moments perdus, de tous ces carnets à spirales annotés et griffonnés de dessins (dont des fragments soigneusement sélectionnés par Courtney ont déjà été publiés), Morgen fait une découverte inattendue : dans le carton n°18, toute une série de cassettes audio enregistrées sur un quatre piste dorment paisiblement. Elles contiennent pour certaines des brouillons de chansons, pour d’autres le récit oral de moments de sa vie. Morgen va s’appuyer sur cette manne testamentaire pour redonner vie à ce Kurt mal-aimé, taciturne et névrosé, en reprenant le fil de sa vie depuis le tout début.

Morgen va ainsi s’attacher à retracer le parcours de ce gamin d’Aberdeen (petite ville portuaire du Nord-ouest des Etats-Unis peuplée de « beaufs bigots mâchonneurs de tabac, flingueurs de cerfs, tueurs de pédés » écrit le chanteur dans ses carnets), sans autre commentaire que celui que livrent les nombreuses bobines 8 mm tournées chez ses parents avant leur divorce et derrière lesquelles le réalisateur fait déjà tonner la furia de Nirvana. Les parents témoignent chacun leur tour, suivis d’un montage de photos animées, d’images publicitaires, de reportages scientifiques des années 60, de dessins d’enfant et d’extraits de fictions. Morgen offre une place particulière à « over the edge », premier film de Jonathan Kaplan que Kurt évoque lors d’une conversation téléphonique, parce qu’il est en phase avec l’état d’esprit de ce gamin révolté, en butte contre une Amérique reaganienne macho (on y voit une bande d’ados désœuvrés qui mettent le feu à leur lycée). Il traduit aussi le malaise et les moments d’errance de ce gosse que l’on dit hyperactif, traité à la Ritaline, rejeté d’un foyer à l’autre (il navigue sans cesse de la maison de sa mère à celle de son père, de son oncle, de ses grands-parents).

Mais Morgen sait qu’il n’y a que Kurt lui-même qui soit à même de raconter vraiment ce que fut sa vie. Il lève alors le voile sur ses écorchures, il donne à entendre le contenu de ses confessions enregistrées sur bande-magnétique. Ce témoignage d’outre-tombe, Morgen choisit d’en restituer les images manquantes. Pas question pour autant de se compromettre en docu-fiction ridicule, il choisit plutôt l’option graphique (si chère à Kurt, qui aimait tant dessiner et peindre). La voix de Cobain reprend vie à l’écran sous le crayon du dessinateur néerlandais Hisko Hulsing, associé au réalisateur Stefan Nadelman, une série de séquences en dessin-animé sous influence « The Wall ». Montées avec les témoignages inédits et actuels des membres de la famille Cobain (mère, père, belle-mère, sœur, et bien sûr la veuve Love) et de son cercle le plus proche (limité à son ex-petite amie Tracy et Krist Novoselic son frère de groupe, Dave Grohl le batteur étant le grand absent du film), ces séquences animées ajoutent surtout un sens nouveau aux paroles des chansons de Nirvana, contre-point neurasthénique des pitreries sur papier glacé dont était coutumier Cobain durant son heure de gloire.

De ce paysage familial dévasté, outre les scènes de la vie quotidienne de junkie pathétique avec Courtney et le bébé Frances, on retient finalement la gêne, cette forme d’hypocrisie qui consiste à rejeter la faute sur l’autre. Hormis Novoselic qui semble toujours très sincèrement marqué par cette culpabilité de n’avoir pas vu le pire arriver, il y a ces confessions croisées de Wendy O’Connor (ex-madame Don Cobain) et de Courtney Love (ex-madame Kurt Cobain) qui se dédouanent à demi-mot, partageant en sus une stupéfiante ressemblance physique. Tandis que la mère biologique s’attribue les faveurs d’un fils qu’elle a pourtant, à plusieurs reprises, fichu à la porte, la mère de substitution s’allume clope sur clope en essayant de dissiper son image de fossoyeuse de rock star, revendiquant clairement son inaptitude à la monogamie. Conscient de la valeur très relative de leurs confessions, le réalisateur choisit de les filmer de profil ou dans une semi-obscurité anxiogène.

A la lumière de ces témoignages de première main, la personnalité fissurée d’un dépressif chronique apparaît néanmoins peu à peu. En triturant les entrailles de son ulcère existentiel, Morgen vient caler son documentaire sur l’effervescence mentale du chanteur dont la confusion se fait ressentir jusque dans l’écriture de la finale de son prénom (avec un t ou avec un d ou les deux). Il ne restait plus ensuite qu’à laisser l’héroïne et le succès faire leur ignoble besogne jusqu’à ce mois d’avril 1994 où une décharge de chevrotine aura mis un terme définitif à son calvaire psychique. Cet acte final, Morgen choisit de le laisser dans l’obscurité d’un simple message à l’écran, au risque de ne pas fermer la porte aux élucubrations complotistes d’un « Kurt & Courtney ». Qu’importe puisqu’il ne s’agissait pas pour Brett Morgen de refaire le procès en appel de la veuve Cobain, mais bien de revenir, sans temps mort, sur la trajectoire intime de ce « feu follet » blondinet qui, comme tous les enfants de son âge, aimait bien faire coucou à la caméra quand il était petit.

17 réflexions sur “COBAIN : Montage of Heck

  1. Un peu de respect monsieur. Courtney, c’est aussi la co-fondatrice et l’âme de Hole et une sacrée bonne foutue actrice (et qui a accessoirement envoyé Weinstein aux pelotes et devant la presse du temps où l’énergumène brisait les carrières, ce dont la demoiselle s’est torchée…). Après la vie privée de chacun hein !
    Cobain suinte la tristesse par chaque pore de la peau (et encore plus quand il déconne, c’est déprimant). Je ne sais pas si je vais aussi voir celui-ci. Je préfère l’enthousiasme à la Bowie 🙂

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    • Courtney doit être « pretty on the inside », mais sur ce coup-là, elle ne fait pas figure d’épouse salvatrice.
      Je connais mal la Courtney actrice, velléité qui remonte à sa candidature malheureuse pour « Sid and Nancy ». Elle aurait pourtant été parfaite.
      Le documentaire ne t’enverra peut-être pas au nirvana de la félicité, mais il a le mérite de maintenir la flamme du blondinet qui, tel Jimi, savait si bien exprimer son mal-être avec sa main gauche.

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    • Une bien triste existence en effet, un tunnel auto-destructeur qui a accouché de chansons rageuses et écorchées vives. Le titre live extrait du MTV unplugged que j’ai mis en illustration évoque notamment un épisode de fugue du jeune Kurt, réfugié sous un pont, au bord de la rivière, à ruminer son mal-être en fumant des joints. Brett Morgen en fait dans son film une reconstitution en dessin d’animation à la fois pathétique et déchirant.
      Merci Eveline pour ton commentaire.
      Je te souhaite une belle soirée

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  2. Il me semble que Gus Van Sant avait fait un film sur Kurt Cobain, « Last days » (si je ne me trompe) qu’on m’avait conseillé et que je n’ai pas encore vu (mais ça va finir par se faire).
    J’ai l’impression que ce « montage of heck » mérite également le détour, dans un genre moins fictionnel.
    Merci de cette chronique !

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    • Effectivement, « Last days » est une fiction inspirée des derniers jours de Kurt Cobain (sans jamais qu’il soit nommé). Je l’avais vu au cinéma, jamais revu depuis. Pas mon préféré de Gus Van Sant mais un film intéressant. Il pourrait être l’image manquante au documentaire de Brett Morgen qui interrompt son récit quelques semaines avant le suicide du chanteur de Nirvana.
      Merci à toi Marie-Anne.

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  3. Adolescent, je ne mesurais pas l’importance de « l’œuvre » Kurt Cobain. Pour moi c’était un type dépressif accroc aux drogues dures qui a fini comme tellement d’autres rock star. Sa musique me mettait mal à l’aise car on y ressentait un tel malaise, une telle souffrance, une volonté d’auto destruction qui m’a fait fuir sa musique pendant longtemps. Je préférais Blur, Oasis, The Verve.. qui chantaient des paroles sans aucun autre sens que celui de célébrer la vie. Le mouvement brit pop était l’antithèse du grunge made in Seattle. Kurt est devenu ce qu’il ne voulait pas, une marque déposée, un homme dont on achète les t-shirts et les très nombreux produits dérivés de la veuve noire Courtney. Elle est milliardaire et son ex trois pied sous terre. Le suicide de Kurt, le fait de se tirer une balle de fusil dans la tête n’est pas anodin. On se détruit le visage, ce qui nous identifie, c’est tout sauf anodin comme choix d’en finir. Notre Patrick Dewaere est parti de la même manière bien des années avant. Kurt c’est le club des 27. Ton texte est très sincère et sensible. Tu montres la part de lumière et d’ombre de ce jeune homme mort avant d’être réellement né.

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    • Ton commentaire est très émouvant Frédéric. J’aime beaucoup le parallèle que tu fais avec Patrick Dewaere car il y a, effectivement, beaucoup de similitudes, y compris quant au parcours qui l’a fait sombrer dans une terrible et insurmontable dépression. La drogue n’est qu’un corollaire qui l’a mené au geste fatal, et ici, c’est la musique qui servait de soupape. Une musique éruptive, rugueuse, coléreuse et toujours écorchée, puisant sa vigueur dans le fracas de la scène punk la plus rageuse, dans le blues martyrisé des âges sombres de l’Amérique, comme dans les mélodies nobles des Beatles. Nirvana, c’était un alliage de tout cela, avec ce refus obstiné des standards. Ce n’est sans doute pas une musique « aimable », mais j’avoue qu’elle m’a retourné à l’époque (j’avoue que The Verve et Oasis et leurs poses de rockeurs orgueilleux m’énervaient un peu, mais j’ai fini par apprécier leur musique avec le temps). Ce documentaire, foisonnant d’images (comme l’est aussi « Moonage Daydream ») traduit bien cet état d’esprit je trouve. Je te le conseille.

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      • Tu m’as convaincu de le regarder ce documentaire. En toute sincérité je dois reconnaître que même si les frères Gallagher ont un certain talent (surtout les deux premiers albums après c’est un peu « soupe à la grimace »😉), Nirvana est largement au dessus de par le charisme et la beauté brute de Cobain à la Jim Morrisson, son regard déchirant, les deux albums les plus importants du rock américain. In Utero est un chef d’œuvre. Son MTV Unplugged me donne des frissons à chaque fois. On ne ressent pas d’émotion avec oasis, c’est du rock anglais bravache, Liam et Noel sont des grandes gueules (je les aient vu en live à Bercy en mars 2009) ça s’arrête là. Tu parles magnifiquement de leur musique. Cobain a créé un tsunami à son arrivée et aussi malheureusement par la fin brutale de ce type qui prenait de la drogue, cette saloperie d’héroïne qui a emporté (noyé) Jeff Buckley et tant d’autres. Amy Winehouse a eu le même impact avec back to black, malheureusement la drogue elle encore avec son mal être l’ont emportée. Le doc sur Bowie m’intéresse aussi, lui c’était pareil, un ovni, un génie, défoncé presque tout le temps mais quel talent, quelle voix ! 😊

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        • Merci beaucoup Frédéric,
          J’espère vraiment que tu pourras voir ce documentaire car tu évoques la musique de Nirvana avec une passion contagieuse. Je ne peux qu’aller dans ton sens concernant ces deux ultimes albums du groupe, et le parallèle avec les Doors de Morrison n’est pas exagéré.
          Tu évoques les trajectoires tragiques de Jeff Buckley et Amy Winehouse, je pense alors au très beau documentaire « Amy » que tu as peut-être vu. Sur Buckley, je ne crois pas qu’il y ait encore beaucoup de choses de réalisées mais nul doute qu’il aura à nouveau son heure de gloire (méritée).

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          • Je n’ai toujours pas vu « Amy », il faut que je le vois car c’est une artiste dont on écoutera la musique pendant encore très longtemps. J’adore Morrison, il avait un charisme fou et une voix unique. Le bourbon et autre whisky accompagné de lsd et tout le « package » rockstar l’auront emporté lui aussi. J’adorerais un biopic sur Jeff Buckley, il est peut-être moins connu en dehors de nos générations. Pourtant quel destin tragique. Il avait un talent fou, une voix unique, un gâchis de mourir aussi jeune. 27 ans lui aussi je crois.

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