ARMAGEDDON TIME

Le temps retrouvé

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… »

Marguerite Duras, des journées entières dans les arbres, 1954.

Dans une œuvre désormais ancrée dans le patrimoine littéraire universel, un auteur prétend qu’à la dégustation d’une madeleine agrémentée d’une tasse de thé parfaitement infusé, les sensations d’un temps lointain ressurgissent soudainement avec émotion. Le vague écho reggae d’un vieux titre oublié du Clash, quelques images d’un parc du Queens, un tableau à craie dans une salle de classe suffisent à James Gray pour le ramener en arrière, et convoquer deux ou trois souvenirs de sa jeunesse qui accompagnent sa rentrée au collège. Ce moment très précis, qui conduit un jeune garçon à la croisée des chemins de son existence, il le baptise « Armageddon Time », comme si le temps était venu, plus de quarante ans après, de réveiller les morts.

On lui donnerait le bon dieu sans confession. Les yeux rieurs, le visage lumineux, les joues parsemées de tâches de son, ses boucles rousses désordonnées dégringolant sur son front, Paul affiche la joie de vivre des enfants de son âge. Paul, c’est Banks Repeta, alter ego à peine déguisé du réalisateur. Assis au centre de la classe, il a déjà son nouveau professeur dans le collimateur, il en saisit les traits avec dextérité sur son cahier d’écolier. Le talent est bien là, mais Mr Turkeltaub ne voit que l’humiliation. Cocteau aurait adoré cet enfant terrible, à coup sûr. Greizerstein, tel est son nom d’origine. A l’arrivée de ses aïeux sur Ellis Island, il s’est changé en Graff pour se fondre dans la masse. Dans la réalité, il est devenu Gray. L’ascendance juive, même habilement gommée, ne fait aucun doute, mais elle se fond dans la pluralité ethnique de cette école d’un quartier populaire. Paul fait le guignol dans le dos du maître mais c’est Johnny Davis qui en prend « plein la gueule », le redoublant à la peau noire qu’on a naturellement remisé au fond de la classe. Celui-ci a peut-être moins de talent que son copain rouquin, mais il a des rêves « ad Astra », d’inaccessibles étoiles à conquérir.

Gray fait la chronique d’une merveilleuse complicité qui se noue entre ces deux enfants attachants, deux gamins indociles qui ne sont pourtant pas nés du même côté du grillage : l’un Tom Sawyer de la middle-class est fan des Beatles, l’autre Huckleberry Finn des quartiers pauvres, rêve d’aller au concert de Sugarhill Gang bien qu’il soit à la rue pour échapper aux services sociaux. Ensemble, ils feront « les Quatre-Cents Coups », allant chiper un ordinateur pour ensuite le mettre au clou là où Doinel et son complice se contentaient d’une machine à écrire. Dans la cour qui borde la maison des Graff, le père de Paul lui a construit une cabane (« c’est pas toujours un gros con » commente le gamin). Son obscurité baignée de mystère en fait le quartier général idéal pour des gosses échafaudant des plans sur la comète, dans l’intimité d’une nuit qui leur appartient. Pour Paul, une explosion de fables, de formes et de figures lors d’une visite au Guggenheim suffira à allumer la mèche de ses aspirations.

Il est l’artiste de la famille, avide de toiles et de couleurs. Un plan de carrière qui ne s’accorde pas nécessairement avec les idées de sa mère (admirable et émouvante Anne Hathaway), pour qui il demeure quoiqu’il arrive ce petit ange espiègle et désobéissant. Il concorde encore moins avec les ambitions d’élévation sociale envisagée par son père. « Infographie, ça c’est un vrai travail. » Jérémy Strong s’est fait la tête du père du réalisateur, il en a même adopté le phrasé paraît-il. On sait la relation complexe entre fils et père sans cesse remise sur le métier par Gray à chaque film, elle trouve ici peut-être sa traduction la plus poignante. « I hate you » dit le gamin sous une pluie de coups de ceinturon, la sentence est sans appel et cingle de manière d’autant plus cruelle que le propre père du réalisateur disparaîtra lors de la préparation du film, emporté par la COVID.

On connaît la gestion désastreuse de la pandémie par la gouvernance Trump, écho macabre qui ramène lui-aussi à cette fameuse époque du collège puisque ses parents décident de le retirer de l’enseignement public pour mieux l’inscrire à Forest Manor, école privée financée par… Fred Trump, le père du futur quarante-cinquième président des Etats-Unis. Gray en fait l’emblème du reaganisme émergeant, et bientôt victorieux aux élections (« What a Schmuck ! » lâche le père de Paul devant sa télé). Fred Trump et sa fille Maryanne (respectivement incarnés par l’ex-Miami Vice John Diehl et la toujours impressionnante Jessica Chastain) viendront brièvement galvaniser cette jeunesse WASP dans laquelle Paul ne se reconnaît nullement. Leurs ambitions élitistes viennent buter sur les valeurs transmises par son grand-père, interprété avec une infinie tendresse et une immense dignité par un bouleversant Anthony Hopkins, plus éloigné que jamais de l’ogre cannibale auquel il a été longtemps assimilé.

 « Les grands-pères sont les maîtres, les véritables philosophes de tout être humain, ils ouvrent toujours en grand le rideau que les autres ferment continuellement. »

Thomas Bernhard, Un Enfant, 1982.

Il en va de même pour cette figure tutélaire décrite par Gray dans « Armageddon Time ». Il sera le transmetteur de la mémoire d’une famille ayant fui les persécutions, comme le chantre d’un combat contre les inégalités sociales. « Sois un Mensch ! » inculque-t-il à son petit-fils, avant de tirer sa révérence. « C’était un homme très mélancolique. Il est mort en 1982 et je n’ai jamais eu la chance de lui poser une seule question. » raconte James Gray au sujet de son grand-père paternel dans le livre d’entretiens avec Jordan Mintzer. Le réalisateur entend bien rattraper le temps perdu grâce à ce film, renouant le dialogue avec ses aïeux, retrouvant les repères et les sensations de son enfance, réinvestissant son quartier, recréant avec minutie les moindres détails de sa chambre à coucher.

« Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années. »

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1913.

Dans la pénombre de ces intérieurs assombris par la palette désaturée du grand Darius Khondji, dans l’atmosphère automnale qui envahit New York sous le linceul de ce temps révolu, James Gray, de son propre aveu, a convoqué les fantômes de sa famille pour mieux retrouver dans ces souvenirs la force et l’envie de faire du cinéma (alors qu’il s’était tourné vers la mise en scène d’opéra après l’échec de « Ad Astra »). Plutôt qu’une autobiographie, il préfère parler de film « personnel », s’arrogeant le droit d’en proposer sa version des faits. Comme d’autres qui ont réchauffé une « Licorice Pizza », ou bien repris les chemins qui mènent à « Roma », James Gray a fait d’« Armageddon Time » son film-mémoire, intime et magnifique, afin de conjurer l’effet du temps qui passe et qui estompe inexorablement la clarté des souvenirs. « C’est triste, dit le réalisateur dans Cinéma Teaser, mais il y a aussi quelque chose de très beau là-dedans. Je crois que c’est ça être humain : on est tous là pour un instant et on fait du mieux qu’on peut avec le temps qu’on a. » 

55 réflexions sur “ARMAGEDDON TIME

  1. J’avais envie d’aller voir ce film et ta chronique a renforcé cette envie ! James Gray est un réalisateur intéressant et j’avais beaucoup aimé « two lovers » Il y a longtemps.
    Contente de voir que la citation de Thomas Bernhard t’a inspiré 🙂
    Bonne journée à toi Prince Écran Noir!

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    • Merci beaucoup à toi Marie-Anne de m’avoir fait découvrir cet auteur, et cet extrait en particulier qui se marie merveilleusement avec les valeurs contenues dans le film de Gray. Si tu as aimé « Two lovers », tu retrouveras je pense la même sensibilité dans cette chronique de jeunesse qui doit elle-aussi beaucoup à Truffaut je trouve. C’est un film qui aurait mérité d’être davantage salué à Cannes à mon sens.

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  2. Bouleversant, Florent. Bouleversant, ton article. Et crois-moi, je pèse mes mots. Rien à rajouter et ce serait tellement moins bien que ton texte. Je partage tout à l’évidence. On savait la filiation de Gray à son passé mais là ça va encore plus loin (belle référence à Roma). Le grand-père (impressionnante citation de Bernhardt), mais aussi toute la famille, les lieux, la ville, l’amitié, tout cela est le film d’un Mensch, d’un homme, d’un homme bien. Merci l’ami. 🎬
    PS. Vu au cinéma A travers le miroir. Seul dans le multiplexe de ma ville, c’est un peu à pleurer, non? Peut-être en ferai-je une petite note.

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  3. Contente que tes pas t’aient ramené en salle pour voir cet Armaggedon qui réchauffe alors que je déteste l’automne, qui fait du bien et qui fait du mal.
    L’amitié de Paul et Johnny est un baume provisoire. C’est tellement beau, pur !
    Anne ne m’a pas émue du tout. Notamment parce qu’elle trahit son fils et laisse son couillon de mari le cogner à bras raccourcis. Cette scène, cette réaction impardonnable, me hantent encore.
    Mais il y a Anthony Hopkins qui s’envole vers les cimes de l’acting bouleversant.

    Et James Gray confirme, il est l’un des meilleurs réalisateurs d’aujourd’hui et depuis plusieurs décennies déjà.
    Vivement le prochain.

    qui ont réchauffés
    Et j’aurais écrit soiS un Mensch

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  4. Film-mémoire : j’aime bien cette formule. Gray convoque le passé pour s’interroger sur les contradictions de la vie, et cela rend son film triste et mélancolique. Sinon, dans le film, l’Armaggedon Time fait référence à l’élection de Reagan.

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  5. J’ai vu ce film et j’ai vraiment aimé. C’est un film superbe, tout à fait réussi. C’est un réel plaisir de lire ta chronique qui rend si bien hommage à toutes les qualités de ce film intime et magnifique ! J’espère qu’il va être vu par de nombreux américains et bousculer les consciences… Mais est-ce que le cinéma peut-cela. j’ai surtout vu dans la salle ceux qui étaient convaincus au départ. Les autres sont seuls sur Netflix ou sur les blockbusters… Cela fait du bien quand même, surtout ne pas bouder ce petit plaisir !

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    • La salle reste un plaisir sans commune mesure, je suis bien d’accord.
      Est-ce que les Américains seront conquis par ce film ? Jusqu’à présent, les films de James Gray n’ont pas fait recette en leur pays. Ils ont même été plutôt fraîchement accueillis par la critique jusqu’à « The Immigrant », paradoxalement reçu chez nous avec davantage de réserves (alors que c’est un magnifique film, cf mon article). Mais cela n’a pas forcément déchaîné les foules. Et son film le plus cher et le plus ambitieux visuellement, « Ad Astra », a été un gros échec, bien qu’il fût, de tous ses films, celui qui fit le plus d’entrées !
      Espérons qu’il conjure enfin cette malédiction avec « Armageddon Time ».
      Merci beaucoup pour ton commentaire, cher Bibliofeel.

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  6. Hello !
    Très beau texte as usual. C’est dommage que Gray ne semble plus faire recette (mais quelle étrange idée du distributeur de l’avoir sorti le même jour que Wakanda et évitons de causer des palmarès cannois, nous allons nous gausser). Quoiqu’il en soit, un homme qui a reçu tant de nominations sans jamais l’emporter, excepté une fois à Venise à ses débuts, et qui continue de réaliser et de croire dans la beauté du cinéma, ne peut pas être complètement mauvais.
    Le Lion d’argent, c’était pour Little Odessa, auquel je n’ai pas cessé de penser durant tout le film. La mère dépressive et le père violent, tout y était déjà. Il fallait bien qu’il remonte le temps et nous présente son aïeul (et Hopkins est grand quand il s’intéresse).
    PS. Ne vole pas les Cahiers, je t’envoie l’interview ^^

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    • Oh merci Fred ! Il ne me manque que celle-ci (j’ai opté pour l’interview de Positif et celle de Cinéma Teaser).
      Effectivement, Armageddon Time contre Black Panther, le match n’est pas équilibré. Néanmoins, j’imagine qu’ils ne lorgnent pas sur le même public et n’ont pas le même chèque à rembourser. J’ai dédaigné l’hommage à T’Challa pour lui préférer celui dédié à la famille Gray. Bien m’en a pris je crois.
      C’est vrai que « Little Odessa » contenait déjà une grosse part d’ADN du réalisateur. La référence à l’Ukraine dans le titre, d’où est originaire sa famille, est déjà transparente.

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  7. Ta chronique est magnifique ! Je l’ai vu hier soir au cinéma. Je suis un inconditionnel de James Gray et j’ai trouvé ce « Armageddon Time » sublime. A la fois innocent comme ces jeux de l’enfance insouciante. Paul vit dans son imaginaire et il rêve déjà d’être un artiste tandis que son ami lui veut être astronaute. Tous les rêves sont possible à cet âge. Et puis, un jour, on se rend compte que son petit camarade noir n’a pas tout à fait les mêmes droits et surtout qu’il est le coupable idéal… Le grand père, formidable Anthony Hopkins, très proche de Paul dit à ce dernier d’être courageux face au racisme. Il ne faut jamais laisser prononcer ces mots qui font si mal. Paul a une histoire, comme beaucoup d’enfants juifs des années 1980 et après.. la Shoah n’est plus le cœur de préoccupations de ces enfants. Bien sûr, on écoute son grand père parler de l’arrière grand père et l’arrière grand mère venu d’Ukraine pour se sauver des affreux pogroms. Paul est un enfant américain, les barrières sociales et culturelles, la couleur de la peau, peut lui importe, son ami peut rêver de la Nasa et lui d’être dessinateur, peintre ou que sais je. L’autorité du père. La question paternelle est un des thèmes (si ce n’est Le thème) majeurs de sa filmographie. C’est un grand film. Les deux comédiens enfants sont exceptionnels. Ce petit gamin noir, déjà voué à vivre la loi de la rue. Il m’a profondément ému. Je vais le chroniquer ce film. Je ne pensais pas autant aimer. N’oublions pas le prochain Spielberg « The Fabelmans » qui s’inscrit dans cette volonté de montrer comment naît la passion à qui on vouera sa vie ! 😊

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    • Tu as complètement raison, le film traverse à la fois une époque, une jeunesse et des destins qui s’éloignent l’un de l’autre. Il y a cet enfant qui peut se projeter dans ses envies, et cet autre qui n’a même pas droit au rêve. Je pense à cette scène dans le métro où deux jeunes fracassent en une phrase les ambitions spatiales du pauvre Johnny. Un instant d’une violence terrible.
      Très envie de voir aussi la vision de Spielberg sur sa propre jeunesse d’apprenti cinéaste.

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  8. Superbe chronique. Bravo d’autant plus que, malheureusement, je n’ai pas été séduit par le film. Les éloges sont sans doute mérités mais pour ma part, j’ai trouvé le film assez plat. Le scénario me paraît assez faible. C’est un film d’atmosphère, sans doute, et je n’y ai pas du tout été sensible. J’ai été déçu car j’adore The Yards, La nuit nous appartient, Two Lovers…

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  9. Pingback: Armageddon Time, James Gray – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  10. Quelle modestie face à cette pluie, que dis-je cette avalanche de compliments !
    Il faudrait que je m’applique pour en mériter le quart du millième (je suis jalouse bien sûr) mais bon tu vois bien, moi ça débaroule comme ça peut et bim à la fin de l’envoi, je clique.

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  11. Hooo, il me tente beaucoup ce film! Tout à fait dans la veine de mes goûts.
    Je trouve qu’en vieillissant, Hopkins joue des rôles remarquables, profonds. Dans le dernier que j’ai vu, « The father », il nous plonge vraiment dans son monde.
    Pour faire court, c’est un IMMENSE acteur que j’adore 😉

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    • Je peux te confirmer qu’il est ici exceptionnel.
      Dimanche soir, Arte a diffusé un très bon documentaire (paraît-il, je ne l’ai pas encore visionné) sur Anthony Hopkins.
      J’espère que tu auras la possibilité de voir le Gray, et peut-être aussi le doc. 😉

      J’aime

    • Il y a sûrement encore un cinéma qui le joue à Londres.
      Mais parfois, quand on lit beaucoup de bien d’un film, il faut laisser un peu de distance pour faire retomber l’enthousiasme et le voir sans trop avoir toutes les louanges en tête.
      J’espère qu’il te plaira.
      j’attends le retour des Kurosawa avec curiosité.

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