PIERROT le FOU

Rimbaud warriors

« Qu’est-ce que c’est dingue ?
– C’est moi. »

Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo dans « A bout de souffle », Jean-Luc Godard, 1960.

Connaissez-vous Pierre Loutrel ? Un type charmant : alcoolique, criminel, brutal et déloyal, il débute une carrière de délinquant dès les années trente avant d’intégrer la Gestapo française et de commettre de nombreux crimes sous brassard nazi. Sentant le vent tourner, il finit par intégrer la Résistance en balançant quelques agents doubles. Après la guerre, il se fait connaître en tant que membre du sinistre « gang des tractions avant », devient « ennemi public numéro un » et rapidement surnommé « Pierrot le Fou ». « Je m’appelle Ferdinand ! » proteste avec véhémence Jean-Paul Belmondo dans le célèbre film signé Jean-Luc Godard. C’est pourtant l’adorable petit nom que lui a trouvé sa dulcinée Marianne au début d’une cavale échevelée et insensée qui débute avec le démon des armes et se termine sur la mer allée avec le soleil.

Michel Piccoli et Sylvie Vartan. Tels devaient être les deux interprètes du film imaginé par Godard et produit par Georges de Beauregard. Quelle erreur cela eut été ! Comment imaginer un couple mieux assorti que celui formé ici par Jean-Paul Belmondo et Anna Karina ? Lui ravive le souvenir de l’incontrôlable Michel Poiccard dans « A bout de souffle », toujours la cigarette au bec, prêt à l’aventure pour faire les « quatre-cents coups ». Elle est la muse du réalisateur, beauté gracile (« c’que t’es belle, ma pépée » fredonne ce qui est peut-être la voix de Cyrus Bassiak) et bien moins tape-à-l’œil que la Bardot qu’il vient de faire tourner dans « le Mépris ». Ensemble, ils lâchent la bride qui les retient dans une vie rangée : il laisse sans remord sa riche épouse italienne et ses deux enfants, elle fait le deuil sans regret d’un poste de vendeuse aux Galeries Lafayette.

Tous deux larguent les amarres pour foncer vers la mer, les vagues, le ciel, comme Van Gogh attiré par les paysages dorés, comme Cézanne inspiré par les reflets de l’Estaque. Plus belle est la vie paraît-il dans le midi, car dans Riviera il y a « vie ». Pour couronner le tout, Marianne s’appelle Renoir, et pour Godard (God Art) ça fait sens quand on connaît le père et le fils. Est-elle pour autant saine d’esprit ? Ce qui est sûr c’est qu’elle brûle d’amour pour son Pierrot, elle veut de l’action et de l’aventure. Elle a peut-être « les yeux d’Aucasin et Nicolette », elle n’en est pas moins une femme dangereuse, aussi habile au fusil à lunette qu’à occire un nain avec une paire de ciseaux. Et le sang de s’épancher sur les blanches chemises, de s’enfuir par le coin de la bouche, emportant avec lui les derniers souffles d’existence.

Godard a, depuis « une femme est une femme », fait l’expérience de la couleur, et celle-ci explose dans tous les coins de l’image, magnifiquement cadrée par l’opérateur tout-terrain Raoul Coutard. Elle éclate sur la robe écarlate de Marianne, elle se fond dans l’azur sur le masque de mort de Ferdinand. Elle fuse en Alpha Roméo bleue et elle rugit en Peugeot 404 rouge. Le Cinémascope qui prolonge leur ligne de fuite donne à cette belle échappée des airs de cinéma hollywoodien. « J’ai toujours voulu savoir c’que c’était exactement que l’cinéma » demande Ferdinand Griffon au cinéaste Samuel Fuller, un des invités vedettes, égaré comme lui dans une soirée d’un mortel ennui. « C’est un champ de bataille » lui dit le vétéran, et le canon de bientôt tonner dans les parages de ce remuant ménage. Godard ajoute à la romance le bruit du monde, de l’orage guerrier du Vietnam aux vents de la révolte algérienne.

Godard laisse traîner des mitraillettes dans le décor, attrape un cuirassé de la Marine française pour le mettre en toile de fond, met en scène la torture dans une sordide et ténébreuse affaire de trafic d’armes. OASis est inscrit en toutes lettres, preuve que Godard aime toujours autant les jeux de mots et les chapitres dans le désordre. Une astuce qui associe le nid provisoire des deux tourtereaux à des envies de sédition armée. Marianne et Ferdinand font figure de deux enfants turbulents qui veulent jouer à la guerre, prêts à partir pour un voyage au bout de la nuit, en route pour une saison en enfer. « Debout les morts ! » lance-t-elle avec légèreté, avant que le cadavre (de l’ancien propriétaire des lieux ?) n’apparaisse à l’écran. Plus tard, tels deux saltimbanques, ils divertiront les GIs de passage, lui en neveu de l’Oncle Sam, elle en nièce de l’Oncle Ho.

L’heure est grave certes, mais jamais à prendre au sérieux. L’insouciance domine le métrage et au fil de leur cavale, c’est comme si les chemins de traverse de la Nouvelle Vague se refermaient un à un sur eux. « Godard brûlait ses routes derrière lui. » a dit un jour Quentin Tarantino. « Pierrot le Fou », c’est effectivement une dead end, une apothéose, l’acmé (comme il est inscrit sur les explosifs des cartoons) d’une période. Bientôt, Godard partira en « Week End », tournera le dos à ces fantaisies de jeunesse, sempiternel homme contre. Quand il est au cinéma, il préfère le contre-champ, il filme la salle avec Belmondo comme spectateur, et même Jean-Pierre Léaud dans un coin du cadre. Dans « Pierrot le Fou », on fait d’étonnantes rencontres : Raymond Devos dans un port, Dirk Sanders sur une plage, László Szabó sur la route, Jean Seberg aux infos, un perroquet, un renard et une imitation de Michel Simon. L’auguste côtoie le trivial, littérature et BD convolent en un même élan, le roman classique tutoie le roman de gare, la ligne de chance rejoint la ligne de hanche, tout devient pop sous le pinceau de Godard.

Mais sous le soleil de la romance, finalement les liens se dessèchent. « Je commence à sentir l’odeur de la mort » pressentait déjà Ferdinand en arrivant dans le Sud. Lui plonge dans les livres mais elle voudrait mener la danse. Les histoires d’amour de Godard finissent mal, en général. Qu’importe, et même une interdiction aux moins de 18 ans par la censure n’empêcheront pas un million et demi de pré-soixante-huitards de se ruer dans les salles pour s’encanailler avec « Pierrot le Fou ». « « A bout de Souffle » est le manifeste de la Nouvelle Vague, « Pierrot le Fou » est sa révolution » écrit Noël Simsolo dans son « Dictionnaire de la Nouvelle Vague », et il n’a certainement pas tort. C’est un suicide cinématographique haut en couleur mais une explosion séminale, un souffle de liberté formelle qui interdit tous les interdits dans la fabrication d’un film. Audacieux et fougueux, tendre et hardi, beau comme tout : « Pierrot le Fou ! »

Et pour tous ceux qui redemandent, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture de l’excellent article de Strum sur « Pierrot le Fou » : https://newstrum.com/2017/09/20/pierrot-le-fou-de-jean-luc-godard-eclipses-du-recit/

33 réflexions sur “PIERROT le FOU

  1. Très beau film, chef d’œuvre… Je crois que je le préfère à « à bout de souffle ». Anna Karina est tout à fait géniale dedans, j’aime la séquence « qu’est ce que je peux faire ? Je sais pas quoi faire » et celle de Devos… Merci de cette chronique qui ravive de très bons souvenirs !

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    • Merci à toi Marie-Anne, qui partage avec Anna dans le film un prénom bleu blanc rouge. Tu ajoutes certes ton trait d’union qui ne déplairait sans doute ni à God-art, ni à Jean-Paul. 😉
      Blague (et bande) à part, je confesse que cette nouvelle vision du film m’a davantage enthousiasmé que la première fois. Il y a chez Godard, des films qu’il faut traverser plusieurs fois, à plusieurs âges de la vie. Je ne sais si je le préfère au formidable « A bout de souffle », mais je le trouve certainement plus solaire et fantaisiste.
      Très beau dimanche.

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  2. L’un des plus beaux films du monde que cette canaille de Godard reniait, non ?
    Quand je pense que cet article m’est dédié !!! Mais tu ne le cries pas à la face du monde, c’est bien ma ligne de chance tiens.
    En tout cas merci, c’est beau oui comme Rimbaud.
    Il avait tout mis dans ce film le Jean-Luc mais l’étrange idée de Sylvie Vartan lui avait été soufflée par qui ? Cela dit, peut-être aurait-elle fait des merveilles en traînant son ennui sur la plage, en donnant des coups de pieds dans les vagues, en marmonnant des « qu’est ce que jpeux faire…? », qui sait ?
    Le technicolor, la côte d’Azur, les chansons, l’imitation excellente de Michel Simon, et Jean Paul… tout me revient. Je vais me le rerere… faire !
    Et puis merde…

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    • Tu sais Godard était prêt à renier n’importe quel film juste pour ne pas être d’accord avec son interlocuteur. Sa femme Anne-Marie Miéville a même dit un jour : « Sur sa tombe, il faudra marquer : au contraire. »
      Tu as raison de dire que dans « Pierrot le Fou » il y a tout. Dans le dossier de presse, Godard écrivait d’ailleurs : « C’est un petit soldat qui découvre avec mépris qu’il faut vivre sa vie, qu’une femme est une femme et que, dans un monde nouveau, il faut faire bande à part pour ne pas se retrouver à bout de souffle. »
      Tu as bien fait de me dire que c’était ton Godard préféré.

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  3. Oui il n’hésitait pas non plus à ne pas être d’accord avec lui-même. Quel mariole de JLG. La phrase du dossier de presse, plutôt géniale, démontre aussi toute sa modestie mais pour avoir commis un tel film, il lui est beaucoup pardonné.
    Non seulement mon Godard préféré mais dans mon top ten de tous les films de tous les temps.

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    • Un de ses meilleurs rôles. J’y vois une sorte de préfiguration de son personnage du « Magnifique » puisqu’il joue ici aussi le rôle d’un écrivain, et on peut envisager sa cavale criminelle comme un fantasme romanesque qui part dans tous les sens. Certes Godard est peut-être moins fun que de Broca, mais on peut trouver chez « Pierrot le Fou » la même envie de briser les carcans pour vivre sa vie (pour reprendre un autre titre godardien) pleinement.

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  4. Quel film merveilleux. C’est effectivement l’acmé de la carrière de Godard pour moi. Il aurait pu (dû ?) s’arrêter là.

    Et quel beau post qui me rappelle que je ne l’ai pas vu depuis pas mal de temps et qu’il va bientôt être projeté au ciné à côté de chez moi.

    Et cet extrait du dossier de presse … hallucinant … où as-tu trouvé cela ?

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    • Merci beaucoup !
      Je suis bien d’accord, Godard aurait finalement pu s’arrêter là mais il a choisi d’explorer d’autres voies, parfois contre le cinéma lui-même. Il était un électron libre et aussi cela qui le rendait si à part.
      J’ai retrouvé cela en réécoutant une émission de Jean-Baptiste Thoret et Stéphane Bou sur Franc Inter consacrée à Godard. Elle était citée par l’un des deux. Ils étaient assez d’accord avec nous d’ailleurs pour dire que jamais plus ensuite Godard ne retrouvera cette fantaisie qui s’achevait avec l’explosion de Pierrot.

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  5. Un film que je n’ai peut-être pas tout à fait apprivoisé au premier regard, mais Pierrot est-il domptable ? Il me sera permis d’avoir un doute.

    Un film que j’adore, désormais, attaché à ma cinéphilie comme peu d’autres le sont. J’essaye que cette passion soit communicative. Au moins un peu… mais qu’est-ce que je peux faire ?

    Je le reverrai volontiers dans quelque temps, mais depuis le temps, justement, je me dis qu’il me faut ENFIN découvrir « À bout de souffle ». Le prochain pourrait toutefois être « Nouvelle vague ». Le connais-tu ?

    Belle chronique, mon prince, et au plaisir de découvrir d’autres Godard en ta juste compagnie.

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    • Salut Martin,
      Merci pour ce compliment. Et tu as raison, Pierrot ne se laisse pas apprécier si facilement et, comme toi, j’ai longtemps émis quelques résistances. Elles sont balayées avec cette dernière vision qui m’a enthousiasmé.
      « A bout de souffle » est un film qui lui aussi est une forte tête qui n’a pas l’intention d’attendrir qui que ce soit : « si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, … » tu connais la suite. Je serai curieux de connaître ton retour.

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