La MISSION

Il était une fois dans l’Ouest

(from left) Johanna Leonberger (Helena Zengel) and Captain Jefferson Kyle Kidd (Tom Hanks) in News of the World, co-written and directed by Paul Greengrass.

« C’est un rêve devenu réalité pour moi. Durant toute mes années de cinéaste, j’ai fait des films difficiles sur ce que nous sommes maintenant, j’ai fait des films divertissants sur des espions en fuite, toutes sortes de choses, mais je n’avais jamais fait de beau western classique. »

Paul Greengrass

Cela fait maintenant près de vingt ans que Paul Greengrass a quitté son île pour venir voir si l’herbe qui pousse sur le Nouveau Monde est plus verte que celle de son pays natal. Dans un style remué qui lui est très particulier (et parfois même reproché), il s’est depuis longtemps fixé un cap artistique, celui de se faire rapporteur au plus près du réel des soubresauts du temps présent : la sanglante répression d’un « Bloody Sunday» à Derry, l’effroyable massacre sur l’île d’Utøya un « 22 juillet », l’intervention américaine dans la « Green Zone » irakienne, et des prises d’otages dramatiques sur le « Vol 93 » ou sur le porte-conteneurs du « Capitaine Phillips ». En marge de ses films d’espionnage à succès, Greengrass se fait l’écho des « News of the World », et c’est dans le même esprit qu’il accepte « la Mission » que lui propose son fidèle captain. Lire la suite

Quelle drôle de gosse !

Mademoiselle D.

« Regardez autour de vous, dans la rue, les petites Danielle pullulent déjà, avec leur nez en l’air, leurs cheveux au vent, leurs talons plats, et ce petit air à la fois sage et provoquant. De toutes les « jeunes », c’est elle qui a le plus de personnalité. »

Benjamin Fainsilber, Cinémonde, 16 juillet 1936, n°404.

Il était une fois une petite fille impétueuse et fantasque qui voulait s’amuser à faire du cinéma. Tandis qu’elle entrait, un peu par hasard, dans ce métier qui commençait à peine à parler, elle mit un point d’honneur à ne jamais prendre les choses au sérieux. Mais le talent, ça ne trompe pas et il n’aura pas fallu cinq ans à Danielle Darrieux pour s’imposer comme la coqueluche du cinéma français, la grande vedette des fantastiques années 30 que s’arrachent auteurs et réalisateurs, l’espiègle qui sourit à ses admirateurs mais tire la langue aux journalistes trop insistants. « Quelle drôle de gosse ! » cette Danielle. C’est exactement ce que s’est dit Yves Mirande en écrivant pour elle ce scénario, bien vite mis en images par Léo Joannon. Lire la suite

COUP de TORCHON

Les jolies colonies de la France

« Quand nous nous sommes trouvés, Bertrand et moi, de chaque côté de la caméra, nous avons su que nous étions bien, l’un et l’autre, sur un plateau. »

Philippe Noiret, L’Express, 1989.

« – En Afrique ! Que j’ai dit moi. Plus que ça sera loin, mieux ça vaudra ! »

Louis-Ferdinand Céline, Le voyage au bout de la nuit, 1952.

Quelle heure est-il docteur Schweitzer ? Il doit pas être loin de six heures, nous entrons dans la forêt vierge. Faudrait être aveugle pour ne pas le voir ! Ici tout marche à l’envers : les crapules pullulent, les innocents crèvent, l’Afrique n’en a vraiment pas fini avec la douleur. Bientôt ce sera encore la guerre, il est grand temps de mettre un bon « coup de torchon », semble se dire Bertrand Tavernier. Et pour ce faire, il peut compter sur son ami Noiret qui se la coule douce aux frais du ministère. Il va bientôt cumuler les mandats : à la fois juge et assassin, investi d’une mission divine. Faut croire que Dieu est tombé sur la tête. Lire la suite

SE7EN

Meet John Doe

« Or, voici quel a été le crime de Sodome, ta sœur : l’orgueil d’être bien repue et d’avoir toutes ses aises s’est trouvé en elle et en ses filles, et elle n’a pas soutenu la main du pauvre et du nécessiteux. Elles ont été hautaines, elles ont commis des abominations devant moi, et je les ai supprimées quand j’ai vu cela. »

Le Livre d’Ezechiel, chapitre 16, verset 49.

« Oh mon dieu ! Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce qui se passe ? » Brad Pitt se souvient de sa réaction après les premières projections-test de « Seven », s’adressant à son réalisateur David Fincher. Des films noirs, des scènes de crime, des assassins à l’imagination tordue, on en a pourtant croisé bon nombre sur les écrans de la Fox. Mais il faut bien avouer que celui imaginé par le scénariste Andrew Kevin Walker dépasse en perversité et en abomination tout ce qui a pu être montré jusqu’ici. Il pousse les portes d’un véritable cabinet de curiosités dans lequel s’exposent avec une troublante obscénité toutes les douleurs du vice. Lire la suite

Thérèse RAQUIN

Rôle de drame

« À Thérèse j’avais donc dit « oui », et puis j’avais dit « non », et dans les fichiers des frères Hakim comme dans celui très bien tenu de Marcel Carné, je devais être classée sous la rubrique « Emmerdeuse qui ne sait pas ce qu’elle veut ».

Simone Signoret, La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, 1975.

Dans l’œuvre monumentale de Marcel Carné, on oublie souvent d’évoquer « Thérèse Raquin ». Le film pourtant reçut les honneurs de la critique fut accueilli chaleureusement par le public. Il finit même par faire rugir le Lion d’argent de la Cité des Doges. « Thérèse Raquin » c’est aussi un monument de littérature. Mieux que ça, c’est une institution, « fondée en 1889 » peut-on lire sur la vitrine du magasin où se reflètent une autre ville et une autre époque. « Une maison de confiance » est-il inscrit, où il se passe de drôles de choses tout de même dès que l’on s’aventure à l’étage. Lire la suite

La Vie et rien d’autre

La passion créatrice

« Quand j’avais vingt ans, j’ignorais si je parviendrais à devenir réalisateur mais aimer le cinéma et m’y dévouer corps et âme, je savais que c’était en moi. […] L’amour du cinéma m’a permis de trouver ma place dans l’existence. »

Bertrand Tavernier (1941 – 2021)

Il était né dans la ville des Lumière. Il n’y avait pas meilleur présage pour qu’il devienne cinéaste. Bertrand Tavernier était une institution, un Institut à lui seul, « un temple » dit même Philippe Torreton. Il a connu toutes les époques, il aura croisé les plus grands, incollable sur tous les genres, imbattable sur tous les continents du septième art. Il a voyagé à travers le cinéma français, et échangé avec ses amis américains. Peu à peu, le cinéphile est devenu cinéaste. Empoignant à son tour la caméra, Il a filmé Noiret, Marielle, Rochefort et Galabru, et puis aussi Huppert, Azéma et même Romy, sans oublier Keitel, Dexter Gordon et Tommy Lee Jones. « Il faisait des films car il avait la passion du cinéma » a réagi Jean-Baptiste Thoret. Comme il était la mémoire vive du cinéma, l’annonce de sa disparition fait l’effet d’un coup porté à la tête, elle assomme. On nous annonce que pour Tavernier, c’est « la mort en direct » alors que Bertrand, c’était « la Vie et rien d’autre », c’était le cinéma jusqu’au bout des yeux, c’était la passion créatrice. Lire la suite

Cléo de 5 à 7

Avec le temps

« Je dirai sans attendre que « Cléo de 5 à 7 » me paraît aussi important qu’ont pu l’être dans l’ordre du roman, « Mrs Dalloway » ou « la promenade au phare », Agnès Varda ou la Virginia Woolf du cinéma moderne. »

Jean-Louis Bory, ombre vive, éd. 10/18, 1973

Vivre, c’est une question de temps. Agnès Varda l’a vite compris, dès son deuxième film, elle joue contre la montre. « Cléo de 5 à 7 » c’est une heure et demie de la vie d’une femme, générique inclus. Le temps y est conté, chapitre après chapitre, il se synchronise à notre montre pour la chronique d’une mort annoncée. Peut-être. Lire la suite

BOUDU sauvé des eaux

La Seine et le clochard

« Boudu, longtemps avant la lettre, annonçait le mouvement hippie. Que dis-je, Boudu était le hippie parfait. »

Jean Renoir, Ma vie et mes films, 1974.

« Et je me disais que peut-être ces clochards célestes m’apporteraient la lumière. »

Jack Kerouac, Les clochards célestes, 1958.

Il porte une barbe épaisse et une chevelure bouclée et abondante. Il mène une vie d’errance et de liberté, il n’est prophète que de lui-même, Diogène sans tonneau, Moïse sans loi. « Boudu sauvé des eaux » vu par Jean Renoir, c’est une satire irrévérencieuse, un plaidoyer pour une vie sans contrainte, une ode à Michel Simon. C’est aussi une comédie dont la causticité se défie de l’usure du temps. Il faut bien reconnaître qu’il aurait été dommage de le laisser couler au fond de la Seine. Lire la suite

12 jours

Délires flagrants

« De l’homme à l’homme vrai le chemin passe par l’homme fou »

Michel Foucault, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, 1961.

« Sortez-moi de là ! » Cet appel au secours revient en boucle, dans les yeux et dans les mots de chacun de ceux qui se présentent devant le juge chargé de décider de leur hospitalisation sous contrainte. Mais qu’est-ce qu’être libre quand on est prisonnier d’une pathologie mentale pour laquelle on ne trouve pas d’issue ? Raymond Depardon a autrefois posé sa caméra dans un asile à « San Clemente », puis aux « Urgences » psychiatriques de l’Hôtel-Dieu de Paris. Le voici maintenant pour « 12 jours » à Lyon, avec sa femme Claudine Nougaret chargée de la prise de son, dans une salle d’audience de l’hôpital Le Vinatier, posté entre la camisole et le magistrat, à écouter leur dialogue de sourds. Lire la suite

ZODIAC

Psycho killer, qu’est-ce que c’est ?

« Dieu a créé certains hommes pour être des poètes, de certains autres il fait des rois ou des mendiants. De moi, il a fait un chasseur. »

Zaroff dans « The most dangerous game » de E. B. Schoedsack et M. C. Cooper, 1932.

« Where do we go when motive becomes elusive ? »

Mindhunter, saison 1, épisode 1, 2017.

Décembre 2020 : le Z340 vient enfin de révéler son contenu. Pour casser le code, ils s’y sont mis à trois : un logisticien belge, un mathématicien australien et un informaticien américain, pendant près de quatorze ans. « J’espère que vous vous amusez bien à essayer de m’attraper » écrit l’auteur pervers de ce message qui secoua l’Amérique des se7enties, qui mit en branle toutes les polices de Californie et défraya la chronique dans les rues de San Francisco. Derrière ce message se cache le « Zodiac », insaisissable tueur en série dont Robert Graysmith tira un livre-enquête, qui lui-même engendrera un film fascinant sous la gouverne de David Fincher. Lire la suite