L’argent de poche

Adieu monsieur l’instituteur

« La vie, c’est ni noir ni blanc, c’est gris, c’est lumineux. »

Jean-François Stévenin (1944-2021)

On connaissait sa tête mais il n’était pas le plus célèbre des acteurs français. Et peu savent sans doute qu’il avait réalisé trois films. Pourtant il connaissait la beauté du geste, la force des images, et tous ceux qui aiment Johnny savent qu’en revoyant « Mischka », il redescendra du ciel. Jean-François Stévenin, c’était une vie dédiée au cinéma, des leçons apprises chez Rozier, Rivette, Cavalier plutôt que dans les cours de HEC. Une vie à franchir les obstacles, une vie de Jurassien, de « Passe-Montagne », empreinte d’authenticité et de tendresse pour son prochain. Ce sont sans doute ces qualités qui ont conduit François Truffaut à lui offrir son premier vrai rôle au cinéma. Il crût en lui, comme aucun autre peut-être, au point de lui confier son « argent de poche ». Lire la suite

KAAMELOTT – premier volet

Triste sire

« Le peuple opprimé l’emportera finalement et résistera à la violence des envahisseurs. En outre, le Sanglier de Cornouailles viendra à leur secours : il foulera aux pieds les ennemis et leur brisera le cou. (…) Il sera célébré par la voix des populations et ses exploits fourniront matière aux récits des conteurs. »

Geoffroy de Monmouth, Histoire des Rois de Bretagne, XIIème siècle.

Armures rutilantes ou loques antiques, forteresses de carton-pâte ou châteaux-forts numériques, preux chevaliers à la noblesse d’âme ou mages à la solde d’une cour en déliquescence, échanges de répliques dans la langue de Shakespeare ou poèmes déclamés en françois du temps jadis, il existe autant de versions de la geste arthurienne qu’il y eut d’adaptations faites pour le cinéma. Si les anglo-saxons mènent largement au score, quelques Gaulois audacieux se sont risqués au royaume de Logres pour mettre la main sur le « Sacré Graal ». Eric Rohmer l’avait tenté en vers, Alexandre Astier s’y risquera dans une langue moins châtiée mais pas moins fleurie. Ce fut d’abord une blague déclinée en 458 épisodes pour la télé, puis une BD en neuf tomes. C’est aujourd’hui une fantaisie héroïque en forme de triptyque sur grand écran qui commence à « Kaamelott – premier volet » et annonce le retour du roi. Lire la suite

TITANE

La boule au ventre

« Le corps déformé de la jeune infirme, tout comme les corps déformés des automobiles accidentées, révélaient les possibilités d’une sexualité entièrement nouvelle. »

James G. Ballard, Crash, 1973

Il faut s’y habituer, lorsqu’on aborde une œuvre signée Julia Ducournau, il faut s’attendre à être remué. Son précédent film « Grave » avait marqué la pellicule, croquait le cinéma avec une rage bestiale tout en faisant rimer cinéma d’auteur avec film d’horreur. La jeune cinéaste a décidé de s’écarter encore un peu plus de la voie centrale, de prolonger l’exploration des chairs, du sexe, des identités variables et des corps inflammables en implantant une plaque de « Titane » sous la peau de son éprouvant nouveau film, histoire de voir de quel métal les gens sont faits. Lire la suite

La VIE AQUATIQUE

Le Cousteau dans l’eau

« C’est au creux d’une cicatrice que vit Bill Murray. Là, à mi-chemin entre son nez et sa bouche, dans cette demi-lune où s’incurvent les rêves, dans ce sourire inversé où s’échouent les mirages, cette balafre ambulante en forme de larme, d’où jaillissent des territoires engloutis, des poissons au visage d’enfant, des carcasses de navires sur lesquels des capitaines au sabre de caoutchouc, des trappeurs sous-marins, des prophètes sans dieu et autres chasseurs de nuages, tous ceux dont la quête d’un trésor prend la forme d’un rêve éveillé, ont choisi d’embarquer. Bill n’est pas un acteur. Il est un paysage. »

Alexandre Steiger, Sans Bill ni Murray, Editions Leo Scheer, 2020.

Des méduses phosphorescentes et des bancs de poissons roses, un iguane amphibie et une raie étoilée, des crabes rayés qui se disputent sur la plage et un bel hippocampe arc-en-ciel baignant dans un verre à champagne, le petit théâtre de « la Vie Aquatique » ne manque pas de récifs lorsqu’il est revisité par Wes Anderson. La faune qu’il observe est fort curieuse, pour le moins étonnante. Mais il ne se contente pas de rester en surface, il aime aussi sonder les profondeurs, visiter les épaves englouties qui gisent dans les abysses des personnages. En route pour un périple en miniature qui nous emmène au bout de la terre. Bienvenue à bord et vogue le navire ! Lire la suite

BENEDETTA

La chair et le sein

« J’ai toujours été très intéressé par les comportements sexuels. Qui ne l’est pas ? »

Paul Verhoeven

Il en aura mis du temps. Tourné voilà maintenant près de trois ans, « Benedetta », le tant attendu film de Paul Verhoeven, monte enfin les marches du Palais des Festivals avec son cortège de souffrance, de violence, d’exaltation et de polémique en puissance. Ce véritable chemin de croix parcouru par le film et son réalisateur n’ont fait depuis qu’attiser les attentes, exciter les espérances d’un landerneau critique chauffé à blanc par une simple affiche. Alors, Verhoeven, touché par la grâce de Dieu ou lubrique manipulateur ? Lire la suite

Les GOONIES

Pirate Donner

« Dick maîtrisait si bien ses films et était si doué dans de nombreux genres. Faire partie de son cercle, c’était comme fréquenter son entraîneur préféré, son professeur le plus intelligent, son motivateur le plus féroce, son ami le plus attachant, son allié le plus fidèle et, bien sûr, le plus grand des Goonies. C’était un enfant. Tout le cœur. Tout le temps. Je n’arrive pas à croire qu’il est parti, mais son rire rauque et chaleureux restera toujours avec moi. »

Steven Spielberg

D’abord on l’a mis dans une boîte : la télévision. Richard Donner a longtemps galopé près de Steve McQueen pour arrêter les desperados « Au nom de la loi ». Il a aussi écumé « les rues de San Francisco », percé « les Mystères de l’Ouest », basculé dans la « Twilight Zone » où il vécut des « cauchemars à 20 000 pieds ». Il faudra une « Malédiction » pour que sur grand écran vienne enfin l’avènement, faute de véritable baptême. Enfin sa carrière décolle vers les cimes, noble oiseau le jour, loup féroce la nuit, « Superman » du divertissement. Mais aujourd’hui, tous les chasseurs d’imaginaire, tous les corsaires de minuit, tous les « Maverick » au grand cœur et les « fantômes en fête » versent une larme fatale en pensant que le réalisateur des « Goonies » a rejoint Willy le Borgne au paradis des pirates et des îles aux trésors. Lire la suite

A BOUT PORTANT

Déjà mort

« A bout portant. Ça, je vous assure, ça caille le sang des amateurs de grand frisson. »

Lee Marvin, propos repris dans Marvin, the story of Lee Marvin, Donald Zec, 1978.

Au crépuscule de la vie, le temps est compté. Pour certains, résignés, il est vite épuisé et c’est toujours la mort à l’arrivée. Presque vingt ans après Siodmak, Don Siegel renvoie les « Killers » d’Hemingway au turbin pour une exécution « A bout portant ». Le réalisateur balaie les ténèbres germaniques de la première version, il chausse ses lunettes noires pour une adaptation au grand jour qui sent la poudre, la sueur et l’huile de moteur. Lire la suite

Les deux ALFRED

Start me up

« Je considère que nous nous emprisonnons nous-mêmes avec les objets, nous nous en servons mal. Avant, on fumait une clope pour se donner de la contenance, maintenant on sort son portable. Ce sont des trucs purement humains. Des petits doudous. »

Bruno Podalydès, propos recueillis par Victorien Daoût le 14/06/21 à Paris, interview disponible sur cultureauxtrousses.com

Des drones en panne qui jonchent les trottoirs de Paris, des voitures autonomes qui font des caprices, des montres qui bavardent, des téléphones qui se bécotent pour s’échanger des données : c’est le lendemain dystopique, farfelu mais pas si insensé imaginé et interprété par les frangins Podalydès dans leur nouveau film. Ils nous offrent un aperçu un peu plus vrai que nature de la société qui attend la next generation encore confite dans les langes d’une vie déconnectée. Tandis que Denis part au turbin, Bruno garde un œil bienveillant sur « Les 2 Alfred » qui nous passent le bonjour depuis leur berceau d’insouciance. Lire la suite

Les TUEURS

Assurance sur la mort

« En 1946, le malfrat ne représente plus la caricature de la réussite sociale à l’américaine, avec tout ce que cela peut comporter de secrète admiration pour le « rebelle prolétaire » ; il ne sert même plus à la revalorisation des « G-Men » et de l’ordre public suscitée par Hoover, ou à la reconstruction économique préconisée par Roosevelt. Appartenant à la couche moyenne, il n’a plus de justification en lui-même mais exprime directement la morbidité de cette couche. »

Hervé Dumont, Robert Siodmak, Le maître du film noir »,1981

« I did something wrong, once… » Tel sera l’ultime aveu de celui qui s’apprête à prendre huit balles dans la peau. Un destin perfide aura placé des chausse-trappes sur son chemin, l’invitant à faire le mauvais choix, à prendre la voie moins sûre, la plus périlleuse, celle qui conduit vers un piège sans échappatoire. Au carrefour de la mort, « les Tueurs » de Robert Siodmak donnent un diner aux réverbères qui vire au jeu de massacre dont la plupart des convives ne ressortiront pas indemnes. Lire la suite

NOMADLAND

Là-bas si j’y suis

« Il me semble que nous n’allons jamais nulle part. On va, on va. On est toujours en route. Pourquoi les gens ne réfléchissent-ils pas à tout ça ? Tout est en mouvement, aujourd’hui. Les gens se déplacent. Nous savons pourquoi et nous savons comment. Ils se déplacent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le meilleur moyen de l’avoir. »

John Steinbeck, Les raisins de la colère, 1939.

A l’écart des autoroutes encombrées, à bonne distance des métropoles urbaines agitées, vivent les nomades du XXIème siècle. Les trailers ont remplacé les tipis, les chevaux se sont changés en vans, et les territoires de chasse sont devenus des chaînes de production à cadence industrielle. La journaliste Jessica Bruder est allée à la rencontre de cette Amérique d’à côté pour mieux comprendre leur condition, leur motivation, leur philosophie. Toutes ces tranches de vie sont aujourd’hui réunies dans un film de Chloé Zhao, cinéaste déracinée en quête d’espace et d’humanité qui sillonne ce « Nomadland » à travers les yeux d’une âme solitaire. Lire la suite