PAT GARRETT et BILLY le KID

Knockin’ on heaven’s door

« Moi, ce qui me tire les larmes, c’est d’entendre le cœur de Sam battre avec douceur, apaisement, sérénité (eh oui !) dans la version director’s cut de Pat Garret and Billy the kid.
C’est vrai, cet homme était un vrai monstre, mais un monstre de tendresse. »

Alain Corneau, préface de Sam Peckinpah, la violence du Crépuscule, François Causse, 2001.

Parfois, quelques notes suffisent. Un lamento de guitare flotte sur l’horizon, quelques arpèges de soleil mexicain s’égrènent sur une photo sépia qui marque la fin d’une époque. « Times they are a-changin’ » chantait Bob Dylan sur un de ses vieux albums. La phrase est quasiment prononcée telle quelle lorsque « Pat Garrett & Billy the Kid » trinquent une dernière fois ensemble à la table de « Bloody » Sam Peckinpah, western magistral et mélancolique en forme d’adieu au genre, une élégie dans laquelle le chanteur apparaît et se sent tout petit. Lire la suite

MOURIR peut ATTENDRE

Jamais plus, jamais

« Non, ce n’est pas de la mélancolie, plutôt une forme de tristesse et énormément d’émotions mêlées. Ce sont quinze années de ma vie ! C’est énorme. Mais je suis ravi qu’on ait fait ce nouveau film, parce qu’il permet de régler tout ce qui était en suspens. Je crois que c’est la bonne façon de prendre congé. Qui sait ce qui va se passer… »

Daniel Craig dans Première n°504, février 2020.

Il fallait bien qu’il s’arrête un jour. Blofeld sous les verrous, le « SPECTRE » exorcisé, Daniel Craig avait décidé de se ranger des DB, de laisser son 007 à quelqu’un d’autre. Sous la pression de la productrice Barbara Broccoli, et la promesse d’un dernier chèque pour garantir ses vieux jours, il s’est laissé finalement convaincre : « Mourir peut attendre » pour le célèbre James Bond, le temps d’une ultime mission qui les rassemble toutes, un produit de synthèse distillé par Cary Joji Fukunaga qui ressemble à un bouquet de fleurs fanées déposé sur le marbre froid d’une tombe qui attend sa dépouille. Lire la suite

ELLE et LUI (1957)

Aux larmes, etc…

« Sam Baldwin : Elle veut me retrouver au sommet de l’Empire State Building. Le jour de la Saint Valentin.
Suzy : C’est comme dans le film.
Sam : Quel film ? »

Tom Hanks et Rita Wilson dans « Nuits blanches à Seattle » de Nora Ephron, 1993.

Au rendez-vous des cœurs serrés, l’adresse est toujours valide : au 350 de la 5ème avenue de New York, un ascenseur vous monte au septième ciel, là où se jouent les belles rencontres ou les infortunes de la vie. Dix-huit ans après avoir fait fondre les amateurs de mélodrame avec sa « Love Affair », Leo McCarey revient au sommet de l’Empire State Building pour une nouvelle version de « Elle et Lui » plus moderne, plus ample, plus colorée mais pas moins bouleversante. Le cadre change, mais pas la vue. Lire la suite

JASON et les Argonautes

Mythomane

« Je chante ces mers sillonnées pour la première fois par les illustres fils des dieux, et le vaisseau fatidique qui, dirigeant sa course à travers les écueils mobiles, osa voguer à la recherche du Phase, en Scythie, et qui se reposa enfin dans l’Olympe étoilé. »

Valerius Flaccus, les Argonautiques, proème, Ier siècle après JC.

Être dans le secret des dieux. Voilà bien une chose à laquelle l’être humain a longtemps aspiré et que le cinéma a fini par rendre possible. Dans la mythologie grecque, les dieux ont créé les humains pour se divertir. Après les avoir modelés à son image, le roi de l’Olympe leur insuffla la vie. Ray Harryhausen ne fit pas autre chose lorsqu’il anima à son tour les créatures qui peuplent les aventures épiques de « Jason et les Argonautes » sous la caméra de Don Chaffey. Lire la suite

DUNE (2021)

Rêve de sable

« Si l’on accepte le cinéma comme une passerelle entre le monde des songes et la réalité, et que ce rêve éveillé que propose l’adaptation de « Dune » s’inspire du roman et des trajectoires que nous avons collectivement empruntées, comme Frank Herbert, je ne peux qu’anticiper avec crainte les violences qu’inspirera une nature finalement acculée au pied du mur. De toute évidence, si nous ne modifions pas notre trajectoire, comme Paul Atréides, il nous faudra apprendre à nager dans des eaux étranges. »

Denis Villeneuve, préface de « Dune » de Frank Herbert, Robert Laffont, 2021.

« Tell me of your homeworld, Usul »

Chani in « Dune » de David Lynch, 1984.

Sous le sable ondulant du désert, nul ne sait la teneur du péril qui nous guette. Observant les effets des sables conquérants de l’Oregon, l’écrivain Frank Herbert avait préféré diriger sa plume vers un ciel rempli d’étoiles. De son regard perçant, il a entrevu un futur, celui d’une humanité déchirée par des enjeux de pouvoir, des ambitions galopantes, mais aussi l’espoir d’un réveil salvateur sur une planète asséchée de toute part. Le jeune Denis Villeneuve s’est saisi de ce rêve inscrit dans une Bible orange, il s’en est fait le film dans sa tête. Après des décennies de campagnes hallucinogènes, de conquêtes avortées, de voyages immobiles, de calendriers contrariés, le soleil se lève enfin sur Arrakis, l’ombre immense de « Dune » enfin nous submerge. Lire la suite

BAC Nord

Sacrifice de poulets

J’vais leur casser la tête fils
J’vais leur casser la tête fils
J’vais leur casser la tête fils
Y’a rien qui m’arrête
L’inspi viens de la barrette

Jul, La Bandite, 2019

« Le cancer qui ronge la ville, c’est la drogue ». Ainsi s’exprimait le président de la République en août dernier lors d’une opération reconquête des cités marseillaises. Comme un écho à ses propos, sortait sur les écrans du pays le film coup de crosse de Cédric Jimenez qui revient sur le scandale de la « BAC Nord », unité de choc borderline désavouée sous la précédente mandature. Sans chercher à redorer l’insigne, il dégaine des arguments qui frappent dans une guerre d’influence entre flics et truands qui montrent les dents. Lire la suite

DUNE (1984)

Prophétique Jihad

« — Ta religion peut-elle donc être réelle quand elle ne te coûte rien et ne comporte aucun risque ? Est-elle réelle dès lors que tu t’engraisses sur elle ? Est-elle réelle alors que tu commets des atrocités en son nom ? D’où vient que vous ayez dégénéré depuis la révélation originale ? Réponds-moi, Prêtre ! »

Frank Herbert, Les enfants de Dune, 1976.

Dans le passionnant documentaire de Frank Pavich « Jodorowsky’s Dune », l’artiste franco-chilien revenait sur ce moment où, pour faire son deuil, il s’était résolu à aller voir en salle le film réalisé par David Lynch, et contempler ce qui aurait dû être sien. Il évoque d’abord son dégoût de voir son inspiration galvaudée par un autre, puis sa crainte de se voir surpassé par un jeune cinéaste doué, et enfin son sourire et son soulagement à mesure que les scènes se succédaient à l’écran. « C’était horrible ! » lâche-t-il à demi-hilare. « Dune » de David Lynch ne serait donc pas ce chef d’œuvre SF qui devait chambouler l’ordonnancement de l’univers. Ce qui est plus surprenant, c’est que ce jugement lapidaire et définitif, le réalisateur du film n’est pas loin de le partager également. « Je considère ce film comme un échec tragique » peut-on lire dans un hors-série des Inrocks. Et c’est peu dire que la presse lui emboîtera le pas, invitant la plupart des spectateurs à passer au large de cette « adaptation éléphantesque ». Lire la suite

100 000 dollars au soleil

Les copains d’à bord

« Mon regret, c’est de ne pas avoir dirigé John Wayne, Clark Gable ou Spencer Tracy, mais j’ai eu la chance de travailler avec Jean-Paul Belmondo, qui, à lui seul, les résume tous. »

Henri Verneuil

 « Rien ne l’arrête, c’est une Berliet ! »

Slogan publicitaire, 1924

La mort rôdait depuis un moment, attendait patiemment son heure et puis, hop ! un coup de vent, et Belmondo s’effondre, « à bout de souffle ». La poisse pour Poiccard, il est parti « l’As des as », « Qu’est-ce que c’est dégueulasse. » Il est parti le cascadeur, le Morfalou, « le Guignolo », « Le Magnifique », « L’Animal ». Belmondo, c’était pourtant un sacré « Professionnel », dans les airs, sur les mers, sur les routes de partout et d’ailleurs, il était tout-terrain le Jean-Paul. Sur la route de Ouarzazate, dans les années 60, c’est l’embouteillage des tournages : Des cavaliers de Sir Lawrence aux 40 voleurs d’Ali Baba, en passant par les chars de « Patton », le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on aura vu passer du monde. Henri Verneuil s’insère dans la circulation, avec ses trois poids lourds sur l’affiche : Blier, Lino et Bébel bien-sûr, en route pour déposer « Cent mille dollars au soleil ». Lire la suite

TIGRE et DRAGON

A touch of King

 « Malgré toute la fascination que peut exercer l’idée de s’attacher constamment à un seul être, en dépit de tout ce qu’on peut avancer en faveur d’un bonheur qui dépendrait entièrement de quelqu’un en particulier, nous ne sommes pas faits pour cela — cela n’est pas réalisable — cela n’est pas possible. »

Jane Austen, raison et sentiments, 1811.

Ang Lee est un homme de trophées. Durant sa carrière, il a en a raflé toute une ménagerie en or : des Lions, des Ours, on l’a même fait Chevalier (des arts et des lettres). Quoi de plus naturel alors qu’il en passe par l’épée, et par son sens de la sensibilité, afin de rendre le plus bel hommage au genre martial qui a bercé son enfance. Ang Lee convoque « Tigre et Dragon » au sommet de la montagne pour une suite de passes d’armes à cœur perdu. Lorsque le Wuxia Pian rime avec Taïwan, il renaît des cendres du temps quitte à faire blêmir les maîtres de Hongkong. Lire la suite

FRANCE

La guignole de l’info

« Mon Dieu sauvez-nous de ceux qui sont fins, sauvez-nous de ceux qui savent la vie : mon Dieu sauvez-nous des imbéciles. »

Charles Péguy

« Television, the drug of a nation » : il y a plusieurs décennies de cela, un Disposable Hero nous mettait en garde sur l’usage toxique de cette lucarne ouverte sur le monde. Aujourd’hui les écrans sont partout, les chaînes innombrables, et à la télé se sont ajoutés les réseaux numériques, les alertes, notifications, murs d’informations… Comment ne pas s’y perdre ? C’est précisément ce que tend à démonter « France », dernier(e)-né(e) d’un Bruno Dumont à cran qui fracasse une image pieuse, celle d’une fausse prophétesse du petit écran, émiette son mal-être aux quatre coins de la guerre avant de plonger le tout dans le bain froid de son crincrin et de tous ses z’inhumains. Lire la suite