Le Petit Soldat (reprise)

Le chien errant

« C’est un personnage qui semble fatigué d’être jeune, qui a le charme de la jeunesse et en même temps, déjà, la lassitude et le désenchantement. J’avais l’impression que cette fatigue ne venait pas seulement du personnage mais de Michel. Ça m’a beaucoup séduite. Quand on s’est rencontrés sur « Beau Travail », quarante ans plus tard, ça a été un choc. Il venait avec ce passé, encore imprégné du rôle de Bruno Forestier, dont il se rappelait par cœur chaque réplique. Mais j’aurais du mal à en dire davantage : Michel est un type secret, toujours sur le qui-vive, qui a horreur de dépendre des autres et qui donne parfois l’impression d’avoir envie de se fuir. Sur le plateau de « L’Intrus », il a captivé tout le monde, mais personne n’a voulu percer son mystère. Michel Subor n’est pas le personnage de « L’Intrus », il est L’Intrus. »

Claire Denis, Le Monde, 03.05.2005.

Michel Subor, « Le Petit Soldat » de Jean-Luc Godard, « L’Etau » de Hitchcock ou « La bride sur le cou » de Vadim, et bien sûr « L’Intrus » pour Claire Denis, est parti errer sur d’autres terres le 17 janvier 2022.

Le CHARLATAN

Les lames du destin

« J’ai été déiste, unitarien, athée, presbytérien, et je suis actuellement ermersonien indépendant, et toujours à la recherche de ce que Dieu a bien pu vouloir pour moi. »

William Lindsay Gresham

Perle sombre et méconnue, désormais au programme du grand carnaval de l’étrange de Guillermo del Toro, « Nightmare alley » est d’abord un puissant roman de W. L. Gresham. Sous l’impulsion du producteur George Jessel, aux ordres de la Fox de Zanuck, il deviendra très vite un film d’Edmund Goulding, entre gothique de foire et drame psychologique, aux marges du Film Noir et du fantastique. Une véritable histoire de fou dans laquelle s’engage la star des studios Tyrone Power qui, fatigué d’être perçu comme l’éternel adonis, n’hésite pas s’allonger sur le divan de la psychanalyse pour prouver à tous qu’il peut être « le Charlatan ». Lire la suite

SPIDER-MAN

The evil web

« Tout le monde a un prix à payer pour ses actions, quelles qu’elles soient, et dans ma carrière, je me suis souvent retrouvé dans une position particulière où j’ai dû suivre mon cœur malgré les souhaits et les influences des autres. Je veux que le public puisse voir le film tel que je l’entends et ça veut parfois dire que l’on passe pour quelqu’un d’obstiné. Si c’est le prix à payer pour suivre sa vision, alors je fais tout pour suivre ma vision… »

Sam Raimi in Mad Movies n°166, juillet/août 2004.

Dans une pré-bande-annonce aujourd’hui disparue dans les tréfonds de la mémoire, une bande de braqueurs très pros s’enfuyaient en hélicoptère emportant avec eux un lourd magot. Ils se trouvaient vite stoppés dans leur folle cavale, pris dans une toile tendue entre les Twin Towers. Ce qu’ils ne savaient pas alors, c’est que les deux tours géantes allaient bientôt partir en fumée dans le plus terrible attentat commis sur le sol américain. Une surprise pour la Columbia qui dût adapter sa communication et repousser la sortie de son film, mais s’attendait-elle pour autant à l’engouement général qu’allait provoquer l’arrivée sur grand écran de leur « Spider-Man », premier de la toile ? Mais le plus inattendu reste peut-être la présence de Sam Raimi, dernier de la liste des prétendants au poste de réalisateur, chargé de faire jaillir de sa case le super-sauveur d’un monde sous la menace d’un péril terrifiant. Lire la suite

La Dernière Séance

Et le rideau sur l’écran est tombé

« Je suis dévasté. C’était un grand et merveilleux artiste. Je n’oublierai jamais la première de « La Dernière Séance ». Je me souviens qu’à la fin de la projection, le public s’est levé (…) pour applaudir pendant quinze minutes… Qu’il repose dans la joie pour l’éternité, en savourant le moment exaltant de nos applaudissements pour toujours. »

Francis Ford Coppola.

Après Bertrand Tavernier, c’est donc une autre mémoire du cinéma qui s’efface. Chantre d’une Nouvelle Vague à l’américaine, il était aussi la mémoire du vieil Hollywood. Peter Bogdanovich avait côtoyé les plus grands : Hitchcock, Hawks, Ford, Lang et surtout Orson Welles dont il était l’ami. Puis il s’était à son tour lancé dans la réalisation : « J’étais entré dans un drugstore pour acheter du dentifrice, et en jetant un œil au présentoir contenant les livres de poche j’en ai vu un dont le titre était « The Last Picture Show ». J’avais trouvé ce titre intéressant. Au dos du livre était écrit : « La vie de jeunes garçons au Texas ». Ça ne m’intéressait pas, aussi je l’ai reposé. » C’est l’acteur Sal Mineo qui finalement refila le bouquin à Bogdanovich lorsque ce dernier tapait l’incruste sur le tournage des « Cheyennes », et c’est Polly Platt, l’épouse du réalisateur qui le lut et convainquit son mari de le porter à l’écran. Peter Bogdanovich finit par adapter le livre. Pas de Monsieur Eddy pour nous inviter à « la Dernière Séance », mais un magistral Ben Johnson dans le rôle de Sam « the Lion ». Lire la suite

L’Homme qui tua la peur

Devine qui vient de nous quitter…

« À travers ses rôles révolutionnaires et son talent singulier, Sidney Poitier incarne la dignité et la grâce, révélant le pouvoir des films pour nous rapprocher. Il a également ouvert les portes à une génération d’acteurs. »

Barack Obama

Il a choisi l’aube de cette nouvelle année pour briser ses chaînes, dans la chaleur de la nuit. Sidney Poitier ne viendra plus diner. Acteur oscarisé et militant au côté du pasteur King, « Esclave Libre » pour Raoul Walsh, il restera dans l’Histoire d’Hollywood comme un précurseur, l’icône qui éveilla les consciences d’acteurs tels que Denzel Washington, de cinéastes comme Spike Lee. Au tout début de sa carrière, il fut aussi « l’Homme qui tua la peur », un petit film tourné sur les quais par Martin Ritt, avec un jeune Cassavetes pour partenaire. Lire la suite

The CARD COUNTER

Le roman d’un pécheur

Credit: Courtesy of Focus Features

« Que suis-je aujourd’hui ? Un zéro. Que puis-je être demain ? Demain, je peux ressusciter d’entre les morts, et, de nouveau, commencer à vivre ! Tant qu’il n’a pas encore disparu, je peux retrouver l’homme en moi. »

Fiodor Dostoïevski, Le joueur, 1866.

C’est comme un vieux fantôme qui refait surface. Paul Schrader n’a pourtant pas chômé depuis les années 80, époque où il remporta un certain succès en tant que cinéaste avec « American Gigolo », mais ses derniers films ont eu bien des difficultés à trouver la porte de nos salles hexagonales. Il avait jadis montré la route du « Taxi Driver » à son vieux compère Martin Scorsese, ce dernier lui indique le chemin des casinos en produisant « The Card Counter », chronique sombre et magnétique d’un joueur en quête de délivrance, qui écume les tapis verts pour éviter de broyer du noir. Lire la suite

Que la fête commence…

L’homme qui ne voulait pas être roi

« – Monseigneur, dit l’homme qui était près de lui, il en coûte pour être un grand prince, et celui qui veut commander aux autres doit d’abord se vaincre lui-même. Soyez fort jusqu’au bout, monseigneur, et la postérité dira que vous avez été grand.
 – Oh jamais je ne vous pardonnerai, monsieur, dit le régent avec un soupir si profond qu’il ressemblait à un gémissement, car vous avez tué mon bonheur. »

Alexandre Dumas, Une fille du Régent, 1845.

Dans la galerie des grands qui ont dirigé ce monde, on a vu passer une palanquée d’énergumènes. Les écrits d’historiens sont truffés d’anecdotes plus ou moins croustillantes sur les mœurs légères des princes de sang. Ainsi le régent Philippe d’Orléans, mal aimé des chroniqueurs, aura marqué les mémoires davantage pour ses orgies décadentes que pour sa capacité à gouverner dignement. Dans son deuxième film, Bertrand Tavernier nous invitait à dépoussiérer le tableau, à regarder l’Histoire autrement, au-delà des vitrines du musée, en remontant le temps jusqu’à ce « Que la fête commence… » Lire la suite

Un HEROS

Sac de nœuds 

« Andrea, à voix haute : Malheureux le pays qui n’a pas de héros.
[…]
Galilée : Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros. »

Bertolt Brecht, La Vie de Galilée, scène 13, 1938.

La vérité sort de la bouche des enfants paraît-il. Encore faut-il qu’ils puissent la dire car dans certains pays, ils n’ont même plus la force de parler. Et puis, qui les croirait ? Si les mots ont du mal à sortir face à Asghar Farhadi, les images et les situations parlent d’elles-mêmes pour défendre « un Héros », film dont la réputation semble mise à mal alors que le réalisateur questionne justement les promoteurs de l’exemplarité. Lire la suite

The POWER of the DOG

Par la peau du cuir

« Deliver my soul from the sword ; my darling from the power of the dog. »

Psaume 22:21, King James Bible, 1611.

A la lumière rasante d’une fin de journée, dans le relief accidenté d’un massif montagneux à l’heure où les troupeaux se rassemblent pour passer la nuit, parfois une forme apparaît. Les hommes qui s’installèrent à l’ombre des géants, dans les endroits reculés du sauvage Montana connaissent bien ce phénomène. L’écrivain John Savage également, mais il détestait cette région pour cette même raison. Il l’a d’abord traduit en mots, avant que la cinéaste Jane Campion ne le fasse en images. « The Power of the Dog » surgit parmi ces ombres vivantes, comme un aboiement sourd qui se fait entendre lorsque la caravane passe. Lire la suite

SPIDER-MAN : No Way Home

Watts the… ?

« Le temps, l’espace, la réalité : ces éléments ne sont pas linéaires. Ce sont des prismes reflétant une infinité de possibilités, dans lesquels un simple choix peut aboutir à d’innombrables réalités, créant autant de mondes alternatifs à ceux que vous connaissez. »

Monologue du Gardien dans la série « What if… ? », saison 1, 2021.

Tel l’Ulysse d’Homère, emporté par les courants contraires, Spider-Man n’en finit plus d’arpenter les chemins qui le ramèneront chez lui. Revenu d’une « Civil War », on l’a d’abord cru de retour au bercail dans « Homecoming », mais un mystérieux brouillard l’a finalement emporté « Far from home ». Toujours pris dans les rets du réalisateur Jon Watts, voici désormais « Spider-Man : No Way Home », aventure sans retour qui lui mettra, comme à tous les spectateurs, l’esprit sens dessus dessous. Lire la suite