Que la BÊTE MEURE

Règlement de compte

« Chacun est exposé à perdre un être cher, plus proche qu’un ami, un frère sorti du même sein, un fils : la part une fois faite aux pleurs et aux sanglots, il s’en tient là ; les Parques ont fait aux hommes un cœur apte à pâtir. Mais, à celui-là, il ne suffit pas d’avoir pris la vie du divin Hector ; il l’attache à son char, il le traîne tout autour du tombeau de son ami. Ce n’est là ni un beau ni un bon parti. »

Homère, L’Iliade, Chant XXIV, VIIIème siècle avant JC.

L’humanité est faite de gens aimables et d’autres haïssables, de personnes dures et de personnes douces. Il y a des êtres si bons qu’ils font l’objet d’une véritable vénération, et d’autres si odieux qu’ils en inspirent des envies de meurtre. « Que la bête meure » proclame le film de Claude Chabrol, condamnation sans appel pour un homme des plus ignobles, coupable d’un crime des plus abjects. « Je n’y vois pas d’abjection » répondit toutefois Jean Yanne après que Chabrol lui a proposé le rôle, car il sait bien que, face à lui, tout le monde n’est pas si beau, tout le monde n’est pas si gentil. Lire la suite

Le GRAND SILENCE

Un homme et une balle

« Être une page blanche, partir de rien, du silence. Dès lors on n’a pas besoin de faire beaucoup de bruit pour être écouté. »

Jean-Louis Trintignant (11.12.1930 – 17.06.2022)

Comme une balle. Au volant de son bolide, Jean-Louis Trintignant filait à tombeau ouvert dans « un homme et une femme ». Cet acteur majeur du cinéma français avait la passion de la vitesse. Sous son timbre doux comme l’agneau, l’orgueil chevillée au corps. Bourreau des cœurs, il était là quand « Dieu créa la femme », puis il nous a raconté sa « Nuit chez Maud », tout sauf un « Conformiste », n’en déplaise à Bertolucci. Tout au long de sa vie, il a dû faire bien des embardées, parfois vers le succès (grâce à Lelouch, Gavras, Haneke), d’autres vers le drame. Il disparaît à 91 ans, après une vie bien remplie. Maintenant, c’est « le Grand Silence ». Lire la suite

L’Armée des Ombres

Mauvais souvenirs, soyez pourtant les bienvenus

« Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

Jean Paulhan, « l’abeille », Les Cahiers de la Libération, n°3, février 1944.

La France a connu bien des heures sombres. Le cinéma s’en souvient. Alors que les troupes d’Hitler défilent dans Paris, que le Maréchal Pétain accepte les conditions indignes d’un Armistice avec l’ennemi, avant de se voir octroyé les pleins pouvoirs par l’Assemblée Nationale, chez bon nombre de Français, l’espoir s’éteint. Des choix tragiques qui vont pousser certains à faire des choses dégueulasses. « Mauvais souvenirs, soyez pourtant les bienvenus… vous êtes ma jeunesse lointaine. » Cette phrase de Courteline, Jean-Pierre Melville choisit de la placer en exergue de son adaptation de « l’Armée des Ombres », un film immense porté par l’impérieuse nécessité de ne jamais oublier, de ne plus se taire sur la réalité de ce qui s’est fait ou ce qu’on a été contraint de faire. Lire la suite

La Femme Infidèle

« Les rois devraient être immortels »

« La mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage. »

Jean de la Fontaine, La Mort et le Mourant, livre VIII, 1678.

Ces vers qu’il prononçait de sa voix vieillissante, usée, étouffée, il ne les dira plus. On disait de Michel Bouquet qu’il avait le « sens du silence », un silence qui en imposait assurément et qui, lorsqu’il est parti, a envahi les planches, les coulisses, et les plateaux de tournage. Dans le souvenir de ceux qui l’ont vu, et plus encore dans celui de ceux qui l’ont connu, cette « voix de cerveau » (selon les mots de Denis Podalydès) résonnera à jamais, à travers « Nuit et Brouillard ». Elle continue de servir ses auteurs préférés, les Ionesco et les Pinter, les Anouilh et les Beckett, et puis Molière évidemment. Elle ne perdra jamais rien de son charme discret dans l’incarnation de la bourgeoisie rance qui faisait le miel des films de son grand ami Claude Chabrol. Avant de finir saucé par le « Poulet au Vinaigre », il fut d’abord son Charles, le mari trompé de « la Femme infidèle », le regard rempli d’amour pour les beaux yeux gris de Stéphane Audran, à propos de laquelle il disait noblement : « je ne tourne pas avec la femme du metteur en scène, je tourne avec une actrice remarquable ». Lire la suite

La PISCINE

Vers le bleu

« Je décide de demander à Jean-Claude Carrière, le scénariste de Pierre Etaix, de Bunüel, de Louis Malle, d’écrire le script. Qui peut mieux que lui, me semble-t-il, traduire l’ambiguïté des personnages dans ce huis-clos. Il me donnera plus : je découvre, très vite, un merveilleux complice. »

Jacques Deray, J’ai connu une belle époque, 2003.

Avant de n’être que le brave artisan chargé de façonner quelques véhicules de gloire pour les vedettes du cinéma français, Jacques Deray réalisait « la piscine ». C’est à cette occasion qu’il fit la connaissance de Jean-Claude Carrière, un « conteur » immensément talentueux qui deviendra son partenaire durant cinq films. « C’est un homme de style » disait le scénariste à propos du metteur en scène, témoignant d’une amitié sincère qui les liera sur des projets communs près d’une décennie durant : « Borsalino », « Le Gang », « un homme est mort », « un papillon sur l’épaule », sans compter bien sûr ce grand rectangle bleu arrosé de soleil. Lire la suite

BEATRICE CENCI

La passion Béatrice

« Ah ! Mon dieu ! Se peut-il que je doive mourir de manière si subite ? D’aller si jeune sous la pourriture sombre et froide du sol grouillant de vers, clouée dans l’espace étroit d’un cercueil ! (…) Qui est-il jamais revenu nous enseigner les lois du royaume ignoré de la Mort, peut-être aussi injustes que celles qui maintenant nous chassent, ah ! Vers quoi, vers quoi ? »

Percy Bysshe Shelley, The Cenci, 1819

Le visiteur qui parcourt les salles du Palais Barberini à Rome, s’émerveillera certainement des chefs d’œuvre de la Renaissance italienne qui en ornent les murs. Entre Judith décapitant Holopherne sous le pinceau du féroce Caravage et l’impudique Fornarina signée Raphaël, il pourra s’attarder, tel Stendhal lors de son passage en ces lieux, sur le portrait d’une jeune femme à la chevelure enturbannée, dont le regard perdu semble celui d’une « pauvre fille de seize ans qui vient de s’abandonner au désespoir. » Cette toile incontournable de la Galleria Nazionale d’Arte Antica, œuvre de Guido Reni, représente supposément « Béatrice Cenci » juste avant sa décapitation sur ordre du pape Clément VIII, un pontife qui portait, ma foi, fort mal son prénom. Lire la suite

Au Service Secret de Sa Majesté

Lady Diana

« Mesurer la distance entre vous et le rôle, et remplissez cette distance, remplissez-la par la vérité. »

Diana Rigg (1938-2020)

Peel, Emma Peel. Voilà une femme qui ne s’en laissait pas conter. « Ce ne sera pas trop dur pour vous Madame Peel ? » lui demandait le flegmatique homme au chapeau melon. « Rien n’est jamais trop dur pour moi. » répliquait-elle, sûre de son fait. Elégante et redoutable, Diana Rigg s’est forgée une carrière, à la force du caractère, du petit au grand écran. A jamais, elle sera la side-kick la plus dangereusement vôtre, Avengers en bottes de cuir. Suivant les pas d’Honor Blackman, elle sera à son tour engagée « Au Service de Sa Majesté », sous la conduite du réalisateur Peter Hunt, sous la houlette d’un agent qu’on ne vit qu’une fois. Lire la suite