Leave no Trace

Allumer un feu

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« Je suis parti vivre dans les bois parce que je voulais vivre en toute intentionnalité ; me confronter aux données essentielles de la vie, et voir si je ne pouvais apprendre ce qu’elles avaient à m’enseigner, plutôt que de constater, au moment de mourir, que je n’avais point vécu. »

Henry David Thoreau, Walden ou la Vie dans les Bois, 1854.

La civilisation humaine, pareille à celle des abeilles, s’est bâtie sur l’effort collectif, où chacun est à sa place, tel un rouage indispensable à la survie de l’espèce. D’autres comme Will et sa fille ont au contraire choisi de la jouer solitaire, de se fondre dans la nature sans laisser de traces. « Leave no trace » est le titre du troisième long métrage de Debra Granik, c’est aussi le nom d’un programme qui invite les campeurs à respecter l’environnement, pour vivre en harmonie avec la Nature. Lire la suite

A Star is Born (2018)

Rock’n’roll suicide

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« But I think more than I ought to think
Do things I never should do
I drink much more that I ought to drink
Because it brings me back you »

James H. Shelton, Lilac Wine, 1950.

« Cette histoire est faite pour être racontée tous les vingt ans. »

Barbra Streisand

A Hollywood comme ailleurs dans le monde spectacle, la célébrité aspire à l’éternel retour, histoire de prolonger la gloire d’un dernier quart d’heure. Mais en guise d’ultime tour de piste, c’est parfois un retour de bâton. Les films sont comme les artistes, ils ne renoncent jamais, ils font l’objet de revisites, de reprises, de variations sur un même thème. Les arrangements changent, la mélodie reste : « A Star is Born », et on démarre une autre histoire. La réalisation dans une main, le médiator dans l’autre, Bradley Cooper tente une ballade sentimentale sur le devant de la scène, longin’ for a change, pour mieux faire fondre son cœur de rockeur sous les vibratos d’une Lady dont il serait Gaga.

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AMANDA

Le stade de Wimbledon

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« Elvis a quitté le bâtiment. Je veux être franc avec vous. Vous le savez. Il a quitté le bâtiment. Il a quitté la scène, il est sorti par derrière avec les policiers, et maintenant il est parti. »

Horace Logan, Shreveport, Louisiana, December 15, 1956.

Dans la vie, il est des dates marquantes. Et parfois, certaines sont aussi vouées à marquer l’Histoire. Il va sans dire que les attentats du 13 novembre 2015 ont profondément bouleversé les esprits, frappant au cœur la quiétude des citadins, sonnant le glas de l’insouciance du Parisien. Petit gars de Sèvres, Mikhaël Hers en fut forcément ému, habituellement si attaché à la douceur de vivre, nourri au miel de la pop music et de la grande littérature, dont le cinéma était jusqu’alors baigné de songes mélancolieux comme il s’en invite parfois sur les terrasses ensoleillées les dimanches en fin d’après-midi. Tandis que Paris pleure ses morts, dort une petite orpheline qui s’ignore. Il l’a prénommée « Amanda ». Saura-t-il, comme à nous, lui redonner le sourire ? Lire la suite

Sale temps à l’hôtel El Royale

Incidents de frontière

BAD TIMES AT THE EL ROYAL

« J’entendis la cloche de la Mission
Et je pensai au fond de moi,
« C’est le paradis ou l’enfer »
Elle alluma alors une chandelle et me guida
Je perçus des voix au fond du couloir, il me semblait qu’elles disaient…»

The Eagles, Hotel California, 1977

Bienvenue à l’Hôtel El Royale ! Idéalement situé à la lisière du Nevada et de la Californie, partagé entre le chaud soleil de la côte Ouest et l’espoir d’une aventure à l’Est, ce charmant lieu à la décoration vintage et au confort sixties vous accueille pour un séjour de quelques heures en compagnie d’une poignée de clients de passage. Boissons et en-cas sont en libre-service dans le hall de l’établissement, ainsi que le juke-box dernier cri entièrement automatique qui vous permettra d’ambiancer les lieux selon votre humeur du moment. Vous trouverez toujours de la place à l’hôtel El Royale, « such a lovely place » dirait la bande à Glenn Frey, le réalisateur Drew Goddard s’en est assuré. Mais plus le temps passe, plus les nuages s’amoncellent et nous préparent un « sale temps à l’Hôtel El Royale », comme on en a peu vus récemment en salles.

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SOLO : a Star Wars Story

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« Vous êtes venu dans cette casserole ? Vous êtes plus brave que je ne pensais. »

Leïa à Han Solo in Star Wars, George Lucas, 1977

Si l’on remonte à une époque lointaine, très lointaine, à l’occasion d’un de nos voyages galactiques, il a pu nous arriver de croiser la route d’un bandit charmeur, d’un flibustier au grand cœur repéré pour ses talents de jeune conducteur. En une trilogie enlevée, il aura convoyé une princesse et un blondinet vers la victoire de la bonne cause. Passé un ultime épisode en forme de baroud d’honneur, Harrison Ford a définitivement remisé sa veste, son air goguenard et ses « American Graffiti » au placard d’« Indiana Jones », laissant le champ libre à son vieux camarade Ron Howard de conduire en « Solo » un nouveau flash-back sur la « Star Wars Story ». Mais en voulant exploiter le filon toujours plus près des fondations du mythe, Han, cher Han, ne vois-tu rien venir ? Lire la suite

ROMA

Et le ciel, et la Terre

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« I have been here before,
But when or how I cannot tell:
I know the grass beyond the door,
The sweet keen smell,
The sighing sound, the lights around the shore. »

Dante Gabriel Rossetti, Sudden light, 1863

« Rien ne dure sans fin ; nul souvenir, si intense soit-il, qui ne s’éteigne. »

Juan Rulfo, Pedro Páramo, 1955

Trouver le lien qui unit le ciel et la terre, ce fil invisible qui met l’homme en résonnance avec le cosmos, avec les forces invisibles de l’univers, telle semble être la quête métaphysique conduite par Alfonso Cuarón à travers son cinéma. Pour ce faire, il explore tous azimuts, tout droit vers « les grandes espérances » ou dans un futur sans perspective (« les fils de l’homme »), dans les arcanes d’un monde magique (« le prisonnier d’Azkaban »), se projète en orbite, aux frontières du néant (« Gravity »), avant de revenir en ce bas monde. Cuarón a fait le tour de la terre, et c’est désormais le cercle de l’intime qu’il referme, à l’aventure de ses souvenirs, au cœur des douleurs et des bonheurs passés. « Amarcord » disait Fellini, alors il se souvient de sa « Roma ». Lire la suite

Une affaire de famille

Nobody knows

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« Quand tout va bien, on suit son chemin sans trop penser à ceux qui vous accompagnent, mais quand tout va mal, quand on se sent dans une mauvaise voie, surtout quand on est vieux, c’est-à-dire sans foi dans le lendemain, on a besoin de s’appuyer sur ceux qui vous entourent et on est heureux de les trouver près de soi. »

Hector Malot, Sans Famille, 1878

« C’est l’histoire d’une famille, l’histoire d’un homme qui tente d’assumer son rôle de père et, plus encore, le récit initiatique d’un jeune garçon. »

Kore-eda Hirokazu

Être né quelque part pour celui qui y est né est toujours un hasard. Mais qui n’a pas rêvé un jour de pouvoir choisir ses parents ? Cette idée a sans doute traversé plusieurs fois l’esprit du réalisateur japonais Hirokazu Kore-eda, lui qui grandit entre mère et sœurs, marqué par le souvenir d’un père régulièrement absent. Devenu cinéaste, il en fait « Une affaire de famille », thème récurrent qui traverse une œuvre reconnue, un fait de société qui devient même le titre d’un film couronné d’une Palme d’Or et gratifié d’un accueil critique très largement élogieux. Lire la suite

COLD WAR

Loin de toi

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« Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis. »

Romain Gary, La promesse de l’Aube, 1960.

« Quand je pense à mon pays, j’exprime ce que je suis, jetant l’ancre sur mes racines » dit un jour un Polonais béni de Dieu. Comme pour lui, la Pologne n’a jamais cessé d’habiter les pensées de Pawel Pawlikowski, cinéaste de l’exil et des âmes déchirées. Sur le pré-carré du grand écran de ses nuits en noir et blanc, il retend le rideau de fer pour mieux déterrer la « Cold War » des archives documentaires, passe le check-point des sentiments quitte à oublier d’en réchauffer les braises. Lire la suite

Mademoiselle de Joncquières

Ô Marquis, si tu savais…

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Contre l’amour, voulez-vous vous défendre ?
Empêchez-vous de voir et d’entendre
Gens dont le cœur s’explique avec esprit,
Il en est peu de ce genre maudit,
Mais trop encore pour mettre un cœur en cendres,
Il en est peu de ce genre maudit.

Madame Deshoulières, Contre l’amour, XVIIème siècle

Il est de bien jolies fleurs qui ne se laissent aisément saisir, car elles sont en premier lieu destinées au simple plaisir des yeux. Mais le désir de certains hommes ne souffre qu’elles demeurent hors d’atteinte. Gare alors à l’épine invisible qui pourrait endolorir le hardi cueilleur. C’est peu ou prou de cette belle manière qu’illustre avec une infinie élégance Emmanuel Mouret lorsqu’il s’éprend de « Mademoiselle de Joncquières », une de ces belles dames du temps jadis, pièce centrale d’un échiquier autour duquel ne gravitent pas toujours les meilleures intentions. Le petit théâtre costumé est prêt à entrer en scène, que la fête commence ! Lire la suite

Halloween (2018)

Voici le temps de l’assassin

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– On est au cœur du Mal, mon commandant.
– On n’est pas là pour philosopher, Carpentier !

Bruno Dumont, P’tit Quinquin, 2014

Chaque année, à la même époque, lorsque les feuilles mortes se ramassent à la pelle et que les yeux des citrouilles s’allument au perron des chaumières, on ressort les mêmes épouvantails. Parmi ceux-ci, l’assassin masqué d’« Halloween » enfanté par John Carpenter s’impose comme la figure primordiale, dont le masque cryptique et livide est, au fil du temps, devenu objet d’étude, de frisson, de fascination, de vénération. H20 marquait le temps des retrouvailles en étreintes sanglantes, H40 sonne le glas des révélations tonitruantes. Balance ton masque Michael, on t’a reconnu. Fini d’aller tripoter les baby-sitters sous prétexte de friandises. Ni vu, ni connu, je t’embroche. Lire la suite