Les OISEAUX de PASSAGE

Mauvaise herbe

pajaros-de-verano-2

« Neruda s’endormit à l’instant et se réveilla dix minutes plus tard, comme les enfants, au moment où nous nous y attendions le moins. Il apparut dans le salon, en pleine forme, le monogramme de l’oreiller imprimé sur sa joue.
« J’ai rêvé de cette femme qui rêve », dit il. »

Gabriel Garcia Marquez, Me alquilo para soñar in Douze contes vagabonds, mars 1980.

« Faire du cinéma est une aventure. Le voir devrait l’être aussi. »

Ciro Guerra

Depuis que le monde est monde et que l’homme est homme, les rêves traversent le sommeil des âmes endormies. Temps forts revécus, passés ressassés dans l’entonnoir du subconscient, certains y voient des clefs offertes par les défunts pour préparer l’avenir, présages pour qui sait décrypter un langage de signes façonné durant des millénaires. Sorciers (et surtout sorcières) de la tribu des Wayuu qui peuplent la péninsule de Guajira possèdent encore ce don, Ciro Guerra et Cristina Gallego le savent bien, et en cinq chants qui accompagnent « les oiseaux de passage », ils capturent leur complainte dans l’ombre et la lumière de leur caméra. Lire la suite

Publicités

Us

Les enchaînés

us-01

« Malgré ta lutte pour rester en vie
Ton corps commence à frissonner
Aucun simple mortel ne peut résister
Au Mal du Thriller. »

Michael Jackson, Thriller, 1982

« Tout le monde aime avoir peur »

Alfred Hitchcock

« Votez pour moi, vous n’avez rien à perdre » scandait en direction de l’électorat afro-américain le candidat Trump dans un de ses meetings de campagne. A défaut de lui donner crédit, on pouvait encore, à cette époque, s’amuser de la rhétorique sans vergogne d’un milliardaire excentrique qu’on n’imaginait sûrement pas à la tête du pays. Depuis, un autre comique s’est écrié « Get out ! », avertissement on ne peut plus clair que l’amuseur Jordan Peele lance à ses frères de couleur qui croient encore à une possible union des peaux. Cette unité fracturée est également au cœur de son nouveau film « Us », deux lettres pour une double interprétation, qui interrogent l’identité d’une nation à travers les yeux d’une petite fille noire en quête d’elle-même. Sans un mot, elle nous entraîne dans les sous-sols de la peur. Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi ce silence ?

Lire la suite

CAPTAIN MARVEL

Top girl

captain marvel 1

« Hé toi, qu’est-ce que tu regardes ?
T’as jamais vu une femme qui se bat ? »

Clara Luciani, la Grenade, 2018.

L’heure est grave. Alors que la moitié des surhommes chargés de défendre notre planète ont été désintégrés en un claquement de doigts, que leur dieu-père s’est définitivement éteint dans sa quatre-vingt-seizième année, un signal de détresse lancé vers l’infini devient soudain l’ultime espoir des fans en deuil. L’écurie aux grandes oreilles qui s’apprête à clore un cycle de plus de dix ans, comprend enfin que l’avenir de l’homme dépend plus que jamais de ces dames. Et pour perpétuer la lignée de ses héros en péril, elle en appelle à sa belle étoile, à son nouveau Captain. Dirigée par Anna Boden et Ryan Fleck, équipage mixte au commande de ce vaisseau bleu, rouge et or, Miss « Captain Marvel » déboule comme un bolide dans un contexte transitionnel, entre une « Infinity war » traumatisante et une « End game » on ne peut plus indécise. Lire la suite

Le CHANT du LOUP

A la trace

le-chant-du-loup4

« Allo… Dimitri ? (…) Vous vous rappelez ce qu’on a dit en cas de problème avec la bombe ? La bombe, Dimitri. La bombe à hydrogène. »

Peter Sellers in « Doctor Strangelove », Stanley Kubrick, 1964

En surface, rien n’y paraît. Mais plusieurs dizaines de mètres sous les eaux, ça remue, ça vibre, ça résonne. C’est en-dessous, dissimulée dans les profondeurs océaniques, qu’est tapie notre force de dissuasion. Invisible et silencieuse, elle porte la mort. Antonin Baudry, qui a jadis navigué au sein du « Quai d’Orsay », s’y connaît en prédateurs sous-marins. Toujours à l’écoute du bruit du monde, cette fois il traque « le chant du loup ». Aidé de la fine fleur de la Marine Nationale, il filme en immersion ces soldats inconnus qui, pour que nous vivions heureux, vivent cachés.

Lire la suite

GRÂCE à DIEU

Le servant écarlate

grace-a-dieu1

« On lui amena aussi les petits enfants, afin qu’il les touchât. Mais les disciples, voyant cela, reprenaient ceux qui les amenaient. Et Jésus les appela, et dit : Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas ; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. »

Luc XVIII, 15-16

Depuis le haut de la colline, elle regarde la ville. La nuit, quand tout le quartier se fond dans le silence et l’obscurité, elle s’illumine, dominatrice et orgueilleuse. Mais aujourd’hui, Notre-Dame de Fourvière est sous les spotlights, et sa lumière fait tâche dans le regard des victimes d’un prêtre pédophile. Alors que Jean-Paul s’est toujours assis sur ces accusations, que Benoît a entamé le mea culpa, François entend faire le ménage, et Ozon se targue d’en faire un film. Il prend au mot son Primat des Gaules et, « Grâce à Dieu » les faits au cinéma ne sont pas encore prescrits. Lire la suite

GREEN BOOK

Steinway to hell

L to R: Viggo Mortensen and Mahershala Ali in GREEN BOOK

Je franchis gués, ruisseaux, rochers, ravins bourbeux.
Je vais au flanc des monts par le chemin des bœufs.

Victor Hugo, En voyage, Tome II, ed. 1910.

Victor Hugo fut un grand voyageur, griffonnant sur des carnets ses impressions à chaque étape : Normandie, Suisse, Belgique, Luxembourg, Jersey et Guernesey, il n’a pourtant pas poussé jusque « sur les routes du Sud », celles du Nouveau Monde, celles qui sentent encore l’esclavage, le racisme et le fried chicken. Un de ses homonymes s’en est chargé pour lui, un siècle plus tard, il a tout compilé dans son « Guide Vert de l’automobiliste Noir », bien utile pour tout voyageur « de couleur » en quête de lieux hospitaliers lui permettant de se restaurer et de passer une nuit tranquille. Désolidarisé de sa fratrie d’origine, Peter Farrelly signe sa version du « Green Book », une mise à jour arrangée d’un singulier périple qui rapprocha un Jazzman en tournée de son guide déroutant. Lire la suite

La MULE

Dans le jardin du bien et du mal

la_mule_4

« Le souvenir que je garde d’Eastwood, c’est celui de sa veine temporale, sur la partie droite du front (…) La veine temporale d’Eastwood fait partie de son charme, lui donne plus de caractère. A chaque nouveau film, j’attends impatiemment l’évolution de cette veine. »

Luc Moullet in « Clint Eastwood, un géant à Hollywood », les Inrocks2, 2011.

La dernière fois qu’on l’avait vu dans un de ses films, c’était entre quatre planches, alors qu’il remisait au garage sa « Gran Torino » et mettait en scène ses propres funérailles. Mais la veine de Clint Eastwood palpite encore. Le papy se relève pour faire « la Mule », change sa vielle Ford pour un pick-up Lincoln Mark LT laqué noir, et doux, dur, dingue, redémarre « on the road again ». Lire la suite