PARASITE

La ligne de démarcation

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« Et la maison était merveilleusement distribuée : des grands espaces vides, soigneusement conçus, s’emboîtaient sans heurt pour donner l’illusion qu’elle était encore plus vaste qu’elle ne l’était en réalité. (…) Le fantôme n’a pas vu le moindre détritus de la fête souillant la maison. C’était immaculé. »

Brett Easton Ellis, Lunar Park, 2005.

La fracture. S’il y a bien un pays qui en mesure les conséquences c’est bien la Corée. Politique et idéologique, celle-ci est depuis longtemps inscrite au patrimoine mémoriel du Nord et du Sud, dans l’ADN de chaque citoyen qui sait qu’à tout instant, le ciel peut lui tomber sur la tête. Mais depuis quelques temps, depuis l’essor économique de la moitié fréquentable de la péninsule, s’ajoute une fracture sociale, sourde et souterraine, qu’auront su ressentir nombre d’artistes autochtones. L’excellent Bong Joon-ho est de ceux-là. Descendu du wagon qui transperçait neige, le voici de retour sur ses terres, toujours au pied des inégalités, dans une traque au « Parasite » qui s’avère féroce et jouissive.

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SIBYL

Au-dessous du volcan

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« Je sens qu’il faut toujours faire deux films avec une actrice, parce que pour le premier il y a une forme de pudeur liée à la rencontre. J’avais envie d’un autre film avec Virginie, où je pourrai lui demander beaucoup plus. »

Justine Triet in Les Cahiers du Cinéma n°755, mai 2019.

A l’origine, dans la Grèce antique, la sibylle est une femme qui lit dans l’avenir. En ôtant deux lettres à son prénom, Justine Triet la prive de ce pouvoir, ne l’autorisant à lire que dans l’esprit des autres. C’est son métier, « Sibyl » est psy. Mais à force de recueillir ces confessions sur canapé, se fend peu à peu la paroi qui sépare sa vie de celle des autres, pénétrant un territoire mental fascinant mais hautement sulfureux, qui entre en éruption dans un film sous influence. Lire la suite

The DEAD Don’t DIE

Juste la fin du monde

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« Les zombies constituent simplement un phénomène qui exacerbe les problèmes de notre société. Leur fonction est politique. »

George A. Romero, in Les 4 résurrections de George Romero, Mad Movies Culte n°1, août 2005.

« (…) Car chacun sait que l’air ambiant, que ce soit à terre ou sur mer, est effroyablement infesté par les misères sans nom que les innombrables mortels ont exhalées avec leur dernier souffle. »

Herman Melville, Moby Dick, 1851.

L’heure a sonné, l’enfer est saturé, les animaux ont pris la poudre d’escampette car les défunts reviennent marcher sur les pas des vivants. Les morts se relèvent, cannibales affamés, ils ne veulent plus du repos éternel. La rengaine est connue, on sait par cœur son refrain, il tourne en boucle depuis près d’un demi-siècle. Depuis que George Romero a déterré ses macchabées d’entre les tombes, on ne compte plus les films et les séries qui nous prédisent le réveil des morts. C’est désormais au tour de Jim Jarmusch de s’y coller. Le dandy chausse ses lunettes noires pour s’enfoncer dans les nuits blanches de « the Dead Don’t Die », une farce macabre qui se déplie au rythme alangui d’une scie country traînée du bout des cordes par le zombie Sturgill Simpson. Lire la suite

AVENGERS : Endgame

Les héros meurent aussi

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« Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir (un temps). Les grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. »

Samuel Beckett, Fin de Partie, 1957.

« Zeus, donne-lui ton trône. Il y a un vrai patron parmi les dieux maintenant. »

Joann Sfar, hommage à Stan Lee

On les avait laissés vaincus, traumatisés, dissous aux quatre coins de la galaxie, dans la sidération la plus absolue face à ce terrifiant constat d’échec : les héros n’ont pas toujours gain de cause. A la fin d’« Avengers : Infinity War », un titan fou adepte du new deal universel, un dieu auto-proclamé aux pouvoirs infinis tenant le destin de la création au revers de son gant avait, en un claquement de doigts, remporté le match, obtenu satisfaction. C’était fait, plié, page tournée, ashes to ashes, « Avengers : Endgame », à moins qu’Anthony et Joe Russo n’aient trouvé un moyen de rejouer la partie. Lire la suite

Les OISEAUX de PASSAGE

Mauvaise herbe

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« Neruda s’endormit à l’instant et se réveilla dix minutes plus tard, comme les enfants, au moment où nous nous y attendions le moins. Il apparut dans le salon, en pleine forme, le monogramme de l’oreiller imprimé sur sa joue.
« J’ai rêvé de cette femme qui rêve », dit il. »

Gabriel Garcia Marquez, Me alquilo para soñar in Douze contes vagabonds, mars 1980.

« Faire du cinéma est une aventure. Le voir devrait l’être aussi. »

Ciro Guerra

Depuis que le monde est monde et que l’homme est homme, les rêves traversent le sommeil des âmes endormies. Temps forts revécus, passés ressassés dans l’entonnoir du subconscient, certains y voient des clefs offertes par les défunts pour préparer l’avenir, présages pour qui sait décrypter un langage de signes façonné durant des millénaires. Sorciers (et surtout sorcières) de la tribu des Wayuu qui peuplent la péninsule de Guajira possèdent encore ce don, Ciro Guerra et Cristina Gallego le savent bien, et en cinq chants qui accompagnent « les oiseaux de passage », ils capturent leur complainte dans l’ombre et la lumière de leur caméra. Lire la suite

Us

Les enchaînés

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« Malgré ta lutte pour rester en vie
Ton corps commence à frissonner
Aucun simple mortel ne peut résister
Au Mal du Thriller. »

Michael Jackson, Thriller, 1982

« Tout le monde aime avoir peur »

Alfred Hitchcock

« Votez pour moi, vous n’avez rien à perdre » scandait en direction de l’électorat afro-américain le candidat Trump dans un de ses meetings de campagne. A défaut de lui donner crédit, on pouvait encore, à cette époque, s’amuser de la rhétorique sans vergogne d’un milliardaire excentrique qu’on n’imaginait sûrement pas à la tête du pays. Depuis, un autre comique s’est écrié « Get out ! », avertissement on ne peut plus clair que l’amuseur Jordan Peele lance à ses frères de couleur qui croient encore à une possible union des peaux. Cette unité fracturée est également au cœur de son nouveau film « Us », deux lettres pour une double interprétation, qui interrogent l’identité d’une nation à travers les yeux d’une petite fille noire en quête d’elle-même. Sans un mot, elle nous entraîne dans les sous-sols de la peur. Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi, pourquoi ce silence ?

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CAPTAIN MARVEL

Top girl

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« Hé toi, qu’est-ce que tu regardes ?
T’as jamais vu une femme qui se bat ? »

Clara Luciani, la Grenade, 2018.

L’heure est grave. Alors que la moitié des surhommes chargés de défendre notre planète ont été désintégrés en un claquement de doigts, que leur dieu-père s’est définitivement éteint dans sa quatre-vingt-seizième année, un signal de détresse lancé vers l’infini devient soudain l’ultime espoir des fans en deuil. L’écurie aux grandes oreilles qui s’apprête à clore un cycle de plus de dix ans, comprend enfin que l’avenir de l’homme dépend plus que jamais de ces dames. Et pour perpétuer la lignée de ses héros en péril, elle en appelle à sa belle étoile, à son nouveau Captain. Dirigée par Anna Boden et Ryan Fleck, équipage mixte au commande de ce vaisseau bleu, rouge et or, Miss « Captain Marvel » déboule comme un bolide dans un contexte transitionnel, entre une « Infinity war » traumatisante et une « End game » on ne peut plus indécise. Lire la suite