La NUIT du 12

Fire walk with her

« Il est des crimes qui vous habitent ; des crimes qui vous font plus mal que les autres et vous ne savez pas toujours pourquoi. Vous êtes cueilli par surprise, au moment où vous vous y attendiez le moins, par un détail qui vous laissera le cœur en pièces. Ils se fichent en vous comme une écharde dans la chair et tout autour la plaie ne cesse plus de s’infecter. »

Pauline Guéna, 18.3 – une année à la PJ, 2020.

Vingt pour cent de crimes non résolus. La statistique est effrayante. Suffisamment pour en faire le terreau d’un polar dans lequel s’engouffre Dominik Moll. S’inspirant des écrits en immersion de Pauline Guéna, il remonte jusqu’à « la nuit du 12 », une nuit noire d’octobre dans la vallée de la Maurienne où fut commis un abominable féminicide, une histoire à rendre fou enquêteurs comme spectateurs. Lire la suite

Le DERNIER des MOHICANS

Quand les tambours s’arrêteront

« N’allez pas là où le chemin vous mène. Allez là où il n’y a pas encore de chemin et laissez une nouvelle trace. »

Ralph Waldo Emerson

Lorsqu’on remonte le cours de l’Hudson River, que l’on en atteint les méandres se lovant dans le creux du massif des Catskills, peut-être peut-on humer encore aujourd’hui l’odeur de la poudre qui envahit naguère l’atmosphère humide des lieux ? Peut-être entend-on encore résonner le canon qui, le jour comme la nuit, tonnait et pilonnait inlassablement les remparts du Fort William Henry ? « Sur toute la vaste étendue de ces frontières, il n’existait peut-être aucun district qui pût fournir un tableau plus vrai de l’acharnement et de la cruauté des guerres sauvages de cette époque, que le pays situé entre les sources de l’Hudson et les lacs adjacents. » écrit James Fenimore Cooper dans « le Dernier des Mohicans ». L’écrivain peignait alors un témoignage vibrant d’une nation en gestation, panorama fertile dont s’emparèrent par la suite peintres et cinéastes. Le dernier en date n’est autre que Michael Mann, et son œuvre sublime en honore les immenses fondations. Lire la suite

L’ETOFFE des HEROS

Ad astra per aspera

« La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne peut vivre éternellement dans son berceau. »

Constantin Tsiolkovski, 1911.

Ils étaient des pionniers. Juste après que la guerre se fut mondialisée, alors que Houston et Cap Canaveral n’étaient encore que des paradis pour coyotes ou pour crocodiles, certains regardaient déjà ailleurs, plus haut et plus loin, défiant les limites fixées par les lois de la gravité. Réalisant le rêve de Jules Verne, ces Icare des temps modernes ont pour beaucoup été oubliés, leur nom parti en fumée dans le crash de leur appareil. Ils avaient pourtant tous « l’étoffe des héros » selon l’écrivain Tom Wolfe, cette substance indéfinissable qui dépasse de beaucoup la simple bravoure, et que tentera de mettre en relief le réalisateur Philip Kaufman dans un film fleuve, épique, historique et iconique, à la gloire des grands hommes, mais qui n’oublie pas que derrière chacun d’eux se trouvait aussi une femme. Lire la suite

DECISION to LEAVE

Dans la brume asiatique

« Où est passée cette personne ?
Ouvre les yeux dans le brouillard
Cache tes larmes »

Jung Hoon-hee, 안개,1972.

Le polar coréen a décidément les faveurs du festival de Cannes. Tout le monde a évidemment en tête le triomphe phénoménal du « Parasite » de Bong Joon-ho, mais il y eut avant lui la révélation Park Chan-wook qui rafla le Grand Prix des mains de Tarantino pour « Old Boy », le Prix du Jury de celles d’Isabelle Huppert pour « Thirst » et désormais un Prix de la Mise en Scène pour « Decision to Leave », film qui impressionna Vincent Lindon et ses jurés. Devenu depuis l’un des chefs de file du nouveau cinéma coréen, son prestige n’a cessé de grandir au fil des films, et ce n’est certainement pas avec celui-ci que sa côte vertigineuse va s’effondrer. Lire la suite

Le SOLITAIRE

Acteur d’élite

« Jimmy n’était pas seulement un grand acteur avec un engagement total et un esprit aventureux, mais il avait une vitalité au cœur de son être qui conduisait tout, son art, son amitié et les très bons moments. Il avait des valeurs. Il avait une ligne et elle n’était pas fongible. Et elle a produit de nombreuses anecdotes scandaleuses et hilarantes. »

Michael Mann

« J’ai fait tout un tas de trucs qu’un juif n’est pas censé faire : du rodéo, du karaté, des choses vraiment pas raisonnables. » Comme bien d’autres acteurs de sa génération, James Caan a vécu plusieurs vies avant d’embrasser le cinéma. Riche d’expériences diverses, il avait appris le métier auprès des plus grands : Hawks le fit tourner dans « El Dorado », à l’ombre des deux géants John Wayne et Robert Mitchum. Mais son heure de gloire viendra plus tard, sous le règne du « Parrain ». Aujourd’hui, James Caan n’est plus, mais on entendra toujours ses hurlements dans « Misery », scander le nom de Jonathan dans l’arène du « Rollerball », « Solitaire » pour l’éternité grâce à Michael Mann. Lire la suite

SHOCK CORRIDOR

La tête contre les murs

« Un reporter n’est pas un dieu ! Il n’est même pas un magnétophone enregistreur, ni un appareil photo. Même une photo peut mentir. Il s’agit de questionner une ombre car le meurtrier est caché dans l’ombre. Il n’existe pas de photo d’un meurtrier : elle est toute noire. »

Samuel Fuller in « La machine à écrire, le fusil et le cinéaste » de Adam Simon, 1996.

Samuel Fuller est un cinéaste qui a toujours été en quête de vérité. Il est allé la chercher dans les poubelles, en tant que reporter des bas-fonds de New York et de San Diego. Il est allé la traquer sur les champs de bataille, au plus près de la mort, dans le sang versé sur les plages de Normandie, de Sicile et d’ailleurs. Il est allé l’apporter à Hollywood, au pays du mensonge, où il en a badigeonné ses films les plus noirs. Il en a tâté la chair avant de comprendre qu’il vivait dans un pays de cinglés, dans la rue sans issue qui s’arrête au « Shock Corridor ». Son film parle de cette quête obsessionnelle, de son pays schizophrène et des idées noires qui s’habillent de blanc. Lire la suite

INCROYABLE mais VRAI

It’s all trou

« Curiosité n’est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. »

Blaise Pascal, Pensées, 1670.

Les multivers of madness de Quentin Dupieux se suivent à un rythme soutenu et se ressemblent parfois. Après la série animalière peuplée de « Daim » et de mouche à « Mandibules », il décide de se pencher sur une autre espèce assez curieuse : l’être humain. Pour ce faire, le tandem d’hurluberlus laisse place au vieux couple : il déménage avec Alain Chabat et Léa Drucker dans un pavillon pas banal. Pas question de voler dans le sens du vent quand on a une cervelle d’Oizo, dans le monde à l’envers du réalisateur, il faut s’attendre à assister à plus d’un phénomène « Incroyable mais vrai ». Lire la suite

Le GRAND SILENCE

Un homme et une balle

« Être une page blanche, partir de rien, du silence. Dès lors on n’a pas besoin de faire beaucoup de bruit pour être écouté. »

Jean-Louis Trintignant (11.12.1930 – 17.06.2022)

Comme une balle. Au volant de son bolide, Jean-Louis Trintignant filait à tombeau ouvert dans « un homme et une femme ». Cet acteur majeur du cinéma français avait la passion de la vitesse. Sous son timbre doux comme l’agneau, l’orgueil chevillée au corps. Bourreau des cœurs, il était là quand « Dieu créa la femme », puis il nous a raconté sa « Nuit chez Maud », tout sauf un « Conformiste », n’en déplaise à Bertolucci. Tout au long de sa vie, il a dû faire bien des embardées, parfois vers le succès (grâce à Lelouch, Gavras, Haneke), d’autres vers le drame. Il disparaît à 91 ans, après une vie bien remplie. Maintenant, c’est « le Grand Silence ». Lire la suite

La CHAIR et le SANG

Le temps des croyants

« Personne ne punit avec rage et dégoût la brutalité, la sauvagerie, la barbarie, l’injustice. Nul demain ne s’avisera de trouver obscènes les bonnes gens qui viendront regarder mes tressautements dans les flammes. »

Marguerite Yourcenar, L’œuvre au noir, 1968.

En voyant les œuvres de Léonard, de Michel-Ange, on a tendance à croire que l’automne du Moyen-Âge annonçait une époque de lumière et un éveil radieux à la beauté. Mais à l’aube du XVIème siècle en Europe de l’Ouest, le règne ténébreux des guerres, des épidémies et de la superstition n’est pas révolu, la mort réclame sa dîme, elle se repaît de « la Chair et le Sang » sans distinction d’âge, de fortune ou de sexe. C’est ainsi que le cinéaste Paul Verhoeven dépeint ce temps traversé par la peste et par une fièvre mystique, dans un film qui, selon l’historien Johan Huizinga, « sent à la fois la rose et la merde ». Lire la suite

Twin Peaks : fire walk with me (reprise)

The voice of love

« I remember your song
And the way you sang it to me
So many times in other forms
On distant lands. »

David Lynch, « I remember », sur Floating into the night, 1989.

« Disparition d’une apparition », ainsi titre le journal Libération à l’annonce du suicide Julee Cruise. Le visage clair et les lèvres rouges de cette jeune femme se détachant délicatement du fond écarlate du rideau de scène au son d’un doux jazz languide a tout d’une épiphanie en effet… Lire la suite