THIRST, ceci est mon sang

Vampire des sens

« Il rabattit le col de sa chemise et regarda la plaie dans un méchant miroir de quinze sous accroché au mur. Cette plaie faisait un trou rouge, large comme une pièce de deux sous ; la peau avait été arrachée, la chair se montrait, rosâtre, avec des taches noires ; des filets de sang avaient coulé jusqu’à l’épaule, en minces traînées qui s’écaillaient. Sur le cou blanc, la morsure paraissait d’un brun sourd et puissant ; elle se trouvait à droite, au-dessous de l’oreille. »

Emile Zola, Thérèse Raquin, 1867.

« Je pense que si Émile Zola vivait à notre époque, il serait réalisateur. »

Park Chan-wook

De la « littérature putride ». C’est en ces termes que Louis Ulbach décrivait le roman de Zola « Thérèse Raquin » dans Le Figaro en 1867. D’aucun pourrait aisément en dire de même de l’œuvre du coréen Park Chan-wook, cinéaste des passions mortelles et de l’amère vengeance, des manipulatrices aux irrépressibles désirs charnels et des brutes humaines qui n’auraient sans doute pas déplu à l’écrivain français. Lorsqu’il décrit son roman, Emile Zola évoque des personnages « dominés par leur chair et leur sang », rongés par une passion aussi dévorante qu’une maladie mortelle et transmissible. Il n’y avait pas plus généreuse matière pour donner à un cinéaste assoiffé d’images et de transgression l’envie d’écrire et de réaliser « Thirst », une transcription vampirique à la fois fidèle et hérétique d’un roman qui en son temps déjà fit couler beaucoup… d’encre. Lire la suite

Un seul bras les tua tous

L’arme à gauche

« Mon domestique n’a peut-être qu’un seul bras, mais il sait très bien s’en servir. »

L’aubergiste dans « La rage du tigre » de Chang Cheh, 1971.

Le sabre est une arme noble. Dans la Chine médiévale comme ailleurs, pouvoir en faire usage, en connaître le maniement expert est réservé aux meilleurs, en général à ceux de la caste supérieure. Mais à la Shaw Brothers, on offre du spectacle populaire, celui qui galvanise les foules et s’affranchit des contraintes morales. Et lorsque l’on tendit cette arme au réalisateur Chang Cheh, celui-ci s’en empara avec vigueur et affirma avec autorité que « un seul bras les tua tous ». Lire la suite

La PISCINE

Vers le bleu

« Je décide de demander à Jean-Claude Carrière, le scénariste de Pierre Etaix, de Bunüel, de Louis Malle, d’écrire le script. Qui peut mieux que lui, me semble-t-il, traduire l’ambiguïté des personnages dans ce huis-clos. Il me donnera plus : je découvre, très vite, un merveilleux complice. »

Jacques Deray, J’ai connu une belle époque, 2003.

Avant de n’être que le brave artisan chargé de façonner quelques véhicules de gloire pour les vedettes du cinéma français, Jacques Deray réalisait « la piscine ». C’est à cette occasion qu’il fit la connaissance de Jean-Claude Carrière, un « conteur » immensément talentueux qui deviendra son partenaire durant cinq films. « C’est un homme de style » disait le scénariste à propos du metteur en scène, témoignant d’une amitié sincère qui les liera sur des projets communs près d’une décennie durant : « Borsalino », « Le Gang », « un homme est mort », « un papillon sur l’épaule », sans compter bien sûr ce grand rectangle bleu arrosé de soleil. Lire la suite

The FOG

La baie des maudits

« Some of my best friends are ghosts. »
Dana Andrews dans « Rendez-vous avec la peur » de Jacques Tourneur, 1957.

« Hal Holbrook était un gentleman et un très bon acteur. J’ai profondément aimé le diriger, et partager une scène avec lui. Il va me manquer. »
John Carpenter, 3 février 2021.

« Vous pouvez revenir vers quatre heures, Bennett.
– Vous pouvez me payer, mon Père ?
– Revenez plutôt à six heures dans ce cas. »
Bennett, c’est John Carpenter. Il éteint une à une les lumières de l’église, à la fin du jour qui s’achève. Une époque est révolue. Dans cette scène, le Père Malone incarné par Hal Holbrook demande un peu de répit, encore un peu de temps pour régler ses dettes, avant de se fondre dans la nuit. Après une fort longue carrière qui l’a mené des « hommes du président » à la rencontre de « Lincoln », en passant par « Wall Street », « la Firme » et jusque « into the wild », le voici désormais emporté par les fantômes venus du large qui réclamaient leur dû il y a de cela plus de quarante ans maintenant. Et pour y voir un peu plus clair, minuit n’ayant pas sonné au clocher d’Antonio Bay, il est encore temps pour une dernière histoire. Il était un « Fog »… Lire la suite

La fantastique histoire vraie d’EDDIE CHAPMAN

X Man

« The devil is more interesting than God. »

    Christopher Plummer (1929-2021)

Quelle incroyable carrière ! Le shakespearien Christopher Plummer a croisé les plus grands : d’Anthony Mann à Spike Lee, de Robert Wise à Ridley Scott, en passant par John Huston et Nicholas Ray. « Des maîtres hollywoodiens, je n’ai vu que l’ombre » disait-il pourtant. Il s’est glissé dans celle des géants, côtoyant la crème de la crème, voyageant sur tous les continents durant presque soixante-dix ans de carrière. Il disait avoir puisé sa vocation dans la lecture d’une biographie de John Barrymore, de quoi largement enchanter tout un univers. C’est justement « la mélodie du bonheur » qui l’emporta vers un premier succès, une sérénade qui finit par lui casser les oreilles à longueur d’interview. Était-ce alors pour conjurer ce rôle lénifiant d’officier autrichien qu’il accepta de jouer si souvent les salauds ? L’année suivante, il devenait illico l’espion qui trahissait en narrant « la fantastique histoire vraie d’Eddie Chapman ». Lire la suite

Le GRAND INQUISITEUR

Démonomanie

« Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi. »

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886

Chez Robert Eggers comme chez Ari Aster, Satan semble avoir à nouveau la côte. Comme par « Hérédité », remontent les effluves pouacres d’un ancien chaudron cinématographique mitonné de l’autre côté de la Manche par un certain Michael Reeves. Jeune et ambitieux réalisateur britannique, il fut foudroyé dans la fleur de l’âge et n’aura profité que quelques mois de l’accueil réservé en salle à sa chasse aux sorcières, son dernier film achevé : « le grand inquisiteur ». Lire la suite

Les FORBANS de la NUIT

Panique dans la rue

« Ce film a beaucoup compté pour moi en ce qui concerne le contexte et l’ambiance de « Mean Streets ». Il contient une bonne charge de violence émotive. Richard Widmark est en proie à ses obsessions, c’est un arnaqueur qui court toute la nuit, paniqué, désespéré – comme Charlie dans « Mean Streets ». Et il se retrouve ruiné, comme Charlie, sa perte inscrite sur le visage. »

Martin Scorsese, Martin Scorsese’s guilty pleasures in Film Comment, septembre/octobre 1978.

« Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. »

Jean Racine, Phèdre, Acte I, scène 3, 1677.

Dans la carrière de certains cinéastes américains, il y eut le temps de faire, et il y eut le temps de fuir. Pour Losey, Berry et d’autres parmi lesquels Jules Dassin, l’étau s’est resserré sous l’ère MacCarthy. Les portes se fermèrent, et les amis trahirent. A l’ouverture de la chasse, Dassin sent monter le rififi. A Londres, un film l’attend, « ce sera peut-être le dernier » dit l’oracle Zanuck. Il n’en sera rien, fort heureusement. Mais « les Forbans de la Nuit » est assurément son ultime film pour la Fox. Un film exilé, tragique et sombre, désespérément magnifique. Lire la suite

Place Publique

Parlez-moi de la pluie…

« Voilà quelqu’un qui exprimait ce que je ressentais sans même me l’être formulé ; qui avait des réflexions qui me percutaient, me soulageaient, témoignaient de valeurs communes, d’un rapport au bien et au mal que je partageais, avec une conviction qui m’émerveillait car elle était si singulière. »

Agnès Jaoui interview dans Le Monde, 17 janvier 2021.

Depuis cette fin d’après-midi, on a tous en tête un air de Bacri. On est d’humeur grincheuse, un brin ronchon. Il y a de quoi puisque Jean-Pierre Bacri nous a laissés en plan, comme deux ronds de flan, abandonnés à nos soucis. On comptait bien sur lui pourtant, pour nous sortir de cette torpeur déprimante, pour réveiller le sens de la fête. Il avait la formule , savait nous faire rire de sa mauvaise humeur. Il avait en quelque sorte repris le créneau de Funès, les grimaces en moins. On se souvient de lui pestant après ce clébard de « Didier », offrant un collier de chien dans « un air de famille », s’escrimant à prononcer le « the » pour s’aligner sur « le goût des autres ». C’était le meilleur copain, et du caractère français, il connaissait la chanson, il s’en était même fait une marque de fabrique : « Jean-Pierre Bacri ne devenait pas un personnage, c’est le personnage qui devenait Jean-Pierre Bacri. Il avait la grâce et la grâce, ça ne s’explique pas. » disait ce soir sur les ondes son ami Jean-Michel Ribes. Travailler avec Bonitzer, écrire pour Resnais, ce n’est pas rien tout de même. Tout cela en étant imbattable sur la disco de Dr Dre ! Sacré Jean-Pierre, tu vas nous manquer.

Et pour retrouver les « Jacri » jetés en « Place Publique », c’est au bout de ce lien.

Le Troisième Homme

Qui a tué Harry ?

« Oui, j’ai aimé travailler avec Carol Reed pour « le Troisième Homme ». Il appartient à l’espèce la plus rare des metteurs en scène : ceux qui aiment la caméra et faire jouer les acteurs. Très peu de réalisateurs sont capables d’autant d’enthousiasme. »

Orson Welles in Positif n°54-55, juillet-août 1963.

Il faut vivre, et laisser mourir. C’est tout au moins ce que prétend un roman de Ian Fleming mis en images par Guy Hamilton. Celui-ci en sait quelque chose, lui qui fut assistant de Carol Reed sur le tournage du « Troisième Homme ». Une bien sombre affaire en vérité, qui nous renvoie dans les décombres d’une Vienne en ruine, un de ces secrets que le célèbre agent aurait sans doute eu à cœur de percer : des funérailles inattendues, un odieux trafic de médicaments, une inquiétante galerie de complices, un machiavélique maestro qui tire les ficelles et un cadavre qui ressuscite. Mais attention, « on ne vit que deux fois ! » aurait pu dire le double zéro. Lire la suite

L’AVARE

Le rapace

« Louis de Funès a d’instinct retrouvé un très ancien style de jeu qui passe par la Comedia dell’arte et les tréteaux du Pont-Neuf. Molière, comédien, devait jouer comme ça. »

Jean Anouilh

« Ne vous excusez pas ! C’est quand on est pauvre que l’on s’excuse. Quand on est riche, on est désagréable ! »

Louis de Funès/Don Salluste dans « La folie des Grandeurs », Gérard Oury, 1971.

Parvenu au soir de sa longue et tumultueuse carrière, quand on demandait à Louis de Funès s’il riait lorsqu’il se voyait à l’écran, il répondait : « pas beaucoup ». Voilà qui contraste avec l’image que le public se faisait de cet homme au comique vitupérant dont le plus grand désir était de faire rire petits et grands. Pour se convaincre de son pouvoir comique, il en appelle alors à son plus grand représentant national : Molière. De mots et d’esprit, le dramaturge n’était point économe, il ne renonça pourtant pas à être « l’Avare » de sa pièce du même nom. C’est précisément celle choisie par Louis de Funès qui, pour une adaptation à l’écran, est bien décidé à se dépenser sans compter. Lire la suite