L’Armée des Ombres

Mauvais souvenirs, soyez pourtant les bienvenus

« Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

Jean Paulhan, « l’abeille », Les Cahiers de la Libération, n°3, février 1944.

La France a connu bien des heures sombres. Le cinéma s’en souvient. Alors que les troupes d’Hitler défilent dans Paris, que le Maréchal Pétain accepte les conditions indignes d’un Armistice avec l’ennemi, avant de se voir octroyé les pleins pouvoirs par l’Assemblée Nationale, chez bon nombre de Français, l’espoir s’éteint. Des choix tragiques qui vont pousser certains à faire des choses dégueulasses. « Mauvais souvenirs, soyez pourtant les bienvenus… vous êtes ma jeunesse lointaine. » Cette phrase de Courteline, Jean-Pierre Melville choisit de la placer en exergue de son adaptation de « l’Armée des Ombres », un film immense porté par l’impérieuse nécessité de ne jamais oublier, de ne plus se taire sur la réalité de ce qui s’est fait ou ce qu’on a été contraint de faire. Lire la suite

SHANG-CHI et la Légende des Dix Anneaux

Coeur de Dragon

« They were funky China men from funky Chinatown
They were chopping them up and they were chopping them down
It’s an ancient Chinese art and everybody knew their part
From feint into a slip, and kicking from the hip
Everbody was… »

Carl Douglas, Kung fu fighting, 1974.

Marvel est décidément une entreprise à vocation universaliste. Après avoir séduit la communauté afro-américaine avec son « Black Panther », elle part à la conquête de l’Est en proposant un film dédié au premier super-héros asiatique né dans les cases de Jim Starlin : « Shang-chi et la Légende des Dix Anneaux ». Karate, Shaolin et autres petits scarabées agiles avaient alors toute leur place dans les bulles punchy des comics de Stan Lee qui, soudain, se sentait devenir Bruce. Le maître du kung fu retrouve aujourd’hui un peu de sa vigueur perdue dans un show en forme de grand run, mené d’une main de fer par Destin Daniel Cretton. Lire la suite

PEAU d’ÂNE

Comme par enchantement…

« La situation mérite attention. »

La Fée des Lilas.

Il était une fois Jacques Demy. Reconnu aujourd’hui comme un grand créateur, il existe encore bon nombre de cinéphiles allergiques à ses films rose bonbon. C’est pourtant en assimilant l’œuvre de ses modèles revendiqués (Cocteau, Ophuls et les Musicals américains) qu’il élabora un style bien à lui : ses féeries enchanteresses devront se tourner en chanson. Se préférant parolier plus que dialoguiste, Demy a pu compter sur une moitié musicale de premier plan, une « fontaine de musique » qui s’appelait Michel Legrand. Souvent décrié pour ses choix formels et ses mélodies suaves, Jacques Demy parvient à créer un consensus en filmant le conte de Perrault « Peau d’Âne ». Parce qu’il est d’abord réalisé à l’intention d’un public jeune, auprès duquel les parents sont invités à retrouver leur âme d’enfant, Demy réussit à faire accepter ses fameuses mélopées gracieuses, nous invitant à suivre avec attention « les conseils de la fée des Lilas » et les étapes de « la fabrication du cake d’amour ». Lire la suite

Les Demoiselles de Rochefort

La mort du Petit Prince

« Bien que nous n’ayons malheureusement jamais eu l’occasion de retravailler ensemble après ce film, je mesure la chance d’avoir pu être à ses côtés dans « les Demoiselles de Rochefort » et « Peau d’Âne ». Et si je fus le prince de « Peau d’Âne », il fut un prince sa vie durant. Le conte est triste lorsque meurt le prince… »

Jacques Perrin (13.07.1941 – 21.04.2022), propos recueillis par Matthieu Orléan le 26 novembre 2012.

En ce triste jour d’avril ensoleillé, un Jacques est allé rejoindre l’autre au pays des « Demoiselles de Rochefort » et des contes enchantés.

La Femme Infidèle

« Les rois devraient être immortels »

« La mort ne surprend point le sage ;
Il est toujours prêt à partir,
S’étant su lui-même avertir
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage. »

Jean de la Fontaine, La Mort et le Mourant, livre VIII, 1678.

Ces vers qu’il prononçait de sa voix vieillissante, usée, étouffée, il ne les dira plus. On disait de Michel Bouquet qu’il avait le « sens du silence », un silence qui en imposait assurément et qui, lorsqu’il est parti, a envahi les planches, les coulisses, et les plateaux de tournage. Dans le souvenir de ceux qui l’ont vu, et plus encore dans celui de ceux qui l’ont connu, cette « voix de cerveau » (selon les mots de Denis Podalydès) résonnera à jamais, à travers « Nuit et Brouillard ». Elle continue de servir ses auteurs préférés, les Ionesco et les Pinter, les Anouilh et les Beckett, et puis Molière évidemment. Elle ne perdra jamais rien de son charme discret dans l’incarnation de la bourgeoisie rance qui faisait le miel des films de son grand ami Claude Chabrol. Avant de finir saucé par le « Poulet au Vinaigre », il fut d’abord son Charles, le mari trompé de « la Femme infidèle », le regard rempli d’amour pour les beaux yeux gris de Stéphane Audran, à propos de laquelle il disait noblement : « je ne tourne pas avec la femme du metteur en scène, je tourne avec une actrice remarquable ». Lire la suite

CASINO ROYALE (2006)

Vesper in the dark

« Bond dans le roman est une silhouette. Daniel lui a donné de la profondeur et une vie intérieure. Nous recherchions un héros du 21ème siècle et c’est ce qu’il nous a donné. Il saigne, il pleure, il est de son temps. »

Barbara Broccoli in Variety, 2007.

Un bon agent se doit d’avoir plusieurs identités. Grand professionnel, James Bond aura affiché lui-aussi bien des visages. Lorsque Daniel Craig enfile le smoking, 007 en est à sa sixième incarnation, tout cela sans montrer le moindre signe de fatigue. Les droits d’adaptation du premier roman de Fleming enfin revenus dans l’escarcelle d’EON production, les décideurs font table rase du passé, préfèrent miser sur une version plus moderne de la franchise. Ils laissent le soin à Martin Campbell de jouer les croupiers à la table du « Casino Royale ». A lui de changer la donne et de mettre le paquet. Exit le vieux titre parodique des années 60, le Bond nouveau sera musclé, impitoyable et froid mais non sans faiblesses, une inclination notoire pour le beau sexe qui lui vaut quelques cicatrices, superficielles ou plus profondes. Lire la suite

Le Monde d’Hier

Souvenirs d’un républicain

« Il faut vaincre ses préjugés. Ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire. Et pourtant, si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, Mesdames et Messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre, ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir. C’est nous, c’est vous, Mesdames et Messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir. »

François Mitterrand, discours au Parlement européen, Strasbourg, 17 janvier 1995.

Moins d’un an après son discours à Strasbourg, après avoir mené son mandat à terme, François Mitterrand succombait du cancer qui le rongeait depuis des années. L’autre maladie qu’il redoutait tant s’est depuis étendue sur l’Europe, une menace bien plus insidieuse, un poison qui contamine les esprits, corrompt la vérité et entrave les libertés. Mitterrand avait senti monter le sentiment nationaliste en Europe, remugle encore vivace provenant des âges sombres de notre Histoire. Le cancer ne lui aura pas laissé le temps de le voir s’inviter au second tour de l’élection présidentielle en 2002, puis prendre ses aises dans les urnes, dans les sondages d’opinion, provoquant en duel la République à chaque nouveau scrutin. Le cinéaste et scénariste Diastème l’a vu, lui. Il en a tiré d’abord un film sur « un Français », premier coup de tête à la démocratie, premier avertissement. Huit ans plus tard, les choses ne semblant pas aller vers le mieux, il tente de nous faire comprendre que « le monde d’hier » décrit par Zweig est peut-être bien celui dans lequel nous vivons aujourd’hui. Lire la suite

SIX femmes pour l’ASSASSIN

Cadavres exquis

« Quand les visages lilas et rouge or se modifient dans un mouvement constamment animé, c’est un poème de couleurs que seul le cinéma, le cinéma en couleurs peut restituer. »

Béla Balázs, L’esprit du cinéma, 1930.

Qui a tué ? Conan Doyle, Agatha Christie, George Simenon se seront posé la question au fil des pages de leurs romans. Cette question se pose également dans l’œuvre corpulente d’Edgar Wallace, grand pourvoyeur d’intrigues pour les krimis germaniques et, bien sûr, précurseurs des crimes rouge profond des thrillers italiens des années 60-70. En 1964, le producteur français très Nouvelle Vague Georges de Beauregard propose à Mario Bava de sacrifier « six femmes pour l’assassin ». Sentant monter la fièvre giallo, le maître ligurien ne se fait pas prier pour étaler sa palette de nuances et annoncer la couleur d’un genre qui, bientôt, fera rougir les écrans. Lire la suite

PREMIER CONTACT

Prendre langue

« Quand vous verrez ma véritable image,
Vous verrez la flamme d’une bougie,
Alors vous sentirez les échanges solitaires des étoiles.
Souvenez-vous ! Souvenez-vous ! Souvenez-vous ! »

Frank Herbert, Try to remember, 1961.

L’arrivée d’une civilisation extraterrestre sur Terre n’est pas toujours synonyme d’invasion. Dans un épisode anthologique de la « Twilight Zone », des visiteurs venus des tréfonds de la galaxie débarquaient, un livre sous le bras, en se demandant « comment servir l’homme ». Mais le risque, c’est une incompréhension dans les termes. Pour ce « Premier Contact » de Denis Villeneuve avec la science-fiction, la question se pose également. S’emparant d’une nouvelle de l’écrivain américain Ted Chiang, le Québécois déploie les motifs du genre tout en s’interrogeant sur la manière dont ce langage peut être réinventé. Lire la suite

A History of Violence

La mort du roi William

« Un bon acteur est un outil puissant, c’est comme un accélérateur de particules. Un acteur met une hypothèse en marche, il la fait vibrer jusqu’à l’exploser, jusqu’à lui faire dépasser la matière, atteindre l’infini. Quand ça se produit, c’est extraordinaire, mais si fragile : on n’en garde jamais que le reflet sur un écran. »

William Hurt – 20.03.1950 / 13.03.2022

« Jesus, Richie », se désole son frère Joey incarné par Viggo Mortensen, en lui adressant un dernier regard. Il est là, étendu sur le sol, les bras en croix, une auréole de sang se formant sous sa tête. William Hurt est mort, et ça fait tout drôle. Il n’était pourtant pas une star, pas un incontournable des tabloïds, pas un pilier de cérémonies, mais un acteur humble au contraire, de ceux que l’on apprécie de trouver au hasard d’un blockbuster (Secrétaire d’Etat pour l’univers Marvel, chef de « Village » pour Shyamalan), ou faisant pleinement valoir son talent dans un film indépendant (survivant « jusqu’à la fin du monde » chez Wenders, aristocrate hongrois chez Julie Delpy, écrivain noyant son chagrin dans la fumée de Wayne Wang, mari infidèle chez Woody Allen), quand il ne décroche pas, tout simplement, un Oscar et un prix à Cannes (« le baiser de la femme araignée » en 1985). William Hurt, c’était une carrière riche, mais surtout une valeur sûre, une figure tutélaire, un acteur élégant, un monarque précieux de l’arrière-plan. Reclus dans son antre des environs de Philly, il hante par son absence le refoulé de « A History of Violence », le grand film noir de David Cronenberg. Et lorsqu’enfin il apparaît, c’est un festival. Lire la suite