NOMADLAND

Là-bas si j’y suis

« Il me semble que nous n’allons jamais nulle part. On va, on va. On est toujours en route. Pourquoi les gens ne réfléchissent-ils pas à tout ça ? Tout est en mouvement, aujourd’hui. Les gens se déplacent. Nous savons pourquoi et nous savons comment. Ils se déplacent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le meilleur moyen de l’avoir. »

John Steinbeck, Les raisins de la colère, 1939.

A l’écart des autoroutes encombrées, à bonne distance des métropoles urbaines agitées, vivent les nomades du XXIème siècle. Les trailers ont remplacé les tipis, les chevaux se sont changés en vans, et les territoires de chasse sont devenus des chaînes de production à cadence industrielle. La journaliste Jessica Bruder est allée à la rencontre de cette Amérique d’à côté pour mieux comprendre leur condition, leur motivation, leur philosophie. Toutes ces tranches de vie sont aujourd’hui réunies dans un film de Chloé Zhao, cinéaste déracinée en quête d’espace et d’humanité qui sillonne ce « Nomadland » à travers les yeux d’une âme solitaire. Lire la suite

The RIDER

un homme nommé cheval

« Je ne me sens pas vivant si je ne suis pas sur un cheval. »

Brady Jandreau invité sur le plateau de l’émission Quotidien le 13 mars 2018.

Certains pilotent des bolides, d’autres se jettent dans le vide, et puis il y a ceux qui tentent de chevaucher la mort. On connaît mal le monde du rodéo de ce côté de l’Atlantique alors qu’aux Etats-Unis, c’est une institution. Il y a les stars de la Ligue professionnelle et puis il y a toutes les vedettes locales qui gagnent leur titre de gloire dans des championnats de seconde zone. C’est plutôt là, qu’on trouvera « The Rider », un cavalier devant les éternels, qui ne vit que pour l’adrénaline des saddle bronc competitions, pour entendre les acclamations des spectateurs et quelques fragments d’extase que capture au lasso la nomade Chloé Zhao. Lire la suite

Coeur d’Apache

Mean streets

« D. W. Griffith a filmé bon nombre de ses premières bobines à New York. Je les regarde de temps en temps, pour me rappeler ce qu’est un film et comment on le fait. Tous sont essentiels mais « The Musketeers of Pig Alley » est vraiment stupéfiant. »

Martin Scorsese, Filmer New York in Les Cahiers du Cinéma n°500, juillet-août 1996.

Il y a un peu plus d’un siècle, pour découvrir New York, on pouvait choisir la voie de « l’immigrant » Chaplin qui entrait dans la ville sous l’œil sévère de la Statue de la Liberté. On pouvait aussi opter pour l’entrée de service, celle qui donne directement sur les poubelles et les bas-fonds mal fréquentés. Parmi les nombreux films courts que réalisa David W. Griffith pour la Biograph, « The Musketeers of Pig Alley » tient une place primordiale pour les historiens du cinéma parce qu’il marque la naissance d’un nouveau genre de cinéma, celui qu’on désignera sous le nom de « film de gangsters ». Avant son élève Raoul Walsh et son formidable « Regeneration », Griffith propose son « gangs of New York » à lui, plongeant dans l’inframonde du Lower East Side afin de mettre en scène la violence qui y règne parfois. Lire la suite

COUP de TORCHON

Les jolies colonies de la France

« Quand nous nous sommes trouvés, Bertrand et moi, de chaque côté de la caméra, nous avons su que nous étions bien, l’un et l’autre, sur un plateau. »

Philippe Noiret, L’Express, 1989.

« – En Afrique ! Que j’ai dit moi. Plus que ça sera loin, mieux ça vaudra ! »

Louis-Ferdinand Céline, Le voyage au bout de la nuit, 1952.

Quelle heure est-il docteur Schweitzer ? Il doit pas être loin de six heures, nous entrons dans la forêt vierge. Faudrait être aveugle pour ne pas le voir ! Ici tout marche à l’envers : les crapules pullulent, les innocents crèvent, l’Afrique n’en a vraiment pas fini avec la douleur. Bientôt ce sera encore la guerre, il est grand temps de mettre un bon « coup de torchon », semble se dire Bertrand Tavernier. Et pour ce faire, il peut compter sur son ami Noiret qui se la coule douce aux frais du ministère. Il va bientôt cumuler les mandats : à la fois juge et assassin, investi d’une mission divine. Faut croire que Dieu est tombé sur la tête. Lire la suite

Thérèse RAQUIN

Rôle de drame

« À Thérèse j’avais donc dit « oui », et puis j’avais dit « non », et dans les fichiers des frères Hakim comme dans celui très bien tenu de Marcel Carné, je devais être classée sous la rubrique « Emmerdeuse qui ne sait pas ce qu’elle veut ».

Simone Signoret, La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, 1975.

Dans l’œuvre monumentale de Marcel Carné, on oublie souvent d’évoquer « Thérèse Raquin ». Le film pourtant reçut les honneurs de la critique fut accueilli chaleureusement par le public. Il finit même par faire rugir le Lion d’argent de la Cité des Doges. « Thérèse Raquin » c’est aussi un monument de littérature. Mieux que ça, c’est une institution, « fondée en 1889 » peut-on lire sur la vitrine du magasin où se reflètent une autre ville et une autre époque. « Une maison de confiance » est-il inscrit, où il se passe de drôles de choses tout de même dès que l’on s’aventure à l’étage. Lire la suite

Cléo de 5 à 7

Avec le temps

« Je dirai sans attendre que « Cléo de 5 à 7 » me paraît aussi important qu’ont pu l’être dans l’ordre du roman, « Mrs Dalloway » ou « la promenade au phare », Agnès Varda ou la Virginia Woolf du cinéma moderne. »

Jean-Louis Bory, ombre vive, éd. 10/18, 1973

Vivre, c’est une question de temps. Agnès Varda l’a vite compris, dès son deuxième film, elle joue contre la montre. « Cléo de 5 à 7 » c’est une heure et demie de la vie d’une femme, générique inclus. Le temps y est conté, chapitre après chapitre, il se synchronise à notre montre pour la chronique d’une mort annoncée. Peut-être. Lire la suite

Les FORBANS de la NUIT

Panique dans la rue

« Ce film a beaucoup compté pour moi en ce qui concerne le contexte et l’ambiance de « Mean Streets ». Il contient une bonne charge de violence émotive. Richard Widmark est en proie à ses obsessions, c’est un arnaqueur qui court toute la nuit, paniqué, désespéré – comme Charlie dans « Mean Streets ». Et il se retrouve ruiné, comme Charlie, sa perte inscrite sur le visage. »

Martin Scorsese, Martin Scorsese’s guilty pleasures in Film Comment, septembre/octobre 1978.

« Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. »

Jean Racine, Phèdre, Acte I, scène 3, 1677.

Dans la carrière de certains cinéastes américains, il y eut le temps de faire, et il y eut le temps de fuir. Pour Losey, Berry et d’autres parmi lesquels Jules Dassin, l’étau s’est resserré sous l’ère MacCarthy. Les portes se fermèrent, et les amis trahirent. A l’ouverture de la chasse, Dassin sent monter le rififi. A Londres, un film l’attend, « ce sera peut-être le dernier » dit l’oracle Zanuck. Il n’en sera rien, fort heureusement. Mais « les Forbans de la Nuit » est assurément son ultime film pour la Fox. Un film exilé, tragique et sombre, désespérément magnifique. Lire la suite

La SPLENDEUR des AMBERSON

La maison dans l’ombre

« L’autre jour, je revoyais un extrait de « La Splendeur des Amberson » que j’aime bien car je voulais revoir une actrice, Agnès Moorehead, qui venait du Mercury Theatre ; je voulais réécouter le son de sa crise de larmes. Ce sont des pièces historiques ces morceaux de cinéma, c’est de l’archéologie. Comme un musée imaginaire dans lequel on déambule. Parfois, on conserve certaines images, certaines émotions et en revoyant le film c’est moins fort ; là, c’était vraiment aussi fort que dans mon souvenir. »

Jean-Luc Godard in La Septième Obsession n°28, mai-juin 2020.

Dans le champ de ruines abandonnées dans le sillage de la tumultueuse Histoire du cinéma, on trouve ça et là quelques fabuleux monuments qui rayonnent encore d’une aura magnifique. Du haut de son promontoire de reconnaissance, règne sans partage « Citizen Kane » sur l’œuvre d’Orson Welles, ne laissant que bien trop faiblement entrevoir dans son prolongement immédiat « la Splendeur des Amberson ». Ce film tourné immédiatement après, fut mutilé à la table de montage, ravagé dans sa durée, jusqu’à être défiguré par la volonté des studios qui exigèrent une autre fin, mais il conserve néanmoins l’élégance grave des plus beaux films d’Orson Welles, éminemment viscontien avant l’heure. Lire la suite

MANK

Ars gratia artis

« Si l’on se demande comment se fait qu’Herman J. Mankiewicz, qui a écrit le film que beaucoup de gens pensent être le plus grand film qu’ils aient jamais vu, est presque inconnu, la réponse doit certainement être non seulement qu’il est mort trop tôt, mais qu’il s’est dupé lui-même. »

Pauline Kael, Raising Kane, New Yorker, février 1971.

Son nom est Orson Welles. Il est inscrit dans toutes les anthologies du cinéma pour être l’auteur du plus grand film de tous les temps, « Citizen Kane ». Pour avoir écrit le scénario de ce chef d’œuvre, il remporta la prestigieuse statuette dorée offerte par l’Academy of Motion Picture and Science, récompense qu’il partagea avec un certain Herman J. Mankiewicz, autrement connu sous le diminutif « Mank ». C’est à cet homme de l’ombre, ainsi qu’à son propre père, que David Fincher rend hommage en réalisant ce film, une traversée du miroir vers la face sombre du fastueux âge d’or hollywoodien. Lire la suite

L’ESPION qui venait du FROID

Traîtres sur commande

« Même si les gouvernements pouvaient se passer d’un service d’espionnage, ils s’en garderaient bien. Ils adorent ça. A supposer qu’un jour nous n’ayons plus un seul ennemi au monde, les gouvernements nous en inventeraient. »

John Le Carré (1931-2020)

En espionnage, en temps de Guerre Froide, il y a deux écoles : celle de Ian Flemming, tout en fantasme, en exubérance, improbable, et puis il y a celle de David Cornwell, dit John Le Carré, tout en grisaille, en réalisme, en austérité glaciale. Si les deux hommes ont œuvré au Service de Sa Majesté, ils n’en ont pas retenu les mêmes emblèmes, proposant des visions du métier radicalement opposées. Cependant, tous deux furent attaqués : l’un pour ses outrances, l’autre pour son obsession des complots masqués et des trahisons larvées. L’expérience berlinoise de Le Carré a largement alimenté son premier succès littéraire, « l’espion qui venait du froid », adapté pour l’écran dans une veine grave par Martin Ritt, une histoire comme sait les écrire l’ex du MI6, anti-spectaculaire et toute en tension. Ici les espions sont sur le pont, tout prêts à basculer. Lire la suite