TITANE

La boule au ventre

« Le corps déformé de la jeune infirme, tout comme les corps déformés des automobiles accidentées, révélaient les possibilités d’une sexualité entièrement nouvelle. »

James G. Ballard, Crash, 1973

Il faut s’y habituer, lorsqu’on aborde une œuvre signée Julia Ducournau, il faut s’attendre à être remué. Son précédent film « Grave » avait marqué la pellicule, croquait le cinéma avec une rage bestiale tout en faisant rimer cinéma d’auteur avec film d’horreur. La jeune cinéaste a décidé de s’écarter encore un peu plus de la voie centrale, de prolonger l’exploration des chairs, du sexe, des identités variables et des corps inflammables en implantant une plaque de « Titane » sous la peau de son éprouvant nouveau film, histoire de voir de quel métal les gens sont faits. Lire la suite

SE7EN

Meet John Doe

« Or, voici quel a été le crime de Sodome, ta sœur : l’orgueil d’être bien repue et d’avoir toutes ses aises s’est trouvé en elle et en ses filles, et elle n’a pas soutenu la main du pauvre et du nécessiteux. Elles ont été hautaines, elles ont commis des abominations devant moi, et je les ai supprimées quand j’ai vu cela. »

Le Livre d’Ezechiel, chapitre 16, verset 49.

« Oh mon dieu ! Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce qui se passe ? » Brad Pitt se souvient de sa réaction après les premières projections-test de « Seven », s’adressant à son réalisateur David Fincher. Des films noirs, des scènes de crime, des assassins à l’imagination tordue, on en a pourtant croisé bon nombre sur les écrans de la Fox. Mais il faut bien avouer que celui imaginé par le scénariste Andrew Kevin Walker dépasse en perversité et en abomination tout ce qui a pu être montré jusqu’ici. Il pousse les portes d’un véritable cabinet de curiosités dans lequel s’exposent avec une troublante obscénité toutes les douleurs du vice. Lire la suite

The FOG

La baie des maudits

« Some of my best friends are ghosts. »
Dana Andrews dans « Rendez-vous avec la peur » de Jacques Tourneur, 1957.

« Hal Holbrook était un gentleman et un très bon acteur. J’ai profondément aimé le diriger, et partager une scène avec lui. Il va me manquer. »
John Carpenter, 3 février 2021.

« Vous pouvez revenir vers quatre heures, Bennett.
– Vous pouvez me payer, mon Père ?
– Revenez plutôt à six heures dans ce cas. »
Bennett, c’est John Carpenter. Il éteint une à une les lumières de l’église, à la fin du jour qui s’achève. Une époque est révolue. Dans cette scène, le Père Malone incarné par Hal Holbrook demande un peu de répit, encore un peu de temps pour régler ses dettes, avant de se fondre dans la nuit. Après une fort longue carrière qui l’a mené des « hommes du président » à la rencontre de « Lincoln », en passant par « Wall Street », « la Firme » et jusque « into the wild », le voici désormais emporté par les fantômes venus du large qui réclamaient leur dû il y a de cela plus de quarante ans maintenant. Et pour y voir un peu plus clair, minuit n’ayant pas sonné au clocher d’Antonio Bay, il est encore temps pour une dernière histoire. Il était un « Fog »… Lire la suite

Le GRAND INQUISITEUR

Démonomanie

« Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi. »

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886

Chez Robert Eggers comme chez Ari Aster, Satan semble avoir à nouveau la côte. Comme par « Hérédité », remontent les effluves pouacres d’un ancien chaudron cinématographique mitonné de l’autre côté de la Manche par un certain Michael Reeves. Jeune et ambitieux réalisateur britannique, il fut foudroyé dans la fleur de l’âge et n’aura profité que quelques mois de l’accueil réservé en salle à sa chasse aux sorcières, son dernier film achevé : « le grand inquisiteur ». Lire la suite

BEATRICE CENCI

La passion Béatrice

« Ah ! Mon dieu ! Se peut-il que je doive mourir de manière si subite ? D’aller si jeune sous la pourriture sombre et froide du sol grouillant de vers, clouée dans l’espace étroit d’un cercueil ! (…) Qui est-il jamais revenu nous enseigner les lois du royaume ignoré de la Mort, peut-être aussi injustes que celles qui maintenant nous chassent, ah ! Vers quoi, vers quoi ? »

Percy Bysshe Shelley, The Cenci, 1819

Le visiteur qui parcourt les salles du Palais Barberini à Rome, s’émerveillera certainement des chefs d’œuvre de la Renaissance italienne qui en ornent les murs. Entre Judith décapitant Holopherne sous le pinceau du féroce Caravage et l’impudique Fornarina signée Raphaël, il pourra s’attarder, tel Stendhal lors de son passage en ces lieux, sur le portrait d’une jeune femme à la chevelure enturbannée, dont le regard perdu semble celui d’une « pauvre fille de seize ans qui vient de s’abandonner au désespoir. » Cette toile incontournable de la Galleria Nazionale d’Arte Antica, œuvre de Guido Reni, représente supposément « Béatrice Cenci » juste avant sa décapitation sur ordre du pape Clément VIII, un pontife qui portait, ma foi, fort mal son prénom. Lire la suite

MIDSOMMAR

Souviens-toi, l’été dernier

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« Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières. »

Oscar Wilde, un mari idéal, 1895

Dans un pays où le soleil ne se couche pas, il y a de quoi faire des insomnies. Quand vient le temps du solstice d’été, les jours les plus longs sont propices en Suède aux fêtes du « Midsommar », un rite païen et ancestral qui célèbre le renouveau d’un cycle naturel. Le réalisateur américain Ari Aster, attaché à toutes formes de patrimoine, envoie un groupe d’étudiants observer ces curieuses pratiques de plus près, afin d’en faire l’objet d’une thèse à la pastorale effroyable. Lire la suite

The THING (1982)

A l’intérieur

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« Au moment où nous franchîmes la passe, les hautes régions du ciel étaient effectivement couvertes de vapeurs tourbillonnantes chargées de particules de glace, et il semble tout naturel qu’elles aient pu affecter d’étranges formes qui mirent en branle l’imagination enfiévrée de mon compagnon. »

H.P. Lovecraft, At the mountains of Madness, 1936.

« C’est le premier film qui m’a fait littéralement bondir hors de mon fauteuil. » Cette déclaration du réalisateur John Carpenter ne vaut pas pour sa version virale de « The Thing » mais bien pour « la Chose d’un autre monde », son modèle tant admiré signé Christian Nyby et son idole Howard Hawks. Il y a pourtant un océan qui sépare les patriotes du grand Nord repoussant la rouge invasion venue du ciel et les besogneux congelés dans leur base rudimentaire de l’Antarctique. La mutation opère, l’élève dépasse le maître, et le trouillomètre descend largement sous zéro.

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NOSFERATU, fantôme de la nuit

De la puissance et des ombres

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« Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés ! »

Charles Baudelaire, « une charogne », in Les fleurs du Mal, 1857.

Le Mal se répand. Il anéantit les êtres, il pétrifie les âmes. Partout sur la planète, des plus hautes cimes jusqu’aux gouffres insondables, il étend son noir manteau de froideur tissé durant les nuits millénaires. S’il est un cinéaste qui s’est fixé pour quête d’en saisir la substance, c’est bien Werner Herzog. De tous temps, il chercha à repousser les limites du rêve, bâtisseur d’opéra à travers les jungles, conquistador fiévreux remontant le cours des ténèbres, marchant « sur le chemin des glaces » ou plongeant vers les mystères rupestres antédiluviens, on pourrait le croire à la solde de l’Outre-tombe, âme damnée du côté sombre. Ses films sont des enfants de la nuit, et sa dévotion première va vers leur père à tous, le « Nosferatu » de Murnau. Sur la toile initiale, il glisse un palimpseste spectral, entre respect et profanation, dans lequel le non-mort se change en « Nosferatu, fantôme de la nuit ». Lire la suite

Aux PORTES de l’AU-DELA

La glande menace

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« Le cinéma de genre est libérateur pour l’esprit. Il confère une grande liberté, transgresse souvent les tabous et ignore le politiquement correct. »

Stuart Gordon in Mad Movies n°179, octobre 2005.

« Et une satanique laideur monta des étranges royaumes des ténèbres. »

Howard Philip Lovecraft, Dagon,1919.

Nous ne sommes pas seuls. Reclus, solitaire, dans sa petite masure victorienne nichée dans les faubourgs de Providence, H. P. Lovecraft avait pris la mesure de cette indicible menace. Il nous avait prévenus. Réalisateur autant qu’homme de théâtre, Stuart Gordon avait compris le message du maître du fantastique. Il était à ce jour un traducteur parmi les plus fervents, un adaptateur des plus fidèles. Mais à son tour, il est parvenu « aux portes de l’au-delà », et c’est désormais « from beyond » qu’il s’adresse au spectateur, ultime avertissement destiné à un monde d’incrédules.

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The LIGHTHOUSE

Finis Terrae

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« Nous vivons sur une placide île d’ignorance au milieu de noires mers d’infini, et cela ne veut pas dire que nous puissions voyager loin. »

H.P. Lovecraft, L’appel de Cthulhu, 1928

Au bout du monde, il y avait un phare. Derniers feux avant la nuit. Attiré par la lueur de ses légendes à faire peur, Robert Eggers a remonté le temps jusqu’à lui. Dans l’écrin lugubre de sa caméra, « The Lighthouse » se dresse, inflexible, tel un géant au péril de la mer, tel un clou planté dans l’océan, perçant l’horizon de son œil luminescent dans l’espoir d’en éclairer les mystères. Mais le sinistre royaume tapi sous la surface n’abrite-t-il pas les monstres que la lumière attire ? Lire la suite