BEATRICE CENCI

La passion Béatrice

« Ah ! Mon dieu ! Se peut-il que je doive mourir de manière si subite ? D’aller si jeune sous la pourriture sombre et froide du sol grouillant de vers, clouée dans l’espace étroit d’un cercueil ! (…) Qui est-il jamais revenu nous enseigner les lois du royaume ignoré de la Mort, peut-être aussi injustes que celles qui maintenant nous chassent, ah ! Vers quoi, vers quoi ? »

Percy Bysshe Shelley, The Cenci, 1819

Le visiteur qui parcourt les salles du Palais Barberini à Rome, s’émerveillera certainement des chefs d’œuvre de la Renaissance italienne qui en ornent les murs. Entre Judith décapitant Holopherne sous le pinceau du féroce Caravage et l’impudique Fornarina signée Raphaël, il pourra s’attarder, tel Stendhal lors de son passage en ces lieux, sur le portrait d’une jeune femme à la chevelure enturbannée, dont le regard perdu semble celui d’une « pauvre fille de seize ans qui vient de s’abandonner au désespoir. » Cette toile incontournable de la Galleria Nazionale d’Arte Antica, œuvre de Guido Reni, représente supposément « Béatrice Cenci » juste avant sa décapitation sur ordre du pape Clément VIII, un pontife qui portait, ma foi, fort mal son prénom. Lire la suite

MIDSOMMAR

Souviens-toi, l’été dernier

midsommar-1

« Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières. »

Oscar Wilde, un mari idéal, 1895

Dans un pays où le soleil ne se couche pas, il y a de quoi faire des insomnies. Quand vient le temps du solstice d’été, les jours les plus longs sont propices en Suède aux fêtes du « Midsommar », un rite païen et ancestral qui célèbre le renouveau d’un cycle naturel. Le réalisateur américain Ari Aster, attaché à toutes formes de patrimoine, envoie un groupe d’étudiants observer ces curieuses pratiques de plus près, afin d’en faire l’objet d’une thèse à la pastorale effroyable. Lire la suite

The THING (1982)

A l’intérieur

the-thing-1

« Au moment où nous franchîmes la passe, les hautes régions du ciel étaient effectivement couvertes de vapeurs tourbillonnantes chargées de particules de glace, et il semble tout naturel qu’elles aient pu affecter d’étranges formes qui mirent en branle l’imagination enfiévrée de mon compagnon. »

H.P. Lovecraft, At the mountains of Madness, 1936.

« C’est le premier film qui m’a fait littéralement bondir hors de mon fauteuil. » Cette déclaration du réalisateur John Carpenter ne vaut pas pour sa version virale de « The Thing » mais bien pour « la Chose d’un autre monde », son modèle tant admiré signé Christian Nyby et son idole Howard Hawks. Il y a pourtant un océan qui sépare les patriotes du grand Nord repoussant la rouge invasion venue du ciel et les besogneux congelés dans leur base rudimentaire de l’Antarctique. La mutation opère, l’élève dépasse le maître, et le trouillomètre descend largement sous zéro.

Lire la suite

NOSFERATU, fantôme de la nuit

De la puissance et des ombres

nosferatu-fantome-de-la-nuit-1

« Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés ! »

Charles Baudelaire, « une charogne », in Les fleurs du Mal, 1857.

Le Mal se répand. Il anéantit les êtres, il pétrifie les âmes. Partout sur la planète, des plus hautes cimes jusqu’aux gouffres insondables, il étend son noir manteau de froideur tissé durant les nuits millénaires. S’il est un cinéaste qui s’est fixé pour quête d’en saisir la substance, c’est bien Werner Herzog. De tous temps, il chercha à repousser les limites du rêve, bâtisseur d’opéra à travers les jungles, conquistador fiévreux remontant le cours des ténèbres, marchant « sur le chemin des glaces » ou plongeant vers les mystères rupestres antédiluviens, on pourrait le croire à la solde de l’Outre-tombe, âme damnée du côté sombre. Ses films sont des enfants de la nuit, et sa dévotion première va vers leur père à tous, le « Nosferatu » de Murnau. Sur la toile initiale, il glisse un palimpseste spectral, entre respect et profanation, dans lequel le non-mort se change en « Nosferatu, fantôme de la nuit ». Lire la suite

Aux PORTES de l’AU-DELA

La glande menace

from_beyond_1

« Le cinéma de genre est libérateur pour l’esprit. Il confère une grande liberté, transgresse souvent les tabous et ignore le politiquement correct. »

Stuart Gordon in Mad Movies n°179, octobre 2005.

« Et une satanique laideur monta des étranges royaumes des ténèbres. »

Howard Philip Lovecraft, Dagon,1919.

Nous ne sommes pas seuls. Reclus, solitaire, dans sa petite masure victorienne nichée dans les faubourgs de Providence, H. P. Lovecraft avait pris la mesure de cette indicible menace. Il nous avait prévenus. Réalisateur autant qu’homme de théâtre, Stuart Gordon avait compris le message du maître du fantastique. Il était à ce jour un traducteur parmi les plus fervents, un adaptateur des plus fidèles. Mais à son tour, il est parvenu « aux portes de l’au-delà », et c’est désormais « from beyond » qu’il s’adresse au spectateur, ultime avertissement destiné à un monde d’incrédules.

Lire la suite

The LIGHTHOUSE

Finis Terrae

the-lighthouse-1

« Nous vivons sur une placide île d’ignorance au milieu de noires mers d’infini, et cela ne veut pas dire que nous puissions voyager loin. »

H.P. Lovecraft, L’appel de Cthulhu, 1928

Au bout du monde, il y avait un phare. Derniers feux avant la nuit. Attiré par la lueur de ses légendes à faire peur, Robert Eggers a remonté le temps jusqu’à lui. Dans l’écrin lugubre de sa caméra, « The Lighthouse » se dresse, inflexible, tel un géant au péril de la mer, tel un clou planté dans l’océan, perçant l’horizon de son œil luminescent dans l’espoir d’en éclairer les mystères. Mais le sinistre royaume tapi sous la surface n’abrite-t-il pas les monstres que la lumière attire ? Lire la suite

The VVITCH

L’appel de la forêt

the witch-2

« Les sorciers, les possédés, les thaumaturges ont existé de tous temps ; l’Antiquité a eu ses sybilles, sa mythologie ; le Moyen-Age sa magie, sa sorcellerie. Les sorciers existent encore aujourd’hui, mais sous des dénominations différentes ; ils existeront probablement toujours. »

Charles Gomart, La sorcière de Ribémont, 1850.

« Ding dong, the witch is dead » chantaient les Munchkins du « Magicien d’Oz » croyant s’être débarrassés de la vilaine sorcière. Pas si sûr. Depuis que les jeunes curieux du « projet Blair Witch » sont allés fouiner dans les bois du Maryland, on se dit que certains sortilèges ont la vie dure. En la matière, le Massachussetts n’est pas en reste, il a aussi a vécu à l’heure des maléfices comme le rappelle « the VVitch », l’effrayant premier film de Robert Eggers, un natif du cru qui, bien avant d’allumer la lumière du « Phare », a sans doute vu de ses yeux vus des vieillardes s’enflammer pour le Diable et danser nues sous la pleine Lune.

Lire la suite

SECTION 99

Jusqu’à l’osBrawl-3

« Il est un lieu là-bas qu’attristent les ténèbres,
mais non les peines, et où les plaintes
ne résonnent pas en cris, mais en soupirs. »

Dante Alighieri, La Divine Comédie : Le Purgatoire, XIVème siècle.

S’il y a bien un endroit sur terre où l’on ne souhaiterait pas passer ses vacances, c’est en prison. Pensé comme un lieu de rééducation, on sait au moins depuis Foucault qu’il n’est autre qu’un monde de brutes que l’on surveille et l’on punit, quitte à accessoirement « fabriquer des délinquants ». D’une littérature nourrie de geôles et de bagnards, la chronique carcérale est devenue un juteux véhicule à fantasmes cinématographiques. Steven Craig Zahler, réalisateur friand de hauts murs et d’ecchymoses, fait tout pour se retrouver en cabane, dans la « Section 99 » d’un pénitencier de Haute Sécurité, au fond d’un trou d’où la lumière ne sort jamais. Lire la suite

NOSFERATU, le vampire

L’écran démoniaque

nosferatu-1

« (…) Nosferatu, brandi à juste titre en son temps par le surréalisme naissant, n’a pas cessé de circonscrire et de symboliser toute une contrée sensibilisée de l’âme, en même temps qu’il en obtient dans l’enthousiasme l’allégeance, à la façon d’un drapeau.»

Julien Gracq, préface de Nosferatu, Michel Bouvier et Jean-Louis Leutrat, 1981.

Le dimanche 28 juin 1914, par une belle matinée ensoleillée, l’archiduc François-Ferdinand et son épouse la duchesse de Hohenberg sont en visite à Sarajevo. Deux coups de feu retentissent, blessant mortellement au cou l’héritier de la couronne impériale d’Autriche-Hongrie. Une main noire vient de se poser sur les Balkans et s’apprête à ensanglanter l’Europe entière. Un peu plus au Nord, dans la crypte obscure d’une lugubre forteresse, la face blême d’un non-mort s’éveille dedans son cercueil. La douzième heure vient de sonner, le vampire sort de son sommeil séculaire. Dans l’objectif de Friedrich Wilhelm Murnau, le ciel s’assombrit, une nuit de ténèbres envahit le monde. S’ouvre « une symphonie de l’horreur » pour l’avènement de « Nosferatu, le vampire ». Lire la suite

« IL » est revenu

Les copains d’avant

il est revenu1

« C’est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité. [Lieu de] Chaos, marmite pleine d’émotions bouillonnantes. Il s’emplit d’énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d’aucune organisation, d’aucune volonté générale ; il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Le Ça ne connaît et ne supporte pas la contradiction. »

Sigmund Freud

Qui a peur du grand méchant clown ? La jeunesse connectée à YouTube ne se lasse pas de s’exciter le trouillomètre lorsque tombent enfin les feuilles mortes d’Halloween. Ils se matent en boucle les turpitudes des petits plaisantins maquillés en Bozo azimutés qui se filment la nuit en train d’effrayer les promeneurs égarés. Plus de trente ans après la parution du roman de Stephen King, la peur du clown fait toujours recette. « IL est revenu », le téléfilm de Tommy Lee Wallace l’avait d’ailleurs prédit bien longtemps avant qu’un quadra argentin ne remette « Ça » sur le dessus du panier. Lire la suite