SIX femmes pour l’ASSASSIN

Cadavres exquis

« Quand les visages lilas et rouge or se modifient dans un mouvement constamment animé, c’est un poème de couleurs que seul le cinéma, le cinéma en couleurs peut restituer. »

Béla Balázs, L’esprit du cinéma, 1930.

Qui a tué ? Conan Doyle, Agatha Christie, George Simenon se seront posé la question au fil des pages de leurs romans. Cette question se pose également dans l’œuvre corpulente d’Edgar Wallace, grand pourvoyeur d’intrigues pour les krimis germaniques et, bien sûr, précurseurs des crimes rouge profond des thrillers italiens des années 60-70. En 1964, le producteur français très Nouvelle Vague Georges de Beauregard propose à Mario Bava de sacrifier « six femmes pour l’assassin ». Sentant monter la fièvre giallo, le maître ligurien ne se fait pas prier pour étaler sa palette de nuances et annoncer la couleur d’un genre qui, bientôt, fera rougir les écrans. Lire la suite

MAIGRET

Pipe show

« Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne »

Stéphane Mallarmé, le tombeau d’Edgar Poe, 1887.

Un pardessus, une pipe et un chapeau. La démarche pesante, le regard taciturne, l’économie des mots. « Des muscles durs se dessinaient sous le veston, déformaient vite ses pantalons les plus neufs. Il avait surtout une façon bien à lui de se camper quelque part qui n’était pas sans avoir déplu à maints de ses collègues eux-mêmes. C’était plus que de l’assurance, et pourtant ce n’était pas de l’orgueil. » En 1929, dans un « train de nuit », Georges Simenon invente « Maigret », et désormais Patrice Leconte. Engoncé dans son lourd manteau, presque à bout de souffle, « qui d’autre que Depardieu ? » affirme le réalisateur. Sur le quai embrumé d’une enquête vidée de toute substance, il progresse à pas contés en direction de « la jeune morte ». Lire la suite

MORT sur le NIL (2022)

Et vogue la moustache

« Je venais d’avoir 17 ans, les merveilles de l’antiquité étaient le dernier de mes soucis. Louxor, Karnak et les beautés de l’Egypte devaient me tomber dessus avec un impact prodigieux vingt ans plus tard. Quel gâchis si j’avais alors admiré tous ces vestiges avec un regard indifférent. »

Agatha Christie, an autobiography, 1977.

Non, les crocodiles, sur les bords du Nil, n’ont pas disparu. A l’affut du moindre volatile distrait, leurs mâchoires se referment sur leur proie comme le ferait la loi sur les auteurs de crimes passionnels. Plus impitoyable qu’un animal à sang froid, le redoutable Hercule Poirot remet le cap sur l’Egypte et ses fastes pharaoniques pour rejouer « Mort sur le Nil », dans une version remise à flot par un Kenneth Branagh qui se laisse à nouveau prendre au jeu de la déduction. Lire la suite

Une BALLE dans la TÊTE

Entre le ciel et l’enfer

« La honte et l’honneur s’affrontent là où le courage de l’homme résolu est aussi bigarré que la pie. Mais un tel homme peut toutefois être en joie, car le Ciel et l’Enfer ont en lui part égale. »

 Wolfram von Eschenbach, Parsifal, 1882.

Le 1er février 1968, le photoreporter Eddie Adams traîne son Nikon dans les rues de la capitale vietnamienne. Une arrestation plus loin, il déclenche l’obturateur et immortalise la suprême expression de la brutalité d’une guerre : l’exécution en direct d’un prisonnier par un officier de l’armée régulière. « Une balle dans la tête » : l’acte sidère, sommaire et définitif, radical comme l’est le film de John Woo. Ce cliché, le réalisateur Hongkongais l’a forcément vu car il le reproduit quasi à l’identique dans le contexte d’un conflit qui lui permet de régler ses comptes. Lire la suite

BAC Nord

Sacrifice de poulets

J’vais leur casser la tête fils
J’vais leur casser la tête fils
J’vais leur casser la tête fils
Y’a rien qui m’arrête
L’inspi vient de la barrette

Jul, La Bandite, 2019

« Le cancer qui ronge la ville, c’est la drogue ». Ainsi s’exprimait le président de la République en août dernier lors d’une opération reconquête des cités marseillaises. Comme un écho à ses propos, sortait sur les écrans du pays le film coup de crosse de Cédric Jimenez qui revient sur le scandale de la « BAC Nord », unité de choc borderline désavouée sous la précédente mandature. Sans chercher à redorer l’insigne, il dégaine des arguments qui frappent dans une guerre d’influence entre flics et truands qui montrent les dents. Lire la suite

La LOI de TEHERAN

Jusqu’à la corde

« Chaque jour, ce sont plus de 10 tonnes de drogue qui sont consommées en Iran !
Comment se fait-il qu’il y ait de plus en plus de toxicomanes, malgré toutes les condamnations à mort et les peines à perpétuité ?
Comment se fait-il que la police ne puisse pas arrêter tous les parrains de la drogue une fois pour toutes ?
Comment se fait-il que n’importe qui puisse se procurer de la drogue n’importe où et en moins de 3 minutes ? »

Saeed Roustaee

Juste Six et demi. C’est le prix en tomans d’un mètre carré de drap noir pour faire un linceul décent aux défunts iraniens. C’est aussi l’autre titre de « La Loi de Téhéran », le second film de Saeed Roustaee, un de ces polars noirs qui sentent la mort et le malheur des gens. La détresse sociale frappe là-bas si rudement la population que le marché des stupéfiants prend de l’ampleur, le crack est désormais à portée de toutes les bourses. Il faut bien s’évader quand la vie est cruelle. Roustaee dresse un portrait de société en forme de rapport de police, un appel au secours dirigé vers le reste du monde, un de ceux qu’on aurait laissé en évidence sur un coin de bureau. Lire la suite

A BOUT PORTANT

Déjà mort

« A bout portant. Ça, je vous assure, ça caille le sang des amateurs de grand frisson. »

Lee Marvin, propos repris dans Marvin, the story of Lee Marvin, Donald Zec, 1978.

Au crépuscule de la vie, le temps est compté. Pour certains, résignés, il est vite épuisé et c’est toujours la mort à l’arrivée. Presque vingt ans après Siodmak, Don Siegel renvoie les « Killers » d’Hemingway au turbin pour une exécution « A bout portant ». Le réalisateur balaie les ténèbres germaniques de la première version, il chausse ses lunettes noires pour une adaptation au grand jour qui sent la poudre, la sueur et l’huile de moteur. Lire la suite

Les TUEURS

Assurance sur la mort

« En 1946, le malfrat ne représente plus la caricature de la réussite sociale à l’américaine, avec tout ce que cela peut comporter de secrète admiration pour le « rebelle prolétaire » ; il ne sert même plus à la revalorisation des « G-Men » et de l’ordre public suscitée par Hoover, ou à la reconstruction économique préconisée par Roosevelt. Appartenant à la couche moyenne, il n’a plus de justification en lui-même mais exprime directement la morbidité de cette couche. »

Hervé Dumont, Robert Siodmak, Le maître du film noir »,1981

« I did something wrong, once… » Tel sera l’ultime aveu de celui qui s’apprête à prendre huit balles dans la peau. Un destin perfide aura placé des chausse-trappes sur son chemin, l’invitant à faire le mauvais choix, à prendre la voie moins sûre, la plus périlleuse, celle qui conduit vers un piège sans échappatoire. Au carrefour de la mort, « les Tueurs » de Robert Siodmak donnent un diner aux réverbères qui vire au jeu de massacre dont la plupart des convives ne ressortiront pas indemnes. Lire la suite

Le PORT de la DROGUE

L’affaire est dans le sac

« Fuller était le plus franc des contrebandiers des fifties, aucune idéologie n’échappait aux mailles de son filet. L’hypocrisie des Etats-Unis constituait sa cible permanente et ses héros étaient souvent difficiles à distinguer des méchants. »

Martin Scorsese, A Personal Journey with Martin Scorsese Through American Movies, 1995.

Si comme Jean-Paul Belmondo dans « Pierrot le fou » vous avez « toujours voulu savoir ce que c’était exactement qu’le cinéma », il suffit de demander à Samuel Fuller qui vous répondra en quelques mots improvisés : « l’amour, la haine, l’action, la violence et la mort. » On trouvera tout cela dans « le port de la drogue », ou bien « Pick up on South Street » selon que vous soyez plutôt schnouf ou microfilm. Pas une seule ligne de coke pourtant dans le scénario d’origine, mais une clique de cocos qui transpirent à grosses gouttes dans l’Amérique de McCarthy. Ce qui ne change pas en revanche, c’est qu’il y a de l’argent à se faire et dans ces moments-là, Richard Widmark n’est jamais loin. Lire la suite

SE7EN

Meet John Doe

« Or, voici quel a été le crime de Sodome, ta sœur : l’orgueil d’être bien repue et d’avoir toutes ses aises s’est trouvé en elle et en ses filles, et elle n’a pas soutenu la main du pauvre et du nécessiteux. Elles ont été hautaines, elles ont commis des abominations devant moi, et je les ai supprimées quand j’ai vu cela. »

Le Livre d’Ezechiel, chapitre 16, verset 49.

« Oh mon dieu ! Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce qui se passe ? » Brad Pitt se souvient de sa réaction après les premières projections-test de « Seven », s’adressant à son réalisateur David Fincher. Des films noirs, des scènes de crime, des assassins à l’imagination tordue, on en a pourtant croisé bon nombre sur les écrans de la Fox. Mais il faut bien avouer que celui imaginé par le scénariste Andrew Kevin Walker dépasse en perversité et en abomination tout ce qui a pu être montré jusqu’ici. Il pousse les portes d’un véritable cabinet de curiosités dans lequel s’exposent avec une troublante obscénité toutes les douleurs du vice. Lire la suite