SE7EN

Meet John Doe

« Or, voici quel a été le crime de Sodome, ta sœur : l’orgueil d’être bien repue et d’avoir toutes ses aises s’est trouvé en elle et en ses filles, et elle n’a pas soutenu la main du pauvre et du nécessiteux. Elles ont été hautaines, elles ont commis des abominations devant moi, et je les ai supprimées quand j’ai vu cela. »

Le Livre d’Ezechiel, chapitre 16, verset 49.

« Oh mon dieu ! Mais qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce qui se passe ? » Brad Pitt se souvient de sa réaction après les premières projections-test de « Seven », s’adressant à son réalisateur David Fincher. Des films noirs, des scènes de crime, des assassins à l’imagination tordue, on en a pourtant croisé bon nombre sur les écrans de la Fox. Mais il faut bien avouer que celui imaginé par le scénariste Andrew Kevin Walker dépasse en perversité et en abomination tout ce qui a pu être montré jusqu’ici. Il pousse les portes d’un véritable cabinet de curiosités dans lequel s’exposent avec une troublante obscénité toutes les douleurs du vice. Lire la suite

Du rififi chez les hommes

Bob le braqueur

« La seule chose que je laisserai, c’est la balafre de Joffrey de Peyrac dans Angélique, Marquise des Anges. Parfois peut-être une jeune fille viendra poser une rose sur ma tombe, en souvenir. »

Robert Hossein (1927-2020)

Et pourtant non, l’alchimiste balafré, le Rescator des films de Borderie, le « Casanova pour midinettes » (tel qu’il fut taxé par Marguerite Duras) ne sera pas le seul souvenir que laissera Robert Hossein dans la mémoire des cinéphiles. Inoubliable auprès de Bardot chez son copain Vadim, ou bien plus tard chez Lautner auprès d’un Belmondo très « Professionnel », il avait débuté sous l’œil d’un Américain en exil, un des plus grands du Film Noir, avant de signer lui-même, dans la foulée, ses premières réalisations. Comédien solide, metteur en scène d’ambition, fondu de western (« une corde, un colt » et Michèle Mercier lui suffisaient) et de peplum, il transformait les planches en spectacles hollywoodiens, en tribunal du peuple, en théâtre de résurrection, au risque d’être sévèrement jugé par la critique. Au lendemain de son anniversaire, le guerrier Hossein s’est pourtant mis au repos pour de bon. Lire la suite

ROUBAIX, une lumière

Not dark yet

« La Nuit s’acharne au réverbère qui la nie.
Tout s’endort ; seul son feu,
Obstiné comme l’insomnie,
S’attarde, avec son pouls fiévreux,
Ce battement de flamme chaude
Et comme artériel
Qui continuera jusqu’à l’aube. »

Georges Rodenbach, Les réverbères, 1898.

C’est beau une ville la nuit. Même une ville du Nord, frappée par la crise, ravagée par la misère, rongée par la délinquance et empoisonnée par le crime devient espace photogénique, un monde secret qui invite à la découverte. Dans le halo jaunâtre des lampadaires, Arnaud Desplechin mène l’enquête dans « Roubaix, une lumière », quatrième retour à la ville natale puisant bien davantage dans l’égout des crimes dérisoires que dans le doux flacon des souvenirs de la jeunesse. Il y fait le récit d’une humanité qui se morfond dans les bas-fonds, derrière les murs de briques, qui se consume à bas bruit dans les ténèbres de la nuit. Et puis, après une longue agonie, la lumière jaillit. Lire la suite

La DOUBLE ENIGME

Sœur de sang

dark-mirror-1

« Je me suis mariée avant Olivia, j’ai remporté un Oscar avant elle et, si je meurs la première, elle sera sans aucun doute furieuse que je l’ai battue. »

Joan Fontaine

Après la disparition de Kirk Douglas, elle incarnait sans doute à elle seule la dernière preuve vivante de ce que fut l’âge d’or d’Hollywood. Maintenant qu’Olivia de Havilland n’est plus, cette dernière page illustre nous est arrachée définitivement, emportée par le vent. Souvent réduite à ses rôles de faire-valoir emblématiques, dans « Gone with the wind », « Robin des Bois » et autre flibusteries cavalières dans les bras d’Errol Flynn, elle s’était montrée aussi femme de caractère, n’hésitant pas à défier la Warner pour affirmer ses droits. Enfin libérée de ses chaînes contractuelles, elle devenait « la Double énigme » de Robert Siodmak, telle un reflet aux deux visages lui permettant de se dévoiler sous un autre jour et de régler ses comptes avec une sœur qui ne manquait pas une occasion de lui faire de l’ombre.

Lire la suite

Le CRIME de l’ORIENT-EXPRESS (2017)

Sans l’ombre d’un doute

crime de l'orient express-1

« Mais pourquoi donc ai-je inventé cette détestable et assommante petite créature ? (…) Certes, je dépends beaucoup d’elle financièrement. Mais par ailleurs, elle me doit sa propre existence. Parfois je lui fais savoir qu’en quelques coups de plume je pourrais lui ôter la vie. Et elle me réplique alors : « Impossible de se débarrasser de Poirot : il est bien trop intelligent ! » »

Agatha Christie

Depuis qu’un jour un train est entré en gare de La Ciotat, locomotive et cinéma ont avancé de pair. D’abord spectatrice immobile sur un quai, la caméra fut vite montée sur rail, embarquant le spectateur pour un voyage moins ennuyeux. Et pour ajouter un peu de frisson à l’épopée ferroviaire, quoi de mieux que de choisir une ligne qui passe par la littérature policière, une œuvre connue pour voyager en première et qui s’intitulerait « Le Crime de l’Orient-Express ». Le très british Kenneth Branagh prend son ticket de metteur en scène auprès de Scott et compagnie, et s’en va faire le Poirot sur le quai de la gare.

Lire la suite

Traîné sur le BITUME

Asphalte jungle

dragged_accross_concrete-1

« C’est alors que j’ai su avec certitude que nous avions fait une énorme erreur en nous ralliant à ces hommes, et je l’ai vu dans le regard de mes compagnons. »

S. Craig Zahler, Une assemblée de chacals, 2010.

Nous vivons dans un monde de sauvages. Si la civilisation est parvenues chez certains à leur élimer les crocs, d’autres ont disparu sous le radar, ont franchi les limites du contrôle. Ceux-là intéressent particulièrement S. Craig Zahler, il en a fait la chair de ses romans, l’ingrédient principal de ses films. Que l’on se dévore dans un Ouest encore à conquérir ou que l’on s’étripe dans les basses fosses des geôles non répertoriées, l’être humain, sans distinction de race, de sexe ou de statut social, est potentiellement amené à finir « Traîné sur le bitume » au cœur d’une nuit fauve. Lire la suite

PANIQUE dans la RUE

Le port de l’angoisse

Panic_in_the_Street1

« – Naturellement, vous savez ce que c’est, Rieux ?
– J’attends le résultat des analyses.
– Moi, je le sais. Et je n’ai pas besoin d’analyses. J’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment… Et puis, comme disait un confrère :  » C’est impossible, tout le monde sait qu’elle a disparu de l’Occident. » Oui, tout le monde le savait, sauf les morts. Allons, Rieux, vous savez aussi bien que moi ce que c’est…
– Oui, Castel, dit-il, c’est à peine croyable. Mais il semble bien que ce soit la peste. »

Albert Camus, La Peste, 1947.

Aujourd’hui comme hier, il peut être compliqué pour un acteur de varier les plaisirs. Afin de rompre avec les rôles de truand croisés au « Carrefour de la Mort », c’est auprès d’Elia Kazan que Richard Widmark est allé chercher secours. « C’est le meilleur directeur d’acteurs qui existe » confiait-il à Ciment et Tavernier dans les colonnes de Positif. Les deux hommes se connaissent bien pour avoir foulé ensemble les planches du théâtre, et c’est en faisant de lui un honorable père de famille, au bras de Barbara Bel Geddes, portant fièrement l’uniforme d’un officier responsable du service sanitaire du port de la Nouvelle Orléans, que Kazan entend profondément modifier son image. Fini le délire fiévreux du tueur à demi-psychopathe, voici Widmark rhabillé pour sauver l’humanité et, tel Brad Pitt en pleine « World War Z », il tente de mettre la main sur le patient zéro pour éviter la « Contagion », et la « Panique dans la Rue ». Lire la suite

The RAID : Redemption

Verticales limites

the-raid-1

« On appelle cinéma Motion Picture. Ce n’est pas rien, il faut que ça bouge. »

Raoul Walsh.

Un film d’action est par essence nerveux, enlevé, violent s’il le faut. Surtout, il doit filer vers un but précis, à la vitesse d’une balle sortant du canon. Mais un bon film d’action doit-il se limiter ces instructions minimales ? Peut-on admettre l’impasse totale de caractérisation des personnages ? Négliger la toile de fond sur laquelle ils se débattent ? Bref, les films d’action doivent-ils toujours aller plus vite ? Cette question taraude chaque étage de « The Raid », film qui fait de l’élégie de la bagarre une nécessité de survie. Lire la suite

The IRISHMAN

Confessions d’un homme dangereux

irishman-1

« Quand on commence à vieillir, l’âge se fait sentir, on ne peut plus faire semblant de l’ignorer. Combien de temps a-t-on encore devant soi ? »

Martin Scorsese, Première n°500, octobre 2019.

On le pensait rangé des monastères, réduit au « Silence ». Que devient Martin Scorsese ? Il paraît qu’il repeint des maisons. C’est en tout cas ce que nous dit le film qu’il consacre à « the Irishman », tueur de la pègre frayant dans l’entourage de Jimmy Hoffa, le syndicaliste remuant effacé au mitan des seventies. Dans sa fresque ambitieuse de plus de trois heures et demie, il sort quelques icones de leur retraite, cherche à lutter contre l’Alzheimer du cinéphile, quitte à signer un pacte avec le diable de la vidéo à la demande. Lire la suite

PLEIN SOLEIL

Reflets dans un œil d’or

plein-soleil-1

« Là où nous sommes, il y a des poignards dans les sourires des hommes.»

William Shakespeare, Macbeth, 1623.

Si le cinéma paraît à bien des égards comme une folle aventure, la vie réserve aussi parfois d’étranges destinations. Maïténa Douménach se préparait à entrer dans les ordres quand, à la faveur d’un concours de circonstance, elle devint actrice sous le nom de Laforêt (je vous salue Marie). C’est Louis Malle qui d’abord l’a priée, mais ce seront finalement deux mâles qui lui mettront le grappin dessus, deux fauves parmi les plus racés de ceux qui peuplaient alors la jungle du cinéma français. La voilà enfin exhibée, en « Plein Soleil », sous l’objectif de René Clément, coincée entre Ronet et Delon qui se livrent un duel de regards couleur Méditerranée. Lire la suite