GLASS ONION

The walrus was Paul

« Une mer calme, dit Poirot d’un ton définitif, est une chose qui n’existe pas. La mer, ça bouge toujours. Toujours ! »

Agatha Christie, Les vacances d’Hercule Poirot, 1941.

Rian Johnson est visiblement un homme heureux. Après ses égarements dans la SF temporelle, après avoir assassiné « les Derniers Jedis », le voici désormais aux manettes d’une franchise dont il ne soupçonnait sans doute pas le potentiel. « A couteaux tirés » fut le succès surprise de 2019, misant sur son casting de prestige et sa façon toute particulière de revisiter les codes poussiéreux du whodunit. Exfiltrant une fois encore Daniel Craig de sa retraite d’agent secret, il s’apprête à faire de nouvelles révélations dans « Glass Onion », les Beatles et Bowie comme bande-son haut de gamme et le soleil pour témoin. Lire la suite

NOVEMBRE

Vendredi 13

« Je me promenais sur un sentier avec deux amis – les soleil se couchait – tout d’un coup le ciel devint rouge sang. Je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture – il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville – mes amis continuèrent, et j’y restait tremblant d’anxiété – je sentais un cri infini qui passait à travers l’univers et qui déchirait la nature.  »

Journal intime d’Edvard Munch, 22 janvier 1892.

Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait ce soir de « Novembre ». Certains étaient peut-être devant leur télé en train de regarder le match de foot, d’autres prenaient un verre entre amis profitant d’une soirée plutôt douce pour la saison. Et soudain ce fut la sidération, une horreur, un choc. « Plus que le choc, j’ai voulu travailler sur l’onde de choc » déclare Olivier Demangel, scénariste qui ravive l’effroi des cinq jours qui suivirent la nuit 13, Cédric Jimenez se chargeant de mettre en scène la frénésie qui s’ensuivit, cinq jours qui mirent la France en état d’urgence. Lire la suite

L’HORLOGER de SAINT-PAUL

Engrenages

– Vos films ont-ils une nationalité ?
– Oui, lyonnaise.

Interview de Bertrand Tavernier par Jérémie Couston pour Télérama, publié le 13/05/2010.

Au pied de la colline de Fourvière, nichée dans le creux d’un méandre de la Saône, on trouvera la très ancienne église Saint-Paul, moitié romane, moitié gothique, entre deux âges. Nous sommes bien loin d’Everton où Georges Simenon situe le roman qui inspirera le film de Bertrand Tavernier. Nonobstant la topographie lyonnaise, il y a bien une indéniable confluence entre le roman simenonien et « l’Horloger de Saint-Paul », une voie franche qui conduit un metteur en scène vers son acteur de prédilection : Philippe Noiret. Lire la suite

La QUEUE du SCORPION

Qui s’y frotte s’y pique

« Oh ! oui, se dit Eugène, oui, la fortune à tout prix ! »

Honoré de Balzac, Le père Goriot, 1842

Jaune. C’est la couleur du couvre-lit en fausse fourrure sur lequel viennent s’étendre Peter et Cléo pour un cinq à sept crapuleux. Belle couverture pour une nuit d’amour couleur giallo. Bleu. C’est la couleur des yeux de la demoiselle, puisant sa lumière dans les cieux qui surplombent l’acropole d’Athènes, creuset des mystérieuses lames mortelles qui font taire les témoins gênants. Mieux vaut donc être sur ses gardes, et filer dard dard quand pointe le bout de « la Queue du Scorpion ». Sous les tours de vis de Sergio Martino, il faut s’attendre à ce que ces dames en voient de toutes les couleurs. Lire la suite

As Bestas

vents contraires

« C’est fort, une bête. Surtout les petites. Ça dort tout seul dans un creux d’herbe, tout seul dans le monde. Tout seul dans le creux d’herbe, et le monde est tout rond autour. C’est fort de cœur ; ça ne crie pas quand tu les tues, ça te fixe dans les yeux, ça te traverse par les yeux avec l’aiguille des yeux.
T’as pas assez regardé les bêtes qui mouraient. »

Jean Giono, Colline, 1929.

Du côté d’El Bierzo, entre la Cordillère Cantabrique et les monts du León, au bout d’un camino étroit et caillouteux qui s’accroche sur les flancs boisés de la paroi, on trouve quelques bâtisses de pierres sèches à demi écroulées, envahies par les ronces, vides de leurs occupants. Il y souffle un vent féroce qui, à la saison froide, envole le tapis de feuilles, se charge de flocons et fatigue les hommes et les femmes qui rejoignent leur abri. Les quelques fermes subsistantes feront le décor idéal pour « As Bestas », un thriller rural magistralement empoigné par Rodrigo Sorogoyen. Lire la suite

La NUIT du 12

Fire walk with her

« Il est des crimes qui vous habitent ; des crimes qui vous font plus mal que les autres et vous ne savez pas toujours pourquoi. Vous êtes cueilli par surprise, au moment où vous vous y attendiez le moins, par un détail qui vous laissera le cœur en pièces. Ils se fichent en vous comme une écharde dans la chair et tout autour la plaie ne cesse plus de s’infecter. »

Pauline Guéna, 18.3 – une année à la PJ, 2020.

Vingt pour cent de crimes non résolus. La statistique est effrayante. Suffisamment pour en faire le terreau d’un polar dans lequel s’engouffre Dominik Moll. S’inspirant des écrits en immersion de Pauline Guéna, il remonte jusqu’à « la nuit du 12 », une nuit noire d’octobre dans la vallée de la Maurienne où fut commis un abominable féminicide, une histoire à rendre fou enquêteurs comme spectateurs. Lire la suite

DECISION to LEAVE

Dans la brume asiatique

« Où est passée cette personne ?
Ouvre les yeux dans le brouillard
Cache tes larmes »

Jung Hoon-hee, 안개,1972.

Le polar coréen a décidément les faveurs du festival de Cannes. Tout le monde a évidemment en tête le triomphe phénoménal du « Parasite » de Bong Joon-ho, mais il y eut avant lui la révélation Park Chan-wook qui rafla le Grand Prix des mains de Tarantino pour « Old Boy », le Prix du Jury de celles d’Isabelle Huppert pour « Thirst » et désormais un Prix de la Mise en Scène pour « Decision to Leave », film qui impressionna Vincent Lindon et ses jurés. Devenu depuis l’un des chefs de file du nouveau cinéma coréen, son prestige n’a cessé de grandir au fil des films, et ce n’est certainement pas avec celui-ci que sa côte vertigineuse va s’effondrer. Lire la suite

Le SOLITAIRE

Acteur d’élite

« Jimmy n’était pas seulement un grand acteur avec un engagement total et un esprit aventureux, mais il avait une vitalité au cœur de son être qui conduisait tout, son art, son amitié et les très bons moments. Il avait des valeurs. Il avait une ligne et elle n’était pas fongible. Et elle a produit de nombreuses anecdotes scandaleuses et hilarantes. »

Michael Mann

« J’ai fait tout un tas de trucs qu’un juif n’est pas censé faire : du rodéo, du karaté, des choses vraiment pas raisonnables. » Comme bien d’autres acteurs de sa génération, James Caan a vécu plusieurs vies avant d’embrasser le cinéma. Riche d’expériences diverses, il avait appris le métier auprès des plus grands : Hawks le fit tourner dans « El Dorado », à l’ombre des deux géants John Wayne et Robert Mitchum. Mais son heure de gloire viendra plus tard, sous le règne du « Parrain ». Aujourd’hui, James Caan n’est plus, mais on entendra toujours ses hurlements dans « Misery », scander le nom de Jonathan dans l’arène du « Rollerball », « Solitaire » pour l’éternité grâce à Michael Mann. Lire la suite

SHOCK CORRIDOR

La tête contre les murs

« Un reporter n’est pas un dieu ! Il n’est même pas un magnétophone enregistreur, ni un appareil photo. Même une photo peut mentir. Il s’agit de questionner une ombre car le meurtrier est caché dans l’ombre. Il n’existe pas de photo d’un meurtrier : elle est toute noire. »

Samuel Fuller in « La machine à écrire, le fusil et le cinéaste » de Adam Simon, 1996.

Samuel Fuller est un cinéaste qui a toujours été en quête de vérité. Il est allé la chercher dans les poubelles, en tant que reporter des bas-fonds de New York et de San Diego. Il est allé la traquer sur les champs de bataille, au plus près de la mort, dans le sang versé sur les plages de Normandie, de Sicile et d’ailleurs. Il est allé l’apporter à Hollywood, au pays du mensonge, où il en a badigeonné ses films les plus noirs. Il en a tâté la chair avant de comprendre qu’il vivait dans un pays de cinglés, dans la rue sans issue qui s’arrête au « Shock Corridor ». Son film parle de cette quête obsessionnelle, de son pays schizophrène et des idées noires qui s’habillent de blanc. Lire la suite

SIX femmes pour l’ASSASSIN

Cadavres exquis

« Quand les visages lilas et rouge or se modifient dans un mouvement constamment animé, c’est un poème de couleurs que seul le cinéma, le cinéma en couleurs peut restituer. »

Béla Balázs, L’esprit du cinéma, 1930.

Qui a tué ? Conan Doyle, Agatha Christie, George Simenon se seront posé la question au fil des pages de leurs romans. Cette question se pose également dans l’œuvre corpulente d’Edgar Wallace, grand pourvoyeur d’intrigues pour les krimis germaniques et, bien sûr, précurseurs des crimes rouge profond des thrillers italiens des années 60-70. En 1964, le producteur français très Nouvelle Vague Georges de Beauregard propose à Mario Bava de sacrifier « six femmes pour l’assassin ». Sentant monter la fièvre giallo, le maître ligurien ne se fait pas prier pour étaler sa palette de nuances et annoncer la couleur d’un genre qui, bientôt, fera rougir les écrans. Lire la suite