Les CRIMES du FUTUR

Organe de toi

« Nous vivons une époque radicale, mon garçon. Vous ne la sentez pas ? Vous devez exagérer avec l’époque, exagérer jusqu’au point de rupture. »

David Cronenberg, Consumé, 2016.

Depuis maintenant des années, tel le personnage à l’esprit dérangé de son « Spider », David Cronenberg n’a eu de cesse de tendre des fils entre ses films, de tisser la toile d’une œuvre singulière, autant par la forme que sur le fond du sujet. Il n’aura eu de cesse de chercher la profondeur, d’explorer l’être humain, cette machine molle chère à Burroughs, soumise à la déformation et aux affres de l’usure des ans. Renouant avec le producteur de « Crash », puis de « eXistenZ », il a exhumé un script de vingt ans d’âge, lui a donné le titre d’un de ses premiers métrages, et contemple l’avenir avec circonspection, nous rend complices d’une performance à corps ouvert qu’il a intitulée : « les Crimes du Futur ».  Comme disait Allegra Geller dans « eXistenz » : « it’s gonna be a wild ride… » Lire la suite

Blade Runner

Missing Vangelis

« Quand j’ai revu les images, j’ai compris que c’était ça l’avenir. Pas un bel avenir, bien sûr. Mais c’est vers quoi nous allons »

Vangelis Papathanassiou, Los Angeles Time, 2019.

Il y a quelques mois, disparaissait Douglas Trumbull, l’un des orfèvres des effets spéciaux, véritable génie de la miniature qui œuvra à faire du « Blade Runner » de Ridley Scott ce chef d’œuvre indestructible. Ce 19 mai 2022, en pleine effervescence cannoise, c’est le musicien grec Vangelis, responsable de la signature sonore du film, qui s’efface sous la pluie des applaudissements, emporté par les chariots de feu de ses synthétiseurs, parti sur d’autres rives électroniques en planant sur ses symphonies futuristes. Lire la suite

PREMIER CONTACT

Prendre langue

« Quand vous verrez ma véritable image,
Vous verrez la flamme d’une bougie,
Alors vous sentirez les échanges solitaires des étoiles.
Souvenez-vous ! Souvenez-vous ! Souvenez-vous ! »

Frank Herbert, Try to remember, 1961.

L’arrivée d’une civilisation extraterrestre sur Terre n’est pas toujours synonyme d’invasion. Dans un épisode anthologique de la « Twilight Zone », des visiteurs venus des tréfonds de la galaxie débarquaient, un livre sous le bras, en se demandant « comment servir l’homme ». Mais le risque, c’est une incompréhension dans les termes. Pour ce « Premier Contact » de Denis Villeneuve avec la science-fiction, la question se pose également. S’emparant d’une nouvelle de l’écrivain américain Ted Chiang, le Québécois déploie les motifs du genre tout en s’interrogeant sur la manière dont ce langage peut être réinventé. Lire la suite

TOTAL RECALL

Better call Rekall

« Quand les autres gamins jouaient au ballon, je n’avais qu’une envie, c’était de leur prendre le ballon et de le jeter dans la rivière. C’était mon jeu à moi. Je trouvais ça drôle de perturber le jeu, de tout changer. »

Paul Verhoeven, cité dans « Paul Verhoeven » de Douglas Keesey et Paul Duncan, Taschen, 2005.

Dès 1966, Philip K. Dick avait des « souvenirs à vendre », mais personne pour les acheter. Je me souviens que Ron Shusett, quelques années plus tard, s’en est payé les droits pour une poignée de dollars. Je me souviens qu’un scénario signé Dan O’Bannon passa de main en main avant de finir dans celles de Mario Kassar et d’Arnold Schwarzenegger. Je me souviens que Paul Verhoeven en a tiré un film sous un titre éclatant : « Total Recall ». Que de souvenirs ! un véritable rêve de cinéma. Ou peut-être ne sont-ils que le souvenir d’un rêve… Mais qui rêve quoi exactement ? Lire la suite

MOONFALL

Appetite for destruction

« Nous sommes plus proches du sinistre que le tocsin lui-même. »

René Char

Depuis que Hollywood a découvert sa capacité à faire trembler la Terre, à ouvrir en deux les océans, à faire cracher le feu des volcans, on ne compte plus les plaies que les studios ont abattues sur notre planète. Mais le champion toutes catégories de cette inflation dévastatrice reste évidemment le teutonique Roland Emmerich, capable comme personne de déployer des moyens titanesques pour projeter sur la toile le spectacle sidérant d’un anéantissement de grande échelle. De dérèglements climatiques accélérés en invasions monstrueuses ou extra-terrestres, il est donc passé maître dans l’art de faire des films catastrophiques. Mais en réalisant « Moonfall », c’est carrément le genre entier qu’il propulse sur une orbite toujours plus délirante. Lire la suite

Les ETERNELS

Tombés du ciel

« L’éternité c’est long… surtout sur la fin. »

Woody Allen (entre autres)

Les dieux existent, ils vivent parmi nous. C’est en tout cas un fait admis dans le monde merveilleux de Marvel. Voilà des lustres que le studio nous éclaire sur l’existence de titans aux pouvoirs cosmiques qui se sont coalisés pour défendre notre espèce. Malgré la fin de partie sifflée par les Avengers, il fallait bien que la Maison des Idées trouve d’autres guerres à mener. Elle s’est alors tournée vers un nouvel âge mythologique, l’espérant apte à relancer la machine à profit. De son chapeau rempli de costumes, elle sort « les Eternels », entités créées il y a près d’un demi-siècle par Jack Kirby dans les cases d’une bande dessinée bon marché. Les voici désormais entre les mains de Chloé Zhao, chargés d’apporter la bonne parole à l’humanité, mais les nouvelles ne sont pas forcément bonnes. Lire la suite

DUNE (2021)

Rêve de sable

« Si l’on accepte le cinéma comme une passerelle entre le monde des songes et la réalité, et que ce rêve éveillé que propose l’adaptation de « Dune » s’inspire du roman et des trajectoires que nous avons collectivement empruntées, comme Frank Herbert, je ne peux qu’anticiper avec crainte les violences qu’inspirera une nature finalement acculée au pied du mur. De toute évidence, si nous ne modifions pas notre trajectoire, comme Paul Atréides, il nous faudra apprendre à nager dans des eaux étranges. »

Denis Villeneuve, préface de « Dune » de Frank Herbert, Robert Laffont, 2021.

« Tell me of your homeworld, Usul »

Chani in « Dune » de David Lynch, 1984.

Sous le sable ondulant du désert, nul ne sait la teneur du péril qui nous guette. Observant les effets des sables conquérants de l’Oregon, l’écrivain Frank Herbert avait préféré diriger sa plume vers un ciel rempli d’étoiles. De son regard perçant, il a entrevu un futur, celui d’une humanité déchirée par des enjeux de pouvoir, des ambitions galopantes, mais aussi l’espoir d’un réveil salvateur sur une planète asséchée de toute part. Le jeune Denis Villeneuve s’est saisi de ce rêve inscrit dans une Bible orange, il s’en est fait le film dans sa tête. Après des décennies de campagnes hallucinogènes, de conquêtes avortées, de voyages immobiles, de calendriers contrariés, le soleil se lève enfin sur Arrakis, l’ombre immense de « Dune » enfin nous submerge. Lire la suite

DUNE (1984)

Prophétique Jihad

« — Ta religion peut-elle donc être réelle quand elle ne te coûte rien et ne comporte aucun risque ? Est-elle réelle dès lors que tu t’engraisses sur elle ? Est-elle réelle alors que tu commets des atrocités en son nom ? D’où vient que vous ayez dégénéré depuis la révélation originale ? Réponds-moi, Prêtre ! »

Frank Herbert, Les enfants de Dune, 1976.

Dans le passionnant documentaire de Frank Pavich « Jodorowsky’s Dune », l’artiste franco-chilien revenait sur ce moment où, pour faire son deuil, il s’était résolu à aller voir en salle le film réalisé par David Lynch, et contempler ce qui aurait dû être sien. Il évoque d’abord son dégoût de voir son inspiration galvaudée par un autre, puis sa crainte de se voir surpassé par un jeune cinéaste doué, et enfin son sourire et son soulagement à mesure que les scènes se succédaient à l’écran. « C’était horrible ! » lâche-t-il à demi-hilare. « Dune » de David Lynch ne serait donc pas ce chef d’œuvre SF qui devait chambouler l’ordonnancement de l’univers. Ce qui est plus surprenant, c’est que ce jugement lapidaire et définitif, le réalisateur du film n’est pas loin de le partager également. « Je considère ce film comme un échec tragique » peut-on lire dans un hors-série des Inrocks. Et c’est peu dire que la presse lui emboîtera le pas, invitant la plupart des spectateurs à passer au large de cette « adaptation éléphantesque ». Lire la suite

Oxygène

Mortal recall

« Ses congénères l’ont refroidie
Ses congénères crient au génie
Dans le doute ils se vantent
Réinventent la valériane »

Alain Bashung, 2043 in « Fantaisie militaire », 1998.

Au cinéma comme en peinture, le cadre se prête aux grands panoramas autant qu’à l’art du gros plan. Certains metteurs en scène investissent l’immensité des paysages, d’autres préfèrent les univers étroits, propices à des intrigues plus confinées. C’est le cas d’Alexandre Aja qui, après que ses crocodiles ont nagé le « Crawl » dans une maison de Floride, décide pour le compte de Netflix de lâcher des rats dans un caisson de congélation en compagnie de Mélanie Laurent, puis observe le résultat. Phobiques des rongeurs et claustrophobes de tout poil sont avertis : avant de pénétrer dans cet espace SF bas de plafond, mieux vaut prendre une grande respiration sous peine de manquer d’« Oxygène ». Lire la suite

BLADE RUNNER

Mors certa, vita incerta

« Qui est parvenu ne serait-ce que dans une certaine mesure à la liberté de la raison, ne peut rien se sentir d’autre sur terre que Voyageur. Pour un voyage toutefois qui ne tend pas vers un but dernier car il n’y en a pas. Mais enfin, il regardera les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde. »

Friedrich Nietzsche, « le Voyageur », extrait de Humain, trop humain, Chapitre IX, 1878.

 A owl in the daylight. C’est ainsi qu’aurait dû se nommer l’ultime roman de Philip K. Dick si la mort ne l’avait pas emporté le 2 mars 1982 dans sa cinquante-quatrième année. D’un battement d’ailes vigoureux, le psychopompe volatile traverse l’écran de « Blade Runner », film majeur de Ridley Scott dont l’écrivain n’eut le temps d’apercevoir que quelques extraits. « Si seulement tu avais pu voir les choses que j’ai vues avec tes yeux » dit l’androïde Roy Batty à l’un de ses créateurs. Des choses merveilleuses en vérité, titanesques et effrayantes, un futur vertigineux et visionnaire, tant de choses à voir dans ce film qui ne souffre de toute évidence d’aucune obsolescence programmée. Lire la suite